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C9M interdit : l’ultradroite française au bord de l’implosion ?

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-17
Illustration: C9M interdit : l’ultradroite française au bord de l’implosion ?
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L’interdiction qui ne change rien

Le week-end dernier, le Comité du 9 mai (C9M) aurait dû défiler dans Paris. Comme chaque année depuis presque vingt ans. Depuis la mort de Sébastien Desieux, un militant pétainiste tué en 1994 en tentant d’échapper à la police. La préfecture a dit non. La justice administrative a dit oui au non.

Pourquoi cette interdiction ? Contexte politique explosif depuis la mort de Quentin Desan, un autre militant, récemment décédé. Les autorités craignent des débordements. Elles veulent envoyer un signal.

Emmanuel Casajus, chercheur en sociologie spécialiste de l’extrême droite, n’y croit pas : « Je pense pas que ça va créer une jurisprudence. Chaque année, ils vont essayer de faire en sorte que cette manifestation ait lieu. » Il ajoute : « Il y a un intérêt du ministère de l’intérieur à ce qu’elle se tienne une fois de temps en temps, pour compter ses forces. »

Résultat : l’interdiction n’a pas empêché l’hommage. Les militants sont montés à Paris. Cache-cache avec la police et les journalistes. Le soir, un concert privé. Et une cérémonie au flambeau. Ils ont publié une vidéo de propagande — flambeaux, drapeaux à croix celtique, foule en noir.

C’est là que ça devient intéressant.

Le retour des flambeaux — et de la symbolique fasciste

La vidéo frappe. Les flambeaux, d’abord. « C’est un retour aux manifestations du C9M des années 2000, celles du Renouveau français, explique Casajus. Les cérémonies au flambeau, c’est une tradition de l’extrême droite radicale. Militaire. Fin 19e, début 20e, lors du renouveau païen. »

Mais ce n’est pas tout. La typographie de la banderole ? « Plus ou moins la typographie officielle du régime fasciste italien, la Simplicita. Absolument pas un hasard. » Sur des éditions précédentes, une autre police : la Traditionné, utilisée par les néofascistes italiens.

Et le rite du « présent ». Prononcer les noms des martyrs. La foule répond « présent ». Solennel. Théâtral. « L’origine est bien documentée, insiste Casajus. L’historien Émilio John Tilé l’a retracée : inventée par des militants fascistes italiens de l’entre-deux-guerres. Les noms des chemises noires étaient prononcés et repris en cœur. Les militants du C9M le savent parfaitement. Ils l’assument. »

Un livre est même paru dans cette mouvance, retraçant le rite du présent. — Voilà. Ils ont leur propre histoire.

La croix celtique — un symbole qui raconte tout

Les drapeaux sont partout dans la vidéo. Noirs. Frappés de la croix celtique. Symbole chrétien médiéval, réutilisé au 19e siècle par les folkloristes païens. Puis par les missionnaires irlandais.

Après-guerre, c’est Jeune Nation qui s’en empare. Groupe néofasciste, ouvertement pétainiste, interdit pendant la guerre d’Algérie. Il renaît sous le nom d’Œuvre française — croix celtique bleu-blanc-rouge.

Mais la vraie renaissance de la croix celtique, c’est dans les années 1960. Via la mouvance nationaliste-révolutionnaire. Dès 1960, on la trouve dans la revue Nation Belgique, animée par d’anciens collaborationnistes belges. Le sous-titre ? « Pour une Europe communautaire. »

« La grande Europe, c’est la propagande SS pour recruter des combattants non allemands, rappelle Casajus. À la fin de la guerre, la SS remplace la Grande Allemagne par la grande Europe. Discours de résistance contre l’occupation judéo-américano-bolchevique. Un discours décolonial détourné. »

Le premier mouvement nationaliste-révolutionnaire s’appelle Jeune Europe — même nom qu’une revue théorique de la SS. Son fondateur, Jean Thiriard, était un collaborationniste proche des « Amis du Grand Reich ».

Aujourd’hui, la croix celtique utilisée par le C9M est une variante « stormfront », celle des suprémacistes blancs américains. Le symbole est passé du christianisme celte au néofascisme mondialisé.

Nationalistes-révolutionnaires : les nouveaux maîtres de l’ultradroite

Depuis 2015, le C9M a été récupéré par la mouvance nationaliste-révolutionnaire (NR). Avant, la marche était peu suivie — quelques dizaines de personnes. Aujourd’hui, les NR sont devenus hégémoniques.

