Gilles Bélion, Serge Duchemin : l’illusion meurtrière du « crime passionnel »

Les faits
Reprenons. Le 19 mai 2008, à Limoges, Cathy Koslowski meurt poignardée. L’autopsie le confirme : trente-trois coups de couteau. L’homme qui l’a tuée ? Son conjoint, Gilles Bélion, quarante-huit ans à l’époque. Ce soir-là, ils ont dîné ensemble. Cathy lui a répété que leur histoire était finie. Il lui a envoyé deux SMS, selon le documentaire de Canal Crime. Le premier : « Tant pis pour nous, j’aurais tout essayé avant le pire. » Le second : « Ma vie vient de se terminer à cet instant. Je n’ai plus rien sans toi. »
Deux ans plus tôt, le 24 novembre 2006, à Montpellier, Martine Noca est frappée d’un coup de couteau en plein cœur. La lame de vingt centimètres traverse le thorax, casse trois côtes – deux totalement, une partiellement. Son mari, Serge Duchemin, soixante-deux ans, ancien policier, ne prévient pas les secours. Il range la maison, nettoie le verre brisé, vide la carafe de vin. Plus de deux heures s’écoulent. Ce n’est qu’à l’arrivée des gendarmes qu’il tente de se suicider en se donnant des coups de couteau dans le ventre.
Les deux affaires ont un point commun criant : la séparation. Cathy voulait partir. Martine avait demandé le divorce. Dans les deux cas, l’homme n’a pas supporté.
D’après Canal Crime, les faits sont établis par des éléments matériels. Pour Cathy : le rapport d’autopsie, les SMS, les certificats médicaux de violences antérieures, les mains courantes déposées par la victime. Pour Martine : la lettre laissée par Serge Duchemin – « Je l’aimais, la justice m’a mis dehors de chez moi, elle se foutait de ma gueule, je n’ai pas supporté. Dommage. » – et le rapport du médecin légiste qui insiste sur la violence du coup.
Les témoins oculaires sont formels. Pour Bélion, deux passants ont vu la scène. Selon eux, l’accusé était « froid et déterminé ». Il les a regardés avec un « regard très noir » avant de remonter calmement vers son appartement. Pour Duchemin, aucun témoin direct. Mais ses propres déclarations, rapportées par son avocat, peinent à convaincre. Il plaide l’accident. La cour ne l’a pas cru.
Le recoupement avec les autres sources disponibles – BFMTV et Midi Libre Faits Divers – n’apporte aucun élément supplémentaire sur ces deux affaires. BFMTV, dans son émission « Affaire suivante », traite de la stratégie de Cédric Jubillar. Midi Libre évoque un échange de bébés à la naissance. Aucun lien direct. Le documentaire de Canal Crime constitue donc la source unique pour ces récits.
Le contexte
Qui étaient-ils, ces deux hommes ?
Gilles Bélion, entrepreneur, propriétaire d’un hôtel et de deux restaurants dans l’arrière-pays cannois. Il avait déjà été condamné dans sa jeunesse pour trafic de fausse monnaie. Selon son ancien associé Thierry Jeun, cité dans le documentaire, Bélion était « violent » et capable de « crier tout le temps ». Il avait des problèmes d’argent, des dettes de jeu. Il volait ses amis pour les rembourser.
Cathy Koslowski, trente-six ans, travaillait comme serveuse. Elle avait une fille, Vinciane, seize ans au moment du meurtre. La relation avait commencé en 2004 à Cannes, dans un bar à hôtesses. Bélion l’avait « sauvée », disait-il. Mais très vite, la violence s’était installée. Deux mois après la rencontre, il la frappait déjà. Elle pardonnait. Les certificats médicaux montrent des fractures de côtes, une prothèse de la pommette. Une photo prise le jour de l’inauguration de leur bar à Bellac montre Cathy avec un œil au beurre noir.
Vinciane, la fille, raconte : « Il a essayé de lui faire vivre le rêve. Et dans le rêve, il a commencé à petit à petit essayer de s’incruster pour après qu’elle soit coincée dedans. » Bélion était jaloux, buvait énormément. Il ne supportait pas que sa compagne attire les regards. Il a fini par vendre le bar pour l’éloigner des clients. Rien n’y a fait. La violence a continué. Cathy a séjourné dans un foyer pour femmes battues. Elle avait porté plainte. Bélion avait été condamné à un mois de prison ferme pour violences conjugales.
Serge Duchemin, lui, était un ancien fonctionnaire de police. Il avait épousé Martine Noca en 1988. Leur relation était décrite comme « passionnelle » par son avocat. Martine, selon des témoignages, était elle aussi victime de violences : coups de poing, coups de pied, coups de tête. Les certificats médicaux en attestent. Les enfants de Martine, Grégory et Cédric, racontent un homme « dangereux ». Mais les enfants de Serge, Alain et Carole, le soutiennent. « J’aimais Martine et j’aime mon père », dit l’un d’eux. Une famille divisée.
