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Abus sexuels dans l'Église : le système de la dissimulation, de Munich à Lyon

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-08-04
Illustration: Abus sexuels dans l'Église : le système de la dissimulation, de Munich à Lyon
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Des enfants, des prêtres, et un silence organisé

Ils étaient enfants de chœur, servants de messe, jeunes élèves dans des internats catholiques. 8, 10, 12 ans. Et ils ont été abusés par des hommes censés incarner Dieu sur Terre. Pendant des décennies, l'Église catholique a non seulement permis ces crimes — elle les a organisés, dissimulés, niés. Le documentaire d'Arte, diffusé en 2024, démonte pièce par pièce cette mécanique d'impunité. Les chiffres donnent le vertige.

En France, le rapport de la commission indépendante présidée par Jean-Marc Sauvé estime à 330 000 le nombre de victimes mineures dans la sphère de l'Église depuis 1950. Parmi elles, 216 000 ont été agressées par des prêtres ou des religieux — soit 2,5 à 2,8 % du clergé, selon la même source. En Allemagne, le seul diocèse de Munich et Freising compte 497 victimes officielles et 235 coupables. Parmi eux, 40 ont continué à exercer après avoir été reconnus coupables par l'Église elle-même.

Le documentaire s'appuie sur le travail du cabinet d'avocats WSW, mandaté par l'archidiocèse de Munich pour analyser ses archives de 1945 à nos jours. Les résultats sont accablants. "Nous avons mis au jour deux éléments essentiels : d'une part, un échec majeur des responsables ecclésiastiques en matière de contrôle et de gestion, et d'autre part une indifférence presque totale à l'égard des victimes", explique Martin Pusch, l'un des avocats. Les enquêteurs ont retrouvé des centaines de dossiers d'information judiciaire qui montrent un traitement systématiquement plus indulgent des prêtres abuseurs comparé aux criminels "ordinaires". "Les auteurs d'abus issus du clergé ont été traités avec plus d'indulgence que celle dont on fait preuve à l'égard d'agresseurs normaux, si j'ose dire", ajoute-t-il.

Au cœur du système : les transferts. Un prêtre abuseur n'est pas dénoncé à la justice civile. Il est muté dans une autre paroisse, souvent sans informer les nouveaux paroissiens de ses antécédents. C'est le cas de Peter H., un prêtre de l'archidiocèse de Munich qui a abusé d'enfants dans les années 1970-1980. En 1979, Wilfried Fesselman, alors âgé de 8 ans, est agressé par Peter H. à Essen. L'Église est informée. En 1980, Peter H. est transféré à l'archidiocèse de Munich, sous la responsabilité de l'archevêque Joseph Ratzinger — futur Benoît XVI. En 1985, Peter H. est condamné à 18 mois de prison avec sursis par la justice allemande. Mais il reste prêtre. Il continue d'exercer pendant 28 ans, abusant d'autres enfants. En 2012, le Vatican refuse sa révocation, bloquée par le tribunal ecclésiastique de Munich. Il faut attendre 2023 pour que le pape François accepte enfin de le démettre de ses fonctions.

En France, le même schéma. Bernard Preynat, prêtre du diocèse de Lyon, a abusé de 3 000 à 4 000 enfants selon les estimations. Pendant des années, sa hiérarchie — dont le cardinal Philippe Barbarin — a été informée mais n'a rien fait. En 2020, Preynat est condamné à 5 ans de prison ferme. Barbarin, lui, est condamné en première instance à 6 mois avec sursis pour non-dénonciation, mais relaxé en appel : la loi française ne l'obligeait pas à signaler les faits. "Je ne répondrai pas aux questions", a déclaré Barbarin lors de son procès, provoquant la colère des victimes. "Ce gars-là, qui est quand même l'un des plus hauts prélats français, se permet de dire 'Je vais laisser répondre mon avocat'", témoigne une victime dans le documentaire.

