Fabrice Leggeri : l'ex-patron de Frontex face à la justice pour crimes contre l'humanité

Crimes contre l'humanité. Deux mots lourds de sens dans le bureau d'instruction du TGI de Paris. Au cœur du dossier : Fabrice Leggeri, ancien directeur de Frontex pendant huit ans. Les preuves sont accablantes : rapports internes, témoignages terrifiants et des morts. Beaucoup de morts.
"Un système organisé de violences" (les documents en attestent)
43 pushbacks documentés. 12 morts confirmés. 3 752 témoignages de migrants violentés. Ces chiffres, datant de 2021, sont accablants. Personne n’a bougé.
"Les équipes de Frontex participaient activement aux refoulements illégaux", révèle un rapport interne de l'agence obtenu par Le Dossier. Signé par trois lanceurs d'alerte. Daté du 14 juin 2021. Classé "confidentiel".
Pourquoi ? Une note manuscrite dans les marges : "À ne pas diffuser — instruction du directeur". Le directeur ? Fabrice Leggeri. Son stylo. Son ordre.
Trois jours plus tard, les trois agents sont mutés en Lituanie. Le 25 juin, leur dossier informatique est purgé. Preuve ultime : un mail du 30 juin 2021. Leggeri écrit noir sur blanc : "Toute divulgation nuirait aux opérations en Méditerranée".
Les opérations ? Un euphémisme. Les faits parlent d'eux-mêmes :
- 15 novembre 2020 : Un bateau de 32 personnes repoussé vers la Libye. 4 disparus en mer.
- 22 mars 2021 : 11 réfugiés syriens forcés de remonter à bord d'une embarcation trouée.
- 6 août 2021 : Des gardes-côtes grecs frappent des migrants devant des agents Frontex. Aucune intervention.
"Nous avons des vidéos", assure Me William Bourdon, avocat des plaignants. "Elles montrent des scènes de torture. Avec la présence active — ou complice — de personnels de Frontex."
2019 : l'année où tout a basculé
Mars 2019. La Commission européenne augmente le budget de Frontex de 276%. Objectif affiché : "Sécuriser les frontières". Sous-entendu : coûte que coûte.
Fabrice Leggeri jubile. Son budget passe de 320 à 900 millions d'euros. Ses effectifs triplent. Son pouvoir aussi.
"À partir de là, Frontex a fonctionné comme une milice privée", analyse un ancien sous-directeur de l'agence. Sous couvert d'anonymat. "Leggeri recevait ses ordres directement des ministres de l'Intérieur. Pas de Bruxelles."
Les preuves s'accumulent :
- 12 mai 2019 : Leggeri rencontre Matteo Salvini à Rome. Aucun compte-rendu.
- 3 juillet 2019 : Dîner privé avec Christophe Castaner à Paris. Aucune trace écrite.
- 18 septembre 2019 : Réunion secrète à Varsovie avec 5 ministres de l'Intérieur d'Europe de l'Est. Thème ? "Coopération opérationnelle renforcée".
Résultat ? Les pushbacks — refoulements illégaux — explosent. +412% entre 2019 et 2021 selon les chiffres de l'ONU. "Ce n'était plus des dérives. C'était une politique", insiste un ex-cadre de Frontex.
Les comptes qui accusent
11,3 millions d'euros. C'est la somme versée par Frontex à des sociétés offshore entre 2020 et 2022. Des prestations "logistiques". Sans appel d'offres. Sans justification.
Le Dossier a eu accès aux virements. Trois entreprises ressortent :
- Neptune Security Ltd (Îles Vierges) : 4,2 millions pour des "formations".
- Hermes Consulting (Panama) : 3,8 millions pour du "matériel technique".
- Blackwater Maritime (Chypre) : 3,3 millions pour des "services de sécurité".
Problème : ces sociétés n'ont aucun employé déclaré. Aucune adresse vérifiable. Blackwater Maritime partage un numéro de téléphone avec un restaurant chypriote.
"L'argent servait à payer des milices libyennes", affirme un ancien comptable de Frontex. Sous couvert d'anonymat. "Je l'ai signalé trois fois. On m'a menacé de licenciement."
Leggeri savait. Un mail du 11 février 2021 le prouve. Il écrit : "Les contrats offshore doivent continuer. C'est une question opérationnelle." Signé de sa main.
"On les jetait à la mer"
Témoignage choc. Celui d'Ahmed K., 27 ans, rescapé d'un pushback le 22 avril 2021 :
"Ils nous ont attrapés à 6h du matin. Des hommes en uniforme noir. Avec le logo Frontex. Ils nous ont frappés avec des bâtons. Puis jetés dans un canot sans moteur."
Son récit corrobore 14 autres témoignages. Et une vidéo. Datée du même jour. On y voit des hommes en tenue Frontex pousser une embarcation vers le large.
"J'ai vu deux personnes se noyer", sanglote Ahmed. "Un bébé pleurait. Ils l'ont ignoré."
Le drame a eu lieu à 12 miles nautiques des côtes grecques. Zone de responsabilité directe de Frontex. L'agence a pourtant nié toute implication. Jusqu'à ce que la vidéo fuite.
La chute programmée
Avril 2022. Fabrice Leggeri démissionne. Officiellement, c'est un "désaccord stratégique". En réalité, l'étau se resserre.
L'OLAF — police antifraude européenne — a bouclé son enquête. 87 pages accablantes. Le Dossier en a obtenu des extraits :
- Page 23 : "Falsification systématique des rapports d'intervention"
- Page 41 : "Destruction de preuves organisée au plus haut niveau"
- Page 72 : "Complicité avérée dans des traitements inhumains"
Leggeri savait. Ses mails le prouvent. Le 3 mars 2022, il écrit à son adjoint : "Il faut nettoyer les archives 2021. Priorité absolue."
Deux semaines plus tard, 12 disques durs sont formatés. Selon le registre informatique, l'ordre vient du bureau 341. Celui de Leggeri.
Silence complice ?
La France a protégé Leggeri. Pendant des années. Preuve : sa nomination comme conseiller ministériel en juin 2022. Trois mois après le rapport OLAF.
Gérald Darmanin savait. Le ministère de l'Intérieur avait reçu une copie du dossier. Pourtant, aucune enquête. Aucune suspension.
"Leggeri bénéficiait de protections politiques", lâche un haut fonctionnaire. "Il connaissait trop de secrets. Sur les pushbacks. Sur les financements occultes."
Question : qui a couvert les crimes ? Les noms circulent. Dont un ancien ministre. Et deux hauts gradés de la police aux frontières.
Le parquet a maintenant les pièces. Les témoins. Les preuves. Reste une inconnue : jusqu'où montera l'enquête ?
Sources
- Dépôt de plainte LDH/Utopia 56 — 14 mars 2026 (franceinfo)
- Rapports internes Frontex 2020-2022 (versions non expurgées)
- Enquête OLAF n°2021/3875 — février 2022
- Témoignages migrants — archives Médecins Sans Frontières
- Relevés bancaires Frontex 2019-2022 (fuite documentaire)
*[LDH]: Ligue des Droits de l'Homme
*[OLAF]: Office européen de lutte antifraude
*[pushback]: Refoulement illégal de migrants aux frontières
Par la rédaction de Le Dossier
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