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FinanceÉpisode 20/35

Kiabi 100M€ : la trésorière qui a vidé les caisses en un seul virement

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-14
Illustration: Kiabi 100M€ : la trésorière qui a vidé les caisses en un seul virement
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Un scénario trop gros pour être vrai

C’est un scénario que même un scénariste de cinéma aurait jugé trop gros. Et pourtant, il est vrai. Printemps 2023 : Aurélie B. travaille pour Kiabi comme prestataire. Son rôle ? Gérer la trésorerie du groupe — la banque interne, celle où remontent les liquidités des magasins. Elle propose à sa hiérarchie un placement classique : mettre 100 millions d’euros sur un compte à terme chez une banque allemande, la Volksbank Düsseldorf Neuss. Un placement « comme on en fait tous les jours », dira-t-on plus tard. Le 31 mai 2023, elle teste : virement de 1 euro. Ça marche. Le 6 juin, elle passe à la vitesse supérieure : un vrai transfert de 100 millions, du compte Société Générale de Kiabi vers la Volksbank. La banque allemande — une « moyenne banque » selon les enquêteurs — valide l’opération.

Mais le 13 juin, tout bascule. Aurélie B. usurpe l’identité de la directrice de Kiabi. Elle contrefait sa signature. Elle crée de faux e-mails avec la même adresse IP que son ordinateur professionnel. Et là, elle ordonne un second virement : les 100 millions quittent l’Allemagne pour la Turquie. L’argent disparaît dans des « comptes rebonds » — une série de transferts pour brouiller les pistes. « C’est comme si l’argent passait de compte en compte pour brouiller les pistes », explique Antoine Mass, journaliste à La Voix du Nord, dans le podcast Hortexte.

Un an. Pendant un an, personne ne s’aperçoit de rien. Kiabi demande parfois des nouvelles des fonds placés. Aurélie B., qui a quitté l’entreprise en octobre 2023 « de son plein gré », continue d’envoyer de faux documents rassurants — toujours avec les mêmes signatures truquées. Jusqu’en juillet 2024, où Kiabi, voulant récupérer ses fonds, contacte directement la Volksbank. La banque allemande répond : « Mais ces sous, ils sont partis depuis très longtemps. » La machine judiciaire s’emballe.

Une carrière d’escroquerie méthodique

Aurélie B. n’en est pas à son coup d’essai. Bien au contraire. L’affaire Kiabi est le point d’orgue d’une carrière d’escroquerie méthodique, entamée des années plus tôt. « Elle a commencé par rencontrer un joueur de foot des Girondins de Bordeaux, qui a ensuite été transféré à Manchester, et elle lui a détourné près de 680 000 € », raconte Antoine Mass. Pas de plainte. Le joueur ne poursuit pas. Puis elle intègre Cultura, toujours en alternance, au contrôle de gestion. Elle détourne 60 000 € avec la carte corporate de l’entreprise. Là encore, Cultura ne porte pas plainte — elle demande juste un remboursement lorsque Aurélie B. quitte la société.

En 2017, elle monte à Paris et est embauchée par l’INSEC, un groupe d’écoles de commerce. Cette fois, c’est plus sophistiqué : elle monte un système de fausses factures pour détourner 7 600 €. L’INSEC la licencie, et elle sera condamnée plus tard par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans de prison avec sursis. Mais cette condamnation n’intervient qu’après son entrée chez Kiabi. Résultat : Kiabi n’a pas eu accès à son casier judiciaire au moment de l’embauche. « On ne peut pas parler de faille RH », tempère le journaliste. « Mais la question se pose : jusqu’où sont allées les vérifications ? »

Le profil d’Aurélie B. est déroutant. « Elle vivait toujours sur la brèche, dans le mensonge permanent, auprès de ses proches, de ses collègues, d’elle-même sans doute », souligne Antoine Mass. « Les escrocs savent gagner la confiance. Peu de gens chez Kiabi la détestaient. » Pourtant, elle affichait un style « bling-bling », « un profil qui fait plus téléréalité que spécialiste de transfert de fonds ». Mais elle avait la confiance de ses dirigeants. « C’est hallucinant », lâche le journaliste.

Confiance aveugle et absence de contre-vérification

Kiabi est une enseigne nordiste solide. Une machine à vendre des vêtements, avec des process « survalidés 30 000 fois », comme le dit ironiquement Antoine Mass. Alors comment une telle somme a-t-elle pu s’évaporer sans que personne ne s’en rende compte ? La réponse tient en deux mots : confiance aveugle et absence de contre-vérification.

Le 6 juin 2023, le virement de 100 millions est signé par la directrice de Kiabi — ou plutôt, par une fausse signature. Le faux mail est envoyé depuis l’ordinateur d’Aurélie B. Les enquêteurs retrouveront la même adresse IP qui a servi à créer les sociétés immobilières en Floride. « Ce n’est pas exactement le truc le plus intelligent du monde », admet le journaliste. « C’est assez facile à remonter. » Mais personne n’a vérifié. Les process de Kiabi prévoient des validations multiples, mais ils n’ont pas résisté à une fraude interne sophistiquée — ou, plus exactement, à une fraude qui a su imiter les bons réflexes.

