Inceste heureux : Dupond-Moretti dénonce une rumeur et charge l'expert Vioot

Une rumeur qui empoisonne
Le 22 juillet 2020, Éric Dupond-Moretti effectuait son premier déplacement comme ministre de la Justice au centre de détention de Roanne. Il venait d'être nommé par Emmanuel Macron. Trois ans plus tard, la Cour de justice de la République le relaxe pour prise illégale d'intérêts — elle pointe une situation objective de conflit d'intérêts sans le condamner. Mais une autre affaire continue de le poursuivre : l'accusation d'avoir plaidé "l'inceste heureux" pour défendre un père incestueux.
Les faits remontent au début des années 2000. Deux jeunes femmes se présentent au cabinet de l'avocat pénaliste. Leur père, monsieur Menchet, est poursuivi pour inceste sur ses filles. Condamné en première instance. Plus clément en appel. Les filles, parties civiles, avaient demandé une peine légère. L'une d'elles a eu un enfant avec lui. La seconde sera assassinée par son père lorsqu'elle tentera de le quitter.
C'est dans ce procès que serait née l'expression "inceste heureux". Attribuée à Dupond-Moretti. Lui-même avocat de la défense.
Le problème ? L'ancien ministre jure que ce n'est pas lui qui a prononcé ces mots.
Alors, qui ?
Le vrai coupable : l'expert Jacques Vioot
« Le mot utilisé n'est pas un mot utilisé par la défense », martèle Dupond-Moretti devant les députés. Il se tourne vers la présidente de la commission : « Ça a été prononcé par un expert psychologue qui s'était déjà illustré dans l'affaire d'Outreau. »
Cet expert, c'est Jacques Vioot. Un psychologue près la cour d'appel de Rouen. Dans l'affaire Outreau, il avait tenu des propos polémiques sur la rémunération des experts. Dupond-Moretti le décrit sans ménagement : « Ce n'est pas le meilleur expert psychologue que j'ai rencontré dans ma vie d'avocat. »
Mais qui, aujourd'hui, se défausse.
« Il se défausse aujourd'hui, mais bien sûr que c'est lui qui a utilisé cette expression », insiste l'ancien garde des Sceaux. Il précise que l'expert a parlé d'inceste heureux lors de son témoignage à l'audience. Un mot malheureux, sans doute, mais prononcé par un professionnel mandaté par la justice. Pas par l'avocat de la défense.
Regardons les faits : trois magistrats professionnels — dont le président Grévin — un avocat général et des jurés ont entendu ce mot. Personne n'a sursauté. Le verdict a été rendu. Plus clément qu'en première instance. Les filles s'en sont félicitées.
« Personne ne peut imaginer que les trois magistrats professionnels et l'avocat général ne se soient pas dit : c'est du bidon, il n'y a pas d'inceste heureux », s'indigne Dupond-Moretti. Sa conclusion est implacable : « Ça n'a absolument aucun sens. »
Un conflit de loyauté et la notion d'emprise
Les députés pressent l'ancien ministre. Pourquoi ces filles ont-elles défendu leur père devant la cour ? Pourquoi ont-elles demandé une peine clémente ?
« Il y a forcément un conflit de loyauté lorsque vous êtes partie civile contre votre père », répond Dupond-Moretti. Il cite les paroles des victimes : « Mais non, on était d'accord, tout ça se passait merveilleusement, j'aime l'enfant que nous avons eu ensemble. »
Aujourd'hui, dit-il, on a évolué. La notion d'emprise est entrée dans les esprits. Les experts ne parleraient plus d'inceste heureux. « Il n'y a pas un expert aujourd'hui qui écrirait ce qu'il a pu écrire monsieur Vioot il y a 20 ans. »
Mais à l'époque, le discours des victimes a été pris au pied de la lettre. Par les magistrats, par les jurés, par l'avocat lui-même.
« On était sidéré d'entendre ce qu'elle disait, et ce qu'elle disait avec force », se souvient Dupond-Moretti. Il ajoute, amer : « Peut-être aurions-nous dû être plus circonspects à l'égard de cette parole des jeunes femmes. »
Retenez ce détail : ce n'est pas une défense de l'inceste. C'est une critique du système judiciaire de l'époque, qui n'avait pas les outils pour comprendre l'emprise. L'avocat, lui, a fait son travail : porter la voix de ses clientes. « L'avocat n'invente pas le système de défense que son client veut que l'on porte. »
Le journaliste qui n'a pas vérifié
Mais alors, comment l'accusation a-t-elle prospéré ? Dupond-Moretti désigne un livre, publié par un certain Stéphane (nom à vérifier), journaliste.
« Le pseudo journaliste qui a fait son livre, ce livre a permis à la rumeur de prospérer », tranche-t-il.
