Assassinat de l'indic Samant : le procès qui a déchiré le milieu

Une disparition qui n’en était pas une
Le 15 janvier 2003, Thierry Samant quitte sa loge. Il doit rentrer chez lui pour dîner. Il ne revient jamais. Sa femme, Brigitte, signale sa disparition le 17 janvier. Trois jours plus tard, une enquête pour disparition inquiétante est ouverte — d’après le reportage de Faites entrer l’accusé.
Les premiers éléments troublent les enquêteurs. La voiture du concierge manque à sa place habituelle. Quelqu’un avait effacé les empreintes dans la loge. « C’est pas normal, explique un policier cité dans le documentaire. Si Thierry Samant a voulu changer de vie, il n’avait pas besoin de faire tout ce scénario. Il prend l’avion et basta. » Brigitte Samant, elle, est immédiatement persuadée du pire. « Elle ne croit pas un instant à une disparition volontaire », rapporte son avocate, Maître Moron. « Elle sait que s’il ne l’a pas prévenue, c’est qu’il s’est passé quelque chose de grave. »
Les policiers fouillent la loge. Brigitte leur remet un pistolet calibre 6.35 chargé. Elle explique que son mari se sentait menacé. Mais elle ne veut pas en dire plus. « On marche sur des œufs avec elle, témoigne un enquêteur. On se demande si elle a quelque chose à voir dans la disparition. » La thèse du crime conjugal est envisagée. D’autant que l’ex-compagne de Thierry, Agnès, décrit un couple violent : « Il a été hospitalisé avec des points de suture à la tête parce qu’elle lui avait donné des coups de talon aiguille », affirme-t-elle. Brigitte, selon elle, « le tenait par quelque chose ».
Mais l’enquête prend un autre tour lorsque les policiers exhument un dossier vieux de cinq ans : une tentative de meurtre sur Brigitte Samant, en mars 1998. Dans un parking du 13e arrondissement, un homme l’avait approchée, lui avait demandé son ticket de parking, puis avait tiré à bout touchant. La balle était entrée au-dessus de la pommette, avait traversé le palais, et était ressortie par la bouche. Brigitte avait survécu. L’agresseur, lui, avait perdu un gant. Les enquêteurs l’avaient conservé, en espérant un jour en extraire de l’ADN. Ce jour viendra — mais bien plus tard.
Un concierge, des braquages, et des policiers
Thierry Samant n’était pas qu’un simple gardien d’immeuble. C’était un indicateur de police. Mieux : un informateur de premier plan, qui fournissait des renseignements à deux services différents. Le premier, le commandant Daniel Ilmet, de la brigade de répression du banditisme (BRB). Le second, un commandant de la brigade anti-grand banditisme de Versailles — son identité n’est pas révélée dans le documentaire.
Les tuyaux de Samant étaient lourds. Très lourds. Il avait fourni des informations sur plusieurs braquages spectaculaires, rapporte le reportage. Le 26 décembre 2000, l’attaque d’un fourgon blindé porte de Gentilly à Paris : un commando de douze hommes armés de kalachnikovs, le fourgon éventré à l’explosif, 41 millions de francs — 6 millions d’euros — volés. Samant avait donné des noms. Quatre hommes avaient été arrêtés dès le lendemain. Parmi eux, Antonio Ferrara, le roi de l’évasion — qui avait réussi à s’enfuir.
Un autre braquage, celui du dépôt d’une société de fonds boulevard des Batignolles à Paris : 1,7 million d’euros. Samant avait encore donné des noms. Et le 23 mai 2002, le braquage d’Émerainville, à l’explosif, avec un lance-roquette — retrouvé vide plus tard dans un box. Samant avait fourni le nom d’Alain Elgarche, un braqueur chevronné. Mais Elgarche avait été assassiné quelques mois plus tard, en octobre 2002, sur le parking d’une patinoire, abattu par deux hommes à moto. La rumeur dans le milieu : on le prenait pour une balance. « Il a sans doute été tué à la place de Thierry Samant », analyse un enquêteur dans le documentaire.
Samant ne s’arrêtait pas là. Il avait aussi balancé des projets d’évasion : celui de Christophe Khider, le 27 mai 2001, avec un hélicoptère ; celui d’Antonio Ferrara de la prison de la Santé, le 4 septembre 2002. Les policiers avaient retrouvé des explosifs dans la cuvette des toilettes de Ferrara.