Kiabi s’est défendu en expliquant que tous les process avaient été respectés et renforcés depuis. « La fraude était sophistiquée », a plaidé l’entreprise. Mais les enquêteurs ne sont pas dupes : « On parle de quelqu’un dont on a retrouvé, dans l’ordinateur du travail, les fausses signatures, les faux mails, avec la même adresse IP. » Le mot « sophistiqué » semble bien exagéré pour décrire ce qui ressemble à un tour de passe-passe de basse technologie.

Le vrai problème, c’est le temps. Un an entre le virement et la découverte. Un an pendant lequel Aurélie B. continue de donner des nouvelles, de rassurer, de mentir. Un an pendant lequel l’argent voyage de la Turquie à la Floride. Un an pendant lequel elle achète des biens immobiliers — une villa à 15 millions de dollars, deux appartements à un million chacun. Un an de vie de jet-set, de champagne, de grands crus, de fêtes où croisent Cuba Gooding Jr. et DJ Céd. Pendant que Kiabi dort, Aurélie B. reconstruit sa vie en Floride comme architecte d’intérieur de luxe.

Où sont passés les 100 millions ?

Où sont passés les 100 millions ? Les enquêteurs assurent avoir retracé l’intégralité des flux financiers. « Mais retracer, ça ne veut pas dire récupérer », prévient Antoine Mass. Une partie est identifiée : les biens immobiliers en Floride pour environ 15 millions d’euros. Kiabi a lancé une procédure civile aux États-Unis pour les saisir. Un premier virement de l’administrateur judiciaire a déjà été effectué vers l’entreprise. Au total, Kiabi aurait récupéré un peu moins de 14,67 millions de dollars (12,46 millions d’euros) selon des sources concordantes. Mais le reste ?

Une partie de l’argent est partie en Turquie. Et selon les enquêteurs, elle aurait transité par des réseaux liés à la mafia turque. « Ce sont des réseaux organisés pour blanchir de l’argent, souvent impliqués dans des trafics d’êtres humains pour les migrants, des trafics de drogue en provenance d’Afghanistan », explique le journaliste. « Ils ont accès à des systèmes de compensation financière, des placements dans des paradis fiscaux comme Dubaï, qu’elle n’était pas capable de mettre en œuvre elle-même. »

Les détails restent flous. Le Parisien a révélé ces connexions. Mais les enquêteurs français peinent à remonter les filières. « Pour le coup, ces gens-là ne racontent pas leur vie sur Instagram, contrairement à Aurélie B. et ses fréquentations en Floride », précise Antoine Mass. La justice française a mis en examen Aurélie B. pour escroquerie et blanchiment en bande organisée. « La bande organisée, c’est le mot clé : ça signifie qu’elle n’est pas toute seule », insiste le journaliste. Le procès n’aura pas lieu avant des années. En attendant, Aurélie B. est sortie de détention provisoire en février 2026, après un an et demi de prison. Elle est sous contrôle judiciaire strict.

L’image en jeu

Kiabi, aujourd’hui, veut montrer les muscles. « On ne se laisse pas voler impunément », martèle l’entreprise par messages interposés. Car au-delà des 100 millions, c’est l’image qui est en jeu. Une entreprise qui se fait voler une somme aussi colossale par une seule personne, avec des méthodes aussi grossières — c’est un séisme de crédibilité. Les primes de certains services n’ont pas été versées. Mais la boîte n’est pas en danger de mort, comme le répète Kiabi : elle brasse des milliards. L’enjeu est désormais de récupérer un maximum, non pas pour la survie financière, mais pour la réputation. « Il faut montrer qu’on ne peut pas nous voler deux fois », résume Antoine Mass.

Les avocats d’Aurélie B. ne communiquent pas. Elle non plus. Kiabi, de son côté, fait passer des messages prudents : « Trop de questions restent sans réponse », explique le journaliste. La patronne de Kiabi n’a jamais pris la parole publiquement sur cette affaire. Peut-être parce que les vérifications préalables à l’embauche d’Aurélie B. restent un point noir. « Personne n’a pensé à appeler ses anciens employeurs ? » interroge Antoine Mass. La question reste ouverte.

Le dossier est loin d’être clos.

Le Dossier continuera de suivre cette affaire hors norme. À suivre.

Sources

  • Élodie Rabé, podcast Hortexte / La Voix du Nord, entretien avec Antoine Mass (date non précisée, transcript fourni)
  • France Info — première révélation de l’arrestation d’Aurélie B. (août 2024)
  • Le Parisien — enquête sur les liens avec la mafia turque (2025-2026)
  • Documents de la justice civile américaine (procédure de saisie des biens immobiliers en Floride)

📰Source :youtube.com

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