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SociétéÉpisode 11/12

Crime passionnel : 138 morts, la justice complice du mensonge

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-19
Illustration: Crime passionnel : 138 morts, la justice complice du mensonge
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138 morts. Un bilan officiel. En 2016, en France, les partenaires ou ex‑partenaires ont tué 138 fois — 78 % de femmes. Pendant ce temps, la justice continue d’invoquer la « passion » pour alléger les peines. Nous avons recueilli deux témoignages. Henri a vu son père tuer sa mère. Katia a reçu une balle dans la tempe. Leur histoire pulvérise le mythe.

Une notion qui tue

« Crime passionnel ». Quatre mots qui résonnent dans les tribunaux, les prétoires, les éditoriaux. Une formule qui sent la poudre et le romantisme noir. Maître Abiba Touré est formelle : « D’un point de vue strictement juridique, ça n’a aucune définition. Ça ne correspond à rien dans notre arsenal judiciaire. » Une notion littéraire et journalistique, rien d’autre.

Mais cette fiction a des conséquences bien réelles. Quand un avocat invoque la passion, il demande une circonstance atténuante. Il veut que son client soit jugé avec clémence. « Parce qu’il y a de l’amour », disent-ils. Le résultat ? Des peines réduites. Des vies brisées. Et une société qui continue de croire que tuer par « passion » serait moins grave. — (oui, vous avez bien lu.)

Le Dr Daniel Zaguri, expert psychiatre près la cour de cassation, décrit le profil type : des hommes « ordinaires ». Pas des pervers, pas des psychopathes, pas des malades mentaux. Des hommes avec une « grande fragilité de l’estime de soi », une « angoise d’abandon », une « incapacité à supporter l’idée même de la séparation ».

Des hommes comme Ricky. Le père d’Henri.

Henri : 5 ans, témoin du meurtre de sa mère

Juillet 1992. Aisine, près de Bordeaux. Henri a 5 ans. Il monte dans la voiture de son père. Ricky lui ordonne de se boucher les oreilles, de fermer les yeux, de ne pas se retourner.

Henri n’écoute pas. Il se retourne. « Je vois mon père qui prend un fusil de chasse et qui tire à deux reprises sur ma mère. » Jacqueline tombe. Morte sur le coup. Le petit garçon regarde. Il se souvient de tout. Du baril en métal sur la gauche. De la maison qui n’existe plus — remplacée par un immeuble. « Je me souviens exactement de la scène au moindre détail. »

Son père remonte dans la voiture. Silence. Vingt minutes de route. Henri pleure tout le trajet. Ricky le dépose chez sa grand-mère paternelle. Puis il part se rendre à la police.

Le verdict ? Crime passionnel. Pas de préméditation. Neuf ans de prison. Le père sort pour bonne conduite, avec du sursis. Henri, lui, se retrouve orphelin des deux parents. « Je me suis retrouvé sans les deux. » Il porte la culpabilité. Des proches lui disent que c’est sa faute, que sa naissance a provoqué la séparation.

Et il continue de voir son père. Au parloir. Chaque visite avec sa grand-mère est une épreuve. « Je n’avais pas besoin de le voir. » Mais il y va. Pour faire plaisir.

En 2001, Ricky sort de prison. Il veut se racheter. Promet à Henri un voyage à Disney. Le garçon prépare ses affaires. Monte dans l’avion. Destination : la Guyane. « Je me rends compte qu’on va pas à Disney, mais on va ailleurs. » Ricky s’est installé là-bas avec sa nouvelle compagne. Henri reste trois ans. Prisonnier d’une vie qu’il n’a pas choisie. Loin de sa famille, de ses amis.

À 17 ans, il fugue. Contacte sa grand-mère maternelle. Elle lui paie un billet d’avion. Il récupère son passeport en cachette et part. Il coupe les ponts avec son père. Pour toujours.

Katia : la balle de 9 mm pendant son sommeil

Katia a 30 ans. Infirmière. Dynamique, passionnée, aventurière. Elle skie, fait des camps musicaux, sort, découvre. Une vie pleine.

Un soir, elle rencontre Guylain. Gentil, serviable, galant. « L’homme qui avait l’air bien. » Trois semaines plus tard, Katia met fin à la relation. Elle ne ressent pas la même chose. Guylain accepte en apparence. « On pourra quand même rester amis. »

Mais les messages continuent. « Je pense à toi. » « Je t’aimais déjà. » Katia répond sèchement. Elle veut être claire. Puis les messages deviennent étranges. « Je sais où tu es, avec qui tu es, et je vais venir te rejoindre. » Katia s’inquiète mais ne panique pas.

