Mediawan : 110 millions par an, zéro pluralisme ? Capton contre-attaque

110 millions d'euros : le chiffre qui colle au rapport
110 millions. Chaque année. C'est ce que Mediawan encaisse de France Télévisions pour ses émissions (source : Télésatellite). Pas un centime de moins. Un chiffre qui donne le vertige — surtout quand on connaît le budget total des programmes du groupe public. Il n'est pas extensible.
Pierre-Antoine Capton minimise : « moins de 5% du chiffre d'affaires » du groupe, dit-il (source : TV5 Monde). Soit. Mais 5% de 1,5 milliard, ça fait 75 millions. Là, on parle de 110. Le compte n'y est pas. —chiffre à retenir—
Le rapport de la commission d'enquête, piloté par le député Charles Aloncle, cite Mediawan cinquante fois. Pourquoi ? Parce que le géant de la production capte une part disproportionnée des investissements de France Télévisions dans les programmes externes. Une part qui interroge — sur l'indépendance éditoriale du service public.
Capton le dit lui-même : « On emploie 1 000 salariés, on fait travailler 20 000 intermittents par an. » Mediawan est le premier employeur privé de services culturels en France. Pas une PME de quartier. Un mastodonte. Et quand un mastodonte mange à la même table que le régulateur, la question du conflit d'intérêts se pose.
Le rapporteur Aloncle ne s'est pas contenté de chiffres. Il a pointé un manque de pluralisme dans les émissions produites par Mediawan pour France Télévisions. « C'est à vous », « C'est dans l'air », « 10% » — toutes signées Capton. Toutes diffusées sur le service public. Toutes, selon le rapport, avec une ligne éditoriale uniforme.
Voilà où ça se complique. Capton dénonce une « caricature ». Mais les chiffres parlent. 110 millions. Cinquante citations. Un rapport. Ce n'est pas une rumeur, c'est un document officiel.
Cinquante fois cité, zéro fois répondu
Pierre-Antoine Capton a été auditionné quatre heures et demie par la commission. Quatre heures et demie à répondre aux questions de Charles Aloncle et des autres députés. Quatre heures et demie qui, selon lui, n'ont servi à rien.
« Je vois qu'il n'y a aucune des réponses qu'on a apportées qui sont aujourd'hui dans ce rapport », lâche-t-il sur France Inter. Accusation grave. Elle sous-entend que le rapporteur aurait ignoré les éléments de défense. Mais est-ce vraiment le cas ?
Le rapport cite Mediawan cinquante fois. Pas toutes négatives. Certaines sont factuelles : chiffre d'affaires, nombre de productions, présence internationale. D'autres sont accablantes. Notamment l'accusation selon laquelle Capton aurait privatisé un grand restaurant parisien pour fêter la renomination de Delphine Ernotte à la présidence de France Télévisions.
« C'est un mensonge », tranche Capton. Pas de détails. Pas de preuve. Il nie. Point.
Le rapport, lui, ne nie pas. Il pose les faits. Une fête a eu lieu. Des invitations ont été lancées. Des liens personnels existent entre le producteur et la présidente de France Télévisions. Est-ce un délit ? Non. Est-ce un problème d'indépendance ? Oui.
Le député Aloncle construit son accusation sur une accumulation de signaux faibles. Un dîner ici, un contrat là, une émission qui ressemble à une autre. L'ensemble dessine un tableau troublant : celui d'un groupe privé qui aurait tissé une toile d'influence au cœur du service public.
Capton s'indigne : « On a été extrêmement exigeant pendant toute cette commission. On a répondu à toutes les questions. » Répondre ne suffit pas quand les questions sont gênantes. Les réponses doivent convaincre. Et visiblement, elles n'ont pas convaincu le rapporteur.
La défense Capton : « C'est à vous » et l'appel d'offres de 2012
Pierre-Antoine Capton a une explication pour tout. Commençons par « C'est à vous », l'émission phare de France 5. Selon lui, elle a été obtenue par appel d'offres en 2012. Soixante-six sociétés de production ont participé. Lui, il n'avait jamais produit pour France Télévisions. Il ne connaissait personne.
« Le concept était innovant : une grande émission d'actualité dans une cuisine avec un chef, présentée par un visage féminin. C'était la première fois que ça existait en France », raconte-t-il.
Discours rodé. Mais qui oublie un détail : en 2012, Mediawan n'existait pas. Le groupe a été créé en 2015 par Capton, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Donc « C'est à vous » a été produite par une société qui a précédé Mediawan. La continuité est là, mais la transparence sur les liens d'affaires reste floue.
Capton insiste : « Ce n'est pas une spécificité française. Toutes les chaînes privées ont recours à des producteurs extérieurs. » Il cite TMC, W9, la RAI, la ZDF. Vrai. Mais le problème n'est pas l'externalisation. C'est la concentration.
Mediawan produit des centaines d'œuvres par an. Présent dans quinze pays. Des associés comme Brad Pitt. 1,5 milliard d'euros de chiffre d'affaires. Quand un tel acteur truste les commandes du service public, la diversité des producteurs indépendants se réduit. Et avec elle, la diversité des voix.
Le rapport Aloncle ne dit pas autre chose. Il ne demande pas l'arrêt des contrats. Il demande un rééquilibrage. Plus de transparence. Plus de concurrence.
Capton répond par l'innovation. « On a des talents incroyables », dit-il. Il cite « Le Comte de Monte-Cristo », « L'Amour ouf », « 10% », « F1 ». Des succès. Personne ne le nie. Mais le succès n'est pas une excuse pour le favoritisme.
Les vrais sujets de fond selon le patron de Mediawan
Pierre-Antoine Capton change de terrain. Il attaque. Selon lui, la commission d'enquête aurait dû parler de l'intelligence artificielle, de la conquête des publics jeunes, de la concurrence des plateformes. « On est à une ère où on est disrupté par l'IA », lance-t-il.
Il a raison sur un point : ces sujets sont majeurs. La télévision linéaire perd des parts d'audience. Les jeunes regardent YouTube, Netflix, TikTok. Les budgets publicitaires s'effondrent. France Télévisions doit se réinventer.
Mais le mandat de la commission était précis : examiner le fonctionnement, le financement et l'avenir de l'audiovisuel public. Pas seulement les grandes tendances technologiques. Et dans ce cadre, les liens entre le service public et un producteur privé qui pèse 110 millions par an sont un sujet légitime.
Capton le sait. Il esquive. Il parle de « caricature », de « débat qui a laissé sa place à la caricature ». Mais il ne répond pas sur le fond : pourquoi Mediawan concentre-t-il autant de contrats publics ? Pourquoi ses émissions sont-elles si peu pluralistes ?
Il évoque les 10 heures d'audition cumulées de Mediawan et de ses actionnaires. Il rappelle que Xavier Niel a dit au rapporteur : « Vous avez du mal avec les succès français. » Une pique. Pas une réponse.
Le rapport Aloncle, lui, pose les questions que Capton refuse d'entendre. Où est la diversité éditoriale ? Où est la transparence des appels d'offres ? Où est l'argent du contribuable ?
Un empire de 1,5 milliard d'euros – et des questions qui restent
Mediawan fête ses dix ans. Dix ans de croissance fulgurante. Dix ans à bâtir un empire. Le groupe produit 450 œuvres par an. Il emploie 1 000 salariés, fait travailler 20 000 intermittents. Des bureaux dans quinze pays. Coproductions avec Brad Pitt et LeBron James. Deux Oscars avec « The Father ».
Un succès indiscutable. Mais le succès n'immunise pas contre la critique.
Le rapport parlementaire ne demande pas la destruction de Mediawan. Il demande un cadre plus strict. Que France Télévisions diversifie ses fournisseurs. Que les contrats soient plus transparents.
Capton voit dans ce rapport une attaque personnelle. « C'était un sacré cadeau d'anniversaire », ironise-t-il. Mais le cadeau, c'est 110 millions d'euros par an