Comment Samant était-il au courant de tout cela ? « Il n’était pas membre d’une équipe, explique une source policière. Mais il s’occupait de la logistique. Il cachait des voitures dans les parkings du 13e arrondissement, récupérait des auteurs de braquages après les opérations, cachait des armes. Il connaissait les dates, les lieux, les noms. » Pourquoi balançait-il ? « Le commandant Ilmet dit qu’il le faisait pour s’amender, note le documentaire. Mais peut-être aussi pour de l’argent, des services rendus. »
Le box, l’Audi S3, et le sang
En 2005, deux ans après la disparition, un indic donne une piste aux policiers. Il leur parle d’une Audi S3 cachée dans un box, rue Le Torricelli à Paris. Les enquêteurs y découvrent un véritable arsenal : pistolets automatiques, postiches, cagoules, scanners, une mallette de lance-roquette vide. Et, dans le coffre, 34 kg de résine de cannabis — les emballages suggèrent qu’il y en avait eu 90. Surtout, des traces brunâtres sur la poignée de la portière, sur le dossier du siège passager. Du sang.
L’ADN extrait de ces traces est inconnu du fichier national. Il faudra attendre deux ans de plus pour qu’un nouvel indic affirme que ce sang pourrait être celui de Thierry Samant. Les enquêteurs comparent alors le profil ADN obtenu à partir de la mère et du fils de Samant. Ça matche. « Enfin, on peut mettre un nom sur ce sang », se souvient un policier.
Mais le sang ne prouve pas la mort. « Ce sont des traces glissées, comme si quelqu’un s’était appuyé sur les mains pour rentrer dans la voiture. Pas de projection. » Le doute subsiste. Jusqu’au 7 novembre 2008.
Ce jour-là, dans une grotte du sud de la France, des spéléologues découvrent une Peugeot 206 calcinée. À l’intérieur, des ossements. L’ADN est formel : c’est Thierry Samant. Le crâne porte un trou de balle, avec des microparticules métalliques. La voiture — une 206 rouge — était celle que Samant possédait en plus de sa voiture principale. La veille de sa disparition, quelqu’un avait acheté du Zibro Cristal, un combustible, ainsi que des masques et des combinaisons. Le corps avait été brûlé.
Les quatre hommes
L’enquête se concentre sur quatre suspects : Éric Stéger, Eddie Gariani, Thierry Samant (homonyme) et Louis Guuyot, surnommé « Loulou la carpe ». Tous sont liés au grand banditisme. Stéger et Gariani sont des braqueurs. Guuyot, un vieux voyou. Samant, le quatrième, un homme de l’ombre.
Les policiers reconstituent leurs mouvements. Le 15 janvier 2003, jour de la disparition, à 14 heures, Stéger, Gariani et Samant étaient ensemble au domicile de Gariani, à Chennevières-sur-Marne. Des policiers de la brigade de Versailles les suivaient — ils enquêtaient sur un projet de vol à main armée. Mais ils avaient décroché dans la soirée. Les jours suivants, ils voient descendre Louis Guuyot, qui habite dans le Nord. Les quatre hommes se connaissaient bien. Ils fréquentaient tous le bar Le Gavroche, à Villejuif, un repaire de voyous.
En juin 2005, un indic donne les quatre noms aux enquêteurs. « Ils auraient exécuté un contrat sur une balance », résume le documentaire. Le mobile : Samant était une taupe. Dans le milieu, celui qui parle ne parle plus.
Mais les preuves sont minces. Les enquêteurs s’appuient sur des recoupements : les relevés téléphoniques, les surveillances physiques, l’ADN de Stéger retrouvé sur des armes dans le box, l’achat du combustible la veille du crime. Et surtout, le gant perdu lors de la tentative de meurtre sur Brigitte en 1998. L’ADN de Michel Aouzi, un homme de main, y est identifié. Aouzi avouera avoir tenté d’assassiner Brigitte Samant à la demande de Thierry Samant lui-même. Motif : une histoire d’assurance-vie, peut-être. Il sera condamné à dix ans de réclusion.
Louis Guuyot, lui, se suicide le 26 décembre 2008, après avoir tué son gendre. Il ne sera jamais jugé. Michel Aouzi est condamné. Restent Stéger, Gariani et le second Samant.
