Lina : un procureur brise le silence – la justice a abandonné les victimes

Une plainte ignorée, une vie brisée
Vingt-deux milliards. C'est la somme qui a disparu entre 2022 et 2024. Pas dans un paradis fiscal exotique — dans les comptes du ministère lui-même. Mais l'affaire Lina n'est pas une histoire d'argent. C'est une histoire de vies.
Le 23 septembre 2023, Lina, 15 ans, disparaît à Plaine, dans le Bas-Rhin. Neuf mois de silence, de battues, d'espoirs faméliques. Puis le 16 octobre dernier, le corps est retrouvé. Le procureur de Strasbourg annonce une mort par strangulation. Ce n'est pas un accident. C'est un crime.
Mais l'histoire ne commence pas là. Elle commence en 2025. Une plainte est déposée pour des faits d'agression sexuelle et de viol sur mineur. Une plainte qui, selon Francis Nebard, aurait dû être traitée en priorité absolue. « Quand une brigade ou quand un commissariat, quand un procureur reçoit une plainte qui vise effectivement des faits d'agression, de viol sur des mineurs, aussitôt c'est considéré comme ultra prioritaire », martèle l'ancien magistrat.
Elle ne l'a pas été.
La plainte est devenue un numéro. Un dossier parmi d'autres. Transmise par courrier, sans coup de téléphone, sans mail d'alerte. « On n'attend pas des mois et des mois », insiste Nebard. « Moi, j'ai travaillé pendant 41 ans dans le pénal. C'est évident, c'est évident que l'on doit agir comme ça. »
Et pourtant.
Les faits sont là. La machine judiciaire n'a pas répondu présent. « Si on avait été consciencieux, si on avait pas seulement considéré cette plainte de 2025 comme un numéro de dossier, mais avec toute la réalité humaine qu'il a derrière ce dossier, peut-être que l'issue n'aurait pas été celle-là », lâche Nebard.
La question tue : que se serait-il passé si la plainte avait été prise au sérieux ?
Le réquisitoire d'un magistrat
Francis Nebard n'est pas un inconnu. Procureur général honoraire, il a passé 41 ans dans le pénal. Il a vu des corps exhumés après quinze ou seize ans de recherche. Il connaît la douleur des familles. « Ça réveille en moi des souvenirs relativement anciens avec l'affaire Fourniret », confie-t-il. « Les familles étaient effondrées quand on retrouvait leur corps. »
Il ne se cache pas derrière des formules creuses. Il accuse.
« C'est une affaire qui franchit un nouveau palier », affirme-t-il. « C'est loin d'être un fait divers. C'est un fait de société. » Et il enchaîne les noms : Philippine, Elias, Thomas de Crépol, Lola, Lina. Une litanie macabre. Une liste qui grossit chaque année. « J'arrête là », dit-il, comme s'il avait peur de continuer.
Pour Nebard, le problème n'est pas seulement un manque de moyens. C'est une absence d'empathie, d'attention. « Les familles ne font plus confiance en personne », dénonce-t-il. Et il a raison. Les chiffres le confirment : selon l'iFRAP, « une baisse du taux de présence des prévenus convoqués devant les juridictions de jugement pénales fragilise la crédibilité des sanctions prononcées ». Quand la justice ne se déplace même pas pour être jugée, comment croire qu'elle protège ?
Nebard ne s'arrête pas là. Il pointe un outi spécifique : le fichier TAJ (traitement des antécédents judiciaires). Un fichier censé centraliser les signalements. « On ne travaille pas sans consulter quand même les fichiers », tonne-t-il. « C'est édifiant de savoir que l'on peut passer à travers des choses pareilles. »
Édifiant ? Le mot est faible. C'est une faillite pure et simple.
Le fichier TAJ négligé : la preuve d'un système en faillite
Depuis 2012, le fichier TAJ recense les antécédents judiciaires de toute personne mise en cause. En théorie, il permet de relier les plaintes entre elles, de repérer les récidivistes, de ne rien laisser passer. En pratique, il est sous-utilisé, mal consulté, parfois ignoré.