L’expertise psychiatrique de Duchemin le décrit comme « psycho-rigide, sans regrets, alcoolique violent ». Il n’a jamais exprimé de remords, selon le documentaire. Interrogé après le verdict, il dit encore : « Je ne peux pas regretter complètement. » Il parle d’« accident ».
Le traitement judiciaire
Gilles Bélion a été jugé aux assises de Limoges les 19 et 20 mars 2010. Mis en examen pour assassinat – meurtre avec préméditation – il risquait la réclusion à perpétuité. La question centrale : les SMS envoyés le soir du drame prouvaient-ils une intention de tuer ? Oui, a estimé la cour.
Vinciane, la fille de Cathy, a témoigné. Elle avait préparé son regard. « Je m’attends à deux réactions de lui. Si on verra de sa fierté, je le verrai directement quand je le verrai, voir s’il est vraiment content. » À la barre, Bélion a évité ses yeux. Il a déclaré : « Je l’aime, je suis avec elle tous les jours. En prison, elle était avec moi, à côté de moi. » Des propos qui ont choqué l’assistance.
L’avocat de la famille, Maître Blanquer, a requis une lourde peine. L’expert psychologue Daniel Zaguri a expliqué le mécanisme : chez Bélion, la femme est celle avec qui on vit « jusqu’à sa mort ». L’abandon vécu dans l’enfance – sa mère partie un jour sans prévenir – avait créé une angoisse insurmontable.
Verdict : vingt-deux ans de réclusion criminelle pour assassinat. Bélion n’a pas fait appel, selon les éléments disponibles.
Serge Duchemin a été jugé le 10 mai 2010 à Montpellier. Il plaidait l’accident : « Je n’arrive pas à comprendre comment elle a reçu le coup de couteau. » Son avocat, Maître Forster, a demandé une requalification en « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner », un chef moins grave.
Mais le médecin légiste a contredit la thèse : « On ne peut pas casser trois côtes, rentrer une lame de 20 cm dans le corps en visant le cœur sans avoir l’intention de donner la mort. » L’avocat général a requis entre douze et quinze ans. La cour a condamné Duchemin à douze ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire.
Il a fait appel. L’affaire doit donc être rejugée. À ce jour, la condamnation n’est pas définitive. La présomption d’innocence s’applique tant que l’appel n’est pas tranché.
Ce que ça dit de la France
Pourquoi ces deux affaires, jugées à quelques semaines d’intervalle en 2010, restent-elles emblématiques ? Parce qu’elles illustrent une réalité statistique : en France, les féminicides consécutifs à une séparation représentent une part massive des homicides conjugaux. Selon les chiffres disponibles (source : fr.wikipedia.org), sur les 138 homicides conjugaux commis en 2016, la victime avait été auparavant victime de violences dans près de 70 % des cas. Les indicateurs 2025 montrent une hausse des tentatives d’homicide de 5 % et des violences physiques de 5 % (source : bvoltaire.fr).
Le « crime passionnel » n’existe pas dans le code pénal. Pourtant, il continue d’imprégner les représentations. Dans le documentaire, les avocats des familles dénoncent cette « illusion ». Tuer par amour ? Non, disent-ils : « On n’aime pas quelqu’un qu’on tue. » Vinciane, la fille de Cathy, le dit crûment : « Si d’avoir une loi, ça serait une loi de plus d’interdire les gens qui tuent les personnes, on les aimait encore. On n’a pas aimé quelqu’un qu’on a tué. »
La société française, pourtant, a longtemps toléré cette excuse. Les cours d’assises, composées de jurés populaires, peuvent être sensibles à la narrativité romantique. Les peines – vingt-deux ans pour Bélion, douze pour Duchemin – sont lourdes, mais contrastées. Pourquoi l’un a-t-il été condamné pour assassinat et l’autre pour homicide simple ? La préméditation tient aux SMS. Mais la violence, l’acharnement, l’absence de secours sont communs.
Un autre fait divers, rapporté ce même jour par Midi Libre, dit une autre forme de douleur : « Un test ADN ne va pas effacer 38 ans de souvenirs », titre le journal. Deux hommes découvrent qu’ils ont été échangés à la naissance. La phrase résonne étrangement ici. Les souvenirs, les illusions, les liens – tout cela ne s’efface pas d’un coup de couteau non plus. Mais les deux accusés, eux, ont cru pouvoir garder l’autre en le tuant.
Daniel Zaguri, psychologue, explique : « Si je tue l’autre, je peux sauvegarder l’illusion que le lien perdure. » Une illusion meurtrière. La justice, elle, doit trancher entre la passion et la préméditation, entre l’accident et l’intention. Parfois, la frontière est mince. Mais les familles des victimes, elles, ne font pas la différence : leur mère, leur sœur, leur compagne est morte.
L’enquête continue. Serge Duchemin attend son nouveau procès en appel. Gilles Bélion purge sa peine. Derrière les barreaux, il dit encore aimer Cathy. « Elle était toujours à moi », répète-t-il. Une phrase qui résume tout le problème : la possession déguisée en amour.
À suivre.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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