Ils ont dépassé l’Action française. « Les militants de l’Action française ont même tendance à passer par l’AF puis à rejoindre les NR, constate Casajus. Ils ont absorbé la mouvance identitaire, après les dissolutions du Bastion Social (2019) et de Génération Identitaire (2021). »

Comment ? Par l’esthétique. La « street crédibilité ». La virilité.

« Les NR proposent une esthétique très inspirée des Italiens de Casapound : jeune, moderne, tatouages, sports de combat, tout en noir, explique le chercheur. Les réseaux sociaux favorisent ces esthétiques punchy. Ils ont des graphistes particulièrement doués. » Un exemple : un des meilleurs graphistes de l’Action française est en réalité nationaliste-révolutionnaire, néopaïen, européiste. Il se revendique même national-socialiste.

L’Action française, elle, apparaît ringarde. « Le cliché du trado tradito avec son pantalon rose et son caban. » Un habitus qui séduit de moins en moins.

Les NR, eux, misent sur l’action directe. L’action coup de poing. Pas de discours idéologique complexe. « Ils se retrouvent sur des mots-clés : Europe, jeunesse, révolution, identité sociale. Tout ce qui est un peu farfelu — nostalgie soviétique, soutien au Hamas — a disparu. »

Le résultat ? Un cocktail explosif : une mouvance radicale, esthétique, violente, et idéologiquement floue, qui attire les jeunes déçus des groupes plus traditionnels.

Des liens de service avec le RN et Reconquête

Les nationalistes-révolutionnaires ne sont pas le Rassemblement national. Ni Reconquête. Mais ils entretiennent des liens. « Des liens de service, précise Casajus. Ces groupes ont des ressources qu’ils sont prêts à mettre au service. » Exemple : les NR ont fourni des services d’ordre pour Reconquête. « Ils ont tabassé des militants antifascistes dans un meeting d’Éric Zemmour. C’est très bien documenté par Sébastien Bourdon dans son dernier livre. »

En même temps, la fonction est différente. « Le RN et Reconquête brassaient large pour remporter des élections. Les NR, eux, veulent faire vivre la flamme, garantir une identité virile et guerrière à leurs membres. »

Mais il y a des passerelles. Des militants NR rédigent des discours pour des élus RN. « Ce sont les gardiens de la flamme, dit Casajus. Ils connaissent les doctrines d’extrême droite en profondeur. Le sympathisant RN, lui, ne les connaît pas. »

La mort de Quentin Desan a révélé ces liens : un de ses proches, collaborateur d’une députée RN, a été licencié après que la presse a révélé son appartenance au groupe Lyon Populaire, proche des NR. L’enquête continue.

Une ascension qui interroge — et inquiète

L’interdiction du C9M est un coup d’arrêt ? Pas vraiment. La mouvance NR est plus structurée que jamais. Elle a absorbé les identitaires. Elle a dépassé l’Action française. Elle entretient des liens avec les partis mainstream.

Et elle cultive une esthétique qui séduit.

« Le capital le plus important dans ce champ social, c’est l’esthétique, la capacité à apparaître comme le groupe le plus fort, le plus viril, le plus cool », conclut Casajus.

Les flambeaux, la croix celtique, le rite du présent — tout cela est assumé. Revendiqué. Les racines fascistes italiennes, la propagande SS, les collaborationnistes belges : ils les connaissent parfaitement.

Ce n’est pas un simple groupuscule. C’est un système. Et ce système a des noms.

L’interdiction du C9M n’y change rien. La flamme, elle, continue de brûler. — Et pourtant, la question reste ouverte.

Sources

  • Entretien avec Emmanuel Casajus, chercheur en sociologie, spécialiste de l’extrême droite
  • Compte rendu de la journée du 9 mai 2024 par L'Humanité (2024)
  • Nicolas Lebourg, historien — travaux sur le nationalisme-révolutionnaire et les liens avec la SS
  • Sébastien Bourdon — livre sur les liens entre radicaux et Reconquête
  • Émilio John Tilé — livre sur la religion politique fasciste et le rite du présent
  • Vidéo de propagande du C9M (flambeaux, drapeaux à croix celtique)
  • Publications des groupes nationalistes-révolutionnaires (revue Nation Belgique, méridien Zéou)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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