Le 26 janvier 2007, elle rentre chez elle vers 3 h du matin. Guylain l’attend dans le hall. Il insiste pour lui parler « une dernière fois ». Katia le laisse monter. Ils discutent calmement. Guylain semble accepter. Il demande à rester dormir — il doit travailler à 7 h. Katia accepte.

Elle se met dans son lit. Lui dans le fauteuil.

À 7 h, le réveil sonne. Katia le coupe. Se rendort. « Je me suis réveillée, j’ai rien compris. Je saignais des oreilles, du nez. » Guylain lui a tiré une balle de 9 mm dans la tempe. Pendant son sommeil. Elle ne perd pas connaissance. Elle entend Guylain appeler les secours. Puis sa mère. Personne n’arrive.

« J’entends de nouveau du bruit. Et là, paf, j’entends une détonation. Un coup de feu. J’entends les derniers râles. » Guylain s’est suicidé. Katia entend la mort en direct. Son métier d’infirmière la sauve : elle rampe à quatre pattes jusqu’à la porte, sort dans le hall, crie. Une voisine l’entend. Les secours arrivent. « Ils ont dit on va la perdre. »

Katia survivra. Mais elle est devenue aveugle. La balle a détruit ses nerfs optiques.

Le pire : la justice complice du silence

Juridiquement, Guylain est innocent. Il est mort avant d’être jugé. Pas de procès. Pas de condamnation. Pas d’indemnisation. Maître Touré : « Il demeure innocent aux yeux de la loi. C’est malheureusement terrible. » Terrible pour Katia. Elle ne pourra jamais être indemnisée. L’auteur est mort, donc pas de condamnation. Pas de réparation. Elle doit tout reconstruire seule.

Henri, lui, a vu la justice qualifier le meurtre de sa mère de « crime passionnel ». Pas de préméditation. Neuf ans de prison. Sortie anticipée pour bonne conduite. « Pour moi, c’était prémédité », dit Henri. La scène qu’il décrit — le fusil de chasse, les deux tirs, l’ordre de ne pas regarder — ressemble à une exécution programmée. Mais la justice a choisi la clémence.

Le Dr Zaguri confirme : ces hommes ne sont pas des malades mentaux. « Ordinaires ». Avec une fragilité narcissique. Une incapacité à accepter la séparation. Rien ne justifie un meurtre — et pourtant, la société continue d’invoquer la « passion ».

Survivre après l’impensable

Katia est sortie de l’hôpital. Elle ne peut plus vivre seule. Sa mère Irène l’accueille. Les premiers mois sont un enfer. « Un jour, je voulais sauter du quatrième étage. L’autre jour, je prenais un couteau de cuisine. » Des idées suicidaires. Des appels au secours. Sa mère veille. « C’est elle qui a souffert avec moi en première ligne. »

Puis Katia rencontre Maïp, une Bretonne malvoyante. Maïp lui apprend à vivre sans voir. Cuisiner. Faire le ménage. Utiliser un ordinateur. « Tout est possible. Maintenant à moi de le vouloir. » Katia se reconstruit. Elle rencontre Dimitri, l’homme de sa vie. Elle se marie. Et elle réalise l’impossible : une ascension à 5 400 mètres dans les Hautes‑Alpes, avec sa fille. « On s’est lancé dans l’aventure les yeux fermés. »

Henri, lui, a porté son traumatisme pendant 25 ans. Anesthésie émotionnelle. Survie. « Je me suis mis dans une sorte de mode de survie. Il ne faut pas se laisser aller, il ne faut pas être faible. » La naissance de son fils Léo, en 2017, brise la carapace. Henri pleure pour la première fois depuis le meurtre de sa mère. « J’ai pleuré pour la première fois. »

Les chiffres qui accusent

138 morts en 2016. 78 % de femmes. Un féminicide tous les 2,6 jours. Et derrière chaque chiffre, une histoire comme celle d’Henri ou de Katia. Des enfants qui perdent leur mère. Des femmes qui perdent la vue. Des familles détruites.

La justice continue d’utiliser le mot « passion ». Comme si tuer par amour était moins grave. Comme si la jalousie était une excuse. Comme si la vie d’une femme valait moins qu’une peine de prison réduite.

Le Dr Zaguri pose la question qui dérange : « Sur quelle représentation va-t-il désormais pouvoir s’appuyer pour sa propre survie, sa propre estime de lui-même ? » Henri a trouvé la réponse dans son fils. Katia dans son mari et sa mère. Mais combien d’autres n’ont pas eu cette chance ?

138 en 2016. Et les années suivantes ? Les chiffres ne baissent pas. Le système ne change pas. Les peines restent clémentes.

L’enquête continue.

📰Source :youtube.com

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