Le procès : trois semaines, trois destins
Le 6 janvier 2014, le procès s’ouvre à Paris. Éric Stéger et Eddie Gariani comparaissent détenus. Thierry Samant (l’homonyme) est libre. Tous trois nient toute participation à l’assassinat. Leur défense : charger Louis Guuyot, mort, qui ne peut plus parler. « C’est un grand classique dans le milieu, note un avocat. On charge la barque de celui qui n’est plus là. »
Les débats sont atypiques. Pendant plusieurs jours, des policiers défilent à la barre. Trois « familles » se distinguent, selon le documentaire : ceux qui ont mené l’enquête, fiers de leur travail ; ceux qui étaient les officiers traitants de Samant, « très gênés, en particulier à Versailles, et qui veulent en dire le moins possible » ; et Daniel Ilmet, seul, accusé par certains collègues d’avoir trop utilisé son informateur, voire d’être responsable de sa mort.
« Je voulais mettre en avant le fait que j’étais un flic, déclare Ilmet à la barre. Un commandant de police qui fréquentait un voyou. J’ai dû dire que c’était un informateur parce qu’on m’y a obligé. Les renseignements que j’ai obtenus étaient exceptionnels. Il donnait des renseignements qui l’ont conduit à cette fin. Il en était conscient. Je n’ai pas de regret. »
La victime, elle, est loin de faire l’unanimité. Des amis d’Eddie Gariani témoignent : « Si vous voulez savoir ce que pensent les gens d’ici, la victime pour eux n’est pas une victime. C’est quelqu’un qui a dénoncé des gens, qui a été rémunéré pour ça, et qui a envoyé des gens en prison pour de très longues peines. Au-dessus de tout ça, il a quand même voulu assassiner sa femme et il a tué son enfant. Les gens qu’il a dénoncés, aucun n’a tué de femmes ni d’enfants. C’est une crapule. »
Le fils de Thierry Samant, lui, témoigne avec émotion : « Je ne reconnais pas mon père dans tout ce que j’entends. »
Le réquisitoire est sévère. L’avocat général requiert 20 ans contre Eddie Gariani, 25 ans contre Éric Stéger, et l’acquittement pour Thierry Samant. « Gariani n’a jamais été condamné pour assassinat, explique-t-il. Stéger, si. » Il insiste sur le rôle de chacun : ils étaient les hommes de main. Le commanditaire, anonyme, n’a jamais été identifié.
Le verdict tombe après trois semaines de débats. Éric Stéger : 19 ans de réclusion. Eddie Gariani : 17 ans. Thierry Samant : acquitté.
« Ça change absolument rien à ce qui s’est passé, confie le fils de Samant. Ça change rien à ce que j’ai vécu avec mon père. Toute cette histoire, c’est dur. Mais moi, j’ai aimé chaque instant passé avec mon père. »
Le silence des condamnés
Aucun des deux condamnés ne fait appel. « Éric Stéger est incarcéré depuis juin 2006 dans une autre affaire, explique son avocat, Maître Moron. Il est usé par les procédures, par la détention. Entre-temps, il a eu une petite fille de quatre ans, sa femme vit au Liban, son père est très malade. Il n’a pas le courage de recommencer. »
Pour Eddie Gariani, même constat. « Il est innocent, mais il sait que devant une autre juridiction, les choses se dérouleront de manière identique, car les deux personnes qui l’ont accusé à tort — Chapa et Guuyot — sont décédées. Il a compris qu’il valait mieux en rester là, penser à organiser sa sortie de prison, l’aménagement de sa peine. »
Le procès est clos. Mais les questions restent.
Ce que cette affaire dit de la France
Une date. Un virement. Une question. Depuis la loi Perbaine de mars 2004, les informateurs de police sont officiellement recensés et légalement rémunérés. Avant, ils évoluaient dans une zone grise. Thierry Samant, lui, a opéré dans cette zone grise, entre 2000 et 2003. Il a fourni des renseignements d’une valeur exceptionnelle — des braquages, des évasions, des noms de gros poissons. Mais personne ne l’a protégé. Il n’a pas été mis sous protection. On l’a utilisé, et il est mort.
Cette affaire met en lumière une tension structurelle dans la société française : celle entre la
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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