Nebard est formel : dans l'affaire Lina, la consultation du TAJ aurait pu changer la donne. « Si on avait été consciencieux », répète-t-il. Mais personne ne l'a été. Le dossier de 2025 est resté sur une étagère. Le temps a passé. L'argent aussi.
Parlons chiffres. En 2023, les tribunaux correctionnels ont rendu des décisions à l'encontre de 582 237 personnes mises en cause (source : justice.gouv.fr). 664 768 personnes ont été poursuivies devant une juridiction de jugement. Le taux de réponse pénale est de 87,8% — un chiffre officiel qui flatte l'oreille. Mais qui cache la réalité : 12% des affaires passent à la trappe. Dans le domaine de la pédocriminalité, ces 12% sont des vies.
Le nouveau code de la justice pénale des mineurs, entré en vigueur le 30 septembre 2021, devait apporter des solutions. Il a créé des procédures accélérées. Il a renforcé la protection des mineurs. Mais à quoi bon si les plaintes ne sont pas traitées avec l'urgence qu'elles méritent ?
Nebard le sait : le problème n'est pas législatif — il est culturel. « C'est une question de moyens, gendarmerie, police, justice. C'est certain qu'il y a une question de moyen. C'est certain que depuis 15 ans le régalien pour la justice, c'est pas du tout la préoccupation de nos gouvernants. »
Il ne dit pas que le budget est insuffisant. Il dit que la priorité n'est pas là. Et quand la priorité n'est pas là, les plaintes dorment. Les agresseurs restent libres. Les victimes meurent.
Une litanie de drames, une politique pénale en accusation
Philippine. Elias. Thomas de Crépol. Lola. Lina. La liste de Nebard n'est pas exhaustive. Il aurait pu citer Maëlle, Vanessa, ou les centaines d'anonymes dont les noms n'ont jamais fait la Une.
Chacun de ces noms raconte une histoire. Chacune de ces histoires révèle une faille. Philippine, 13 ans, violée et assassinée en 2022. Elias, 12 ans, lynché par une bande en 2023. Thomas, 16 ans, tué à Crépol en 2023. Lola, 11 ans, martyrisée en 2022. Et Lina, retrouvée étranglée en 2024 — neuf mois après sa disparition, une plainte déposée un an plus tôt, ignorée.
Les faits sont têtus. Le gouvernement promet des réformes, des budgets, des cellules d'urgence. Les condamnations tombent — parfois. Les médias s'emballent — un temps. Puis le cycle recommence. Un nouveau drame. Une nouvelle promesse. Un nouveau silence.
Nebard ne se fait pas d'illusions. Il a vu trop de collègues fatigués, trop de procureurs submergés, trop de plaintes enterrées sous la paperasse. « On ne peut pas se mettre à leur place », dit-il en parlant des familles. Mais il essaie. Et ce qu'il voit le révulse.
Car la tragédie dans cette affaire n'est pas seulement la mort de Lina. C'est l'évidence que cette mort aurait pu être évitée. Si la plainte de 2025 avait été prise au sérieux, l'agresseur présumé aurait été identifié, interpellé, jugé. Lina serait peut-être encore vivante.
C'est ça, la vérité que Nebard ose formuler : le système judiciaire français porte une part de responsabilité dans la mort de cette adolescente. Et les gouvernants qui, depuis quinze ans, négligent la justice criminelle portent aussi cette responsabilité.
La confiance brisée : les Français ne croient plus en la justice
Les chiffres sont sans appel. Moins d'un Français sur trois fait confiance à la justice (sondages Ifop, 2024). Les causes sont multiples : lenteur des procédures, classements sans suite, peines trop légères. L'affaire Lina vient ajouter une couche : l'indifférence pure et simple.
« Je comprends la colère de nos concitoyens qui ne font plus confiance en personne », admet Nebard. « C'est édifiant de savoir que l'on peut passer à travers des choses pareilles. »
Édifiant, tragique, intolérable.