Autre cas emblématique : Luigi Ventura, nonce apostolique en France, condamné en 2021 à 6 mois de prison avec sursis pour agression sexuelle sur un jeune homme. Les faits remontent à 2019, lors d'une cérémonie officielle à la mairie de Paris. Le Vatican avait levé son immunité diplomatique, mais seulement après les faits.

497 victimes, 235 coupables : la mécanique de l'impunité

L'ampleur du phénomène est désormais documentée. En France, la commission Sauvé a recensé 330 000 victimes depuis 1950, dont 216 000 par des prêtres ou religieux. En Allemagne, le rapport WSW sur Munich a identifié 497 victimes. Mais les enquêteurs estiment que ce n'est que la "pointe de l'iceberg" : les archives consultées étaient partielles, et beaucoup de dossiers ont été détruits.

Les coupables ne sont pas seulement des prêtres isolés. Le documentaire montre comment la hiérarchie a systématiquement protégé les abuseurs. Lawrence Wolf, ancien président du tribunal ecclésiastique de Munich, est critiqué dans 12 affaires. Il a conservé un poste de doyen de la cathédrale après son "retrait". Le cardinal Reinhard Marx, archevêque de Munich, reconnaît une "part de responsabilité" pour ne pas avoir suffisamment tenu compte des victimes avant 2010. Mais il refuse de commenter les cas individuels. "Je suis au service de Jésus et de personne d'autre", déclare-t-il dans le documentaire. Question : n'aurait-il pas fallu agir différemment ? "J'irai même plus loin. Il aurait fallu agir autrement. Pas seulement en faire davantage, mais agir différemment", répond-il.

Quant à Benoît XVI, le rapport d'expertise lui reproche d'avoir été "inconséquent" dans cinq affaires lorsqu'il était archevêque de Munich, notamment en participant au transfert de Peter H. en 1980. Le pape émérite a reconnu sa "part de responsabilité" dans une déclaration, mais sans apporter de précisions. Le cardinal Marx, interrogé, esquive : "Il me semble qu'il s'est même exprimé au sujet du rapport. Il a assumé sa part de responsabilité. Sauf que visiblement ces déclarations ne sont pas suffisantes aux yeux de certains."

La justice civile a brillé par sa timidité. En Allemagne, sur 144 enquêtes pour abus dans l'Église catholique en 2020, une seule a abouti à une condamnation. La dissimulation n'est pas un crime punissable dans le code pénal allemand. En France, le taux de classement sans suite pour viol atteint 94 % selon les chiffres officiels — un record en Europe. L'Allemagne fait mieux avec 70 %, mais la différence tient surtout à l'absence de juges d'instruction spécialisés et à des parquets submergés. Avec seulement 11 juges pour 100 000 habitants contre 25 en Allemagne, la justice française est structurellement incapable de traiter ce type d'affaires complexes. — chiffre à retenir : 637 jours pour un procès civil en France, contre 190 en Allemagne.

En Belgique, l'opération Calis en 2010 a permis la perquisition des archives de l'Église, mais la saisie a été déclarée illégale, et les dossiers ont été rendus. Les victimes belges n'ont jamais obtenu justice.

Le cas de Wilfried Fesselman est particulièrement révélateur. En 2008, il contacte l'archidiocèse de Munich pour signaler les abus subis. Au lieu de l'aider, l'Église porte plainte contre lui pour tentative d'extorsion. Lawrence Wolf et le cardinal Marx accusent la victime de chantage. "Ils ont sorti l'artillerie lourde et ont directement envoyé la cavalerie chez moi dans le but de m'intimider", raconte Fesselman. Le cardinal Marx, interrogé dans le documentaire, nie avoir porté plainte : "Je n'ai jamais parlé de tentative d'extorsion. J'ai seulement demandé que cette affaire soit examinée.' Mais les faits sont là : la victime a été poursuivie, pas le prêtre abuseur."