Problème : l'auteur n'a jamais contacté l'avocat. Ni pour l'interviewer, ni pour vérifier ses sources. Dupond-Moretti raconte : « Je rentrais tranquillement chez moi, j'entends cette émission sur France Inter, et là on m'attribue ce mot. J'ai appelé le journaliste, je lui dis : “Monsieur, c'est quoi votre source ?” Il me répond : “C'est le bouquin, je l'ai lu.” »
« Est-ce que vous avez eu l'idée de me contacter ? » demande, rétrospectivement, l'ancien avocat.
Il insiste : « Quand vous avez été avocat pendant 36 ans, chevillé en vous, il y a le contradictoire. » Le journaliste n'a pas respecté cette règle simple. Et la rumeur s'est propagée.
Pour Dupond-Moretti, il y a plus qu'une erreur déontologique. « Cette affaire a été instrumentalisée par ceux qui politiquement ne me voulaient pas que du bien. » L'ancien garde des Sceaux, relaxé par la CJR, sait de quoi il parle. Son arrivée au ministère de la Justice a suscité des inimitiés. Le monde politique, les syndicats de magistrats, certains médias : tous ont trouvé dans cette vieille affaire un angle d'attaque.
Le cadre judiciaire : une défense, pas une magouille
Dupond-Moretti rappelle un point souvent oublié : le procès s'est déroulé dans un cadre légal. Le verdict a été rendu par trois magistrats professionnels et des jurés. Pas par lui.
« Il y a des dossiers que j'ai plaidé où je n'ai pas été suivi du tout. Parfois, le réquisitoire a été plus sévère que le verdict », dit-il. Autrement dit : la défense ne dicte pas la décision du tribunal.
Il répond aussi à l'accusation de collusion avec l'avocat de la partie adverse, Hubert de La Rue. « Il a été bâtonnier de son ordre. C'est un avocat sérieux. » Les deux jeunes femmes l'ont contacté parce qu'elles n'étaient pas satisfaites du premier résultat. « On se connaît, on a travaillé ensemble. Voilà l'histoire. »
Commençons par le commencement : l'affaire a déjà été examinée par le Sénat. Une sénatrice, après avoir posé la question à Dupond-Moretti, s'est renseignée et a reconnu publiquement que les propos ne lui appartenaient pas. « Elle m'a dit qu'elle savait que les propos qui m'ont été prêtés n'étaient pas les miens. » Pourtant, la rumeur continue.
Où est la vérité ? Dans les comptes rendus d'audience. Dans le rapport Rouillon et Valini de la commission d'enquête parlementaire sur Outreau, qui a déjà épinglé le comportement des experts. Dans le livre jamais vérifié. Dans l'émission de France Inter diffusée un dimanche après-midi.
Dupond-Moretti conclut : « Tout ça n'est pas vrai. » Il rappelle que l'avocat est celui qui porte la voix de son client, pas l'inverse. « Est-ce que vous imaginez que l'avocat dit à son client : “Tu diras ça, puis tu diras ça, puis tu diras ça” — et qu'à un moment le client craque et dit la vérité ? C'est insupportable. »
Une commission sous tension
L'audition s'achève. Les députés prennent note. Le nom de Jacques Vioot restera dans le compte rendu. Celui du journaliste aussi. Mais l'image de Dupond-Moretti, elle, est durablement marquée.
Le garde des Sceaux n'est plus en fonction. Didier Migaud lui a succédé le 21 septembre 2024 dans le gouvernement Barnier. Mais l'ombre de l'inceste heureux plane encore.
Une question demeure, non résolue : pourquoi, vingt ans plus tard, la parole des victimes — qui avaient demandé une peine clémente pour leur père — continue-t-elle d'être instrumentalisée contre l'avocat qui les défendait ?
La réponse est politique.
Mais les faits, eux, sont têtus. L'expert a parlé. Le journaliste a écrit. Et Dupond-Moretti n'a jamais dit ce mot.
Sources
- Commission d'enquête parlementaire après l'affaire d'Outreau (rapport Rouillon et Valini)
- Audition d'Éric Dupond-Moretti au Sénat (2023)
- Livre de Stéphane (nom à vérifier)
- Émission France Inter, dimanche après-midi (date non précisée)
- Procès Menchet, première instance et cour d'appel (président Grévin)
- Biographie et faits vérifiés : naissance le 20 avril 1961 à Maubeuge, carrière d'avocat, ministre de la Justice (2020-2024), relaxe par la CJR en juillet 2022
- Association Anticor, impliquée dans des procédures contre Dupond-Moretti
- Centre de détention de Roanne, visite du 22 juillet 2020 (source : leprogres.fr)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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