Quand une plainte pour viol sur mineur est traitée comme un courrier administratif, la confiance s'effondre. Quand le ministère public ne mobilise pas ses outils — comme le fichier TAJ — la crédibilité s'évapore. Quand les victimes sont oubliées, la justice perd sa raison d'être.
Nous ne parlons pas ici d'une erreur de gestion. Nous parlons d'un système qui, par indifférence, par inertie, par manque de volonté politique, laisse les plus vulnérables sans protection. Les documents en attestent : le taux de réponse pénale officiel est élevé, mais les plaintes prioritaires ne sont pas traitées prioritairement.
Francis Nebard pose le diagnostic avec la brutalité de l'homme de terrain : la politique pénale française n'a pas d'empathie. Elle compte des dossiers, pas des visages. Elle aligne des statistiques, pas des vies sauvées.
Et les familles paient le prix.
À qui profite le silence ?
La question dérange. Elle doit être posée.
Qui a intérêt à ce que des plaintes pour viol sur mineur soient traitées sans urgence ? Pas la police, pas les gendarmes, qui souvent croulent sous les dossiers. Pas les procureurs, contraints par des injonctions contradictoires — tout traiter, tout accélérer, tout classer. Pas les victimes, évidemment.
Alors ? La réponse est politique. Depuis des années, la justice est la variable d'ajustement budgétaire. Les effectifs stagnent, les moyens diminuent, les missions augmentent. Résultat : le tiroir se remplit. Les plaintes les plus dérangeantes — celles qui exigent une enquête longue, difficile, coûteuse — sont mises de côté.
Nebard ne mâche pas ses mots : « Ça m'énerve d'entendre toujours que c'est une question de moyens. C'est certain qu'il y a une question de moyens. Mais dans des affaires comme celle-là, la pédocriminalité, il y a rien de plus prioritaire que ça. Ça passe au-dessus de tout, du narcotrafic et de tout ce que l'on veut. »
Si la priorité est affichée mais pas appliquée, c'est un mensonge.
Les gouvernements successifs ont multiplié les annonces : plan anti-pédocriminalité, cellules dédiées, numéros d'urgence. Mais sur le terrain, rien ne change. Les policiers manquent de temps, les magistrats manquent de greffiers, les victimes manquent d'écoute.
L'affaire Lina n'est pas un accident. C'est la conséquence logique d'un abandon.
Que faire ?
Francis Nebard ne se contente pas d'accuser. Il propose des pistes. Consulter systématiquement le TAJ. Traiter les plaintes pour viol sur mineur comme ce qu'elles sont : des urgences vitales. Mobiliser les parquets dès le premier signalement.
Mais pour cela, il faut une volonté politique. Elle est absente.
« Il va encore falloir un peu de temps pour connaître les tenants et les aboutissants », dit-il prudemment. Mais il sait déjà l'essentiel : une plainte a été ignorée. Une vie a été perdue. Le système a failli.
Il conclut avec une gravité qui force le respect : « Mes premières pensées vont naturellement à la famille. Parce que on ne peut pas se mettre à leur place, mais ça réveille en moi des souvenirs... » Sa voix se serre. Il ne termine pas sa phrase.
Le silence en dit plus que tous les discours.
Sources
- Transcript de l'interview de Francis Nebard, procureur général honoraire, sur l'affaire Lina (Le Dossier, 2026)
- « Une baisse du taux de présence des prévenus convoqués devant les juridictions de jugement pénales fragilise la crédibilité des sanctions prononcées » — iFRAP (ifrap.org)
- Statistiques judiciaires 2023 — ministère de la Justice (justice.gouv.fr)
- Loi du 30 septembre 2021 portant création du code de la justice pénale des mineurs — interieur.gouv.fr
- Annonce du procureur de Strasbourg sur la mort de Lina par strangulation — ladepeche.fr, octobre 2024
- Chiffres des personnes poursuivies et taux de réponse pénale 2023 — justice.gouv.fr
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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