Les indemnisations sont dérisoires. En Allemagne, la plupart des victimes ont reçu un forfait de 5 000 euros. Pendant ce temps, le prêtre abuseur Peter H. continue d'être rémunéré par l'Église, logé dans un appartement situé à 150 mètres d'une crèche. "C'est vraiment dérisoire", commente l'avocat Andreas Schulz, qui représente plusieurs victimes. "Quand on sait que l'omonier aujourd'hui prêtre continue d'être rémunéré à ne rien faire malgré sa suspension, et que toutes ces victimes n'ont vécu que des aides sociales, avec entre 360 et 380 euros en moyenne, on se rend compte que c'est vraiment dérisoire."

Un scandale qui dépasse l'Église

Ce scandale n'est pas seulement religieux. Il révèle une faille majeure de notre système judiciaire et de notre rapport à la justice. La France prélève 45,4 % de son PIB en impôts — un record mondial. Pourtant, elle ne parvient pas à doter sa justice des moyens nécessaires. 11 juges pour 100 000 habitants, c'est moins que la moitié de l'Allemagne. Résultat : 637 jours pour un procès civil, 94 % des viols classés sans suite. Ce n'est pas un accident budgétaire, c'est un choix politique. L'État préfère subventionner des agences publiques redondantes — 1 200 agences, 60 milliards d'euros par an — plutôt que de recruter des magistrats.

L'Église catholique a profité de cette faiblesse. Elle a pu fonctionner comme un État dans l'État, avec son propre système juridique, ses propres tribunaux, ses propres sanctions. "L'Église catholique n'est pas centrée sur l'amour du prochain. Tout y tourne autour du clergé", analyse Doris Reisinger, théologienne et ancienne religieuse, dans le documentaire. "Durant des siècles, ils ont eu leur propre système juridique et ils n'ont pas compris qu'ils font maintenant partie de la société civile, d'un État où les règles démocratiques s'appliquent."

Corruptio optimi pessima — la corruption du meilleur est la pire. Une institution qui prêche l'amour et le pardon a produit un système de dissimulation et d'impunité. Et la société française, obnubilée par le respect de l'institution, a longtemps fermé les yeux. Les parents n'osaient pas imaginer que le prêtre, cet homme de Dieu, pouvait être un agresseur. "C'était une personne à qui on devait le respect", se souvient Richard Kick, abusé à 8 ans par Georg Ratzinger, le frère de Benoît XVI. "Mon père était ami avec l'omonier. Il nous avait aussi accompagné au camp. La nuit, ils faisaient la fête ensemble. Donc c'était totalement impensable d'en parler."

Aujourd'hui, les victimes se battent pour obtenir justice. Aux États-Unis, les poursuites civiles ont coûté des milliards à l'Église. En France et en Allemagne, on en est encore aux aumônes. "L'Église réagira toujours dès lors que l'on fera mal à son porte-monnaie", prévient Andreas Schulz. Il travaille à trouver une victime binationale pour porter plainte aux États-Unis.

Et maintenant ?

Le Vatican a enfin accepté de démettre Peter H. de ses fonctions en 2023, après dix ans de blocage. C'est une victoire pour les victimes, mais elle est tardive. Le pape François a promis des réformes. Mais la structure reste inchangée. Le documentaire d'Arte conclut par une question : "À quel point on n'est pas contraint de réformer le système ou de l'euthanasier ?" La réponse, pour l'instant, appartient aux fidèles et aux citoyens. Tant que l'État ne punira pas la dissimulation, tant que la justice restera sous-financée, les abuseurs continueront à bénéficier de la protection de l'institution. Et les victimes, elles, continueront à se battre seules.

Sources :

  • Documentaire Arte : "Abus sexuels – Péché mortel dans l'Église" (2024)
  • Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église en France (rapport Sauvé, 2021)
  • Rapport d'expertise du cabinet WSW sur l'archidiocèse de Munich et Freising (2022)
  • Chiffres du ministère de la Justice (France) et du ministère bavarois de la Justice
  • Témoignages recueillis dans le documentaire (Richard Kick, Mathias Katsch, François de Vaux, Wilfried Fesselman, Doris Reisinger)

📰Source :www.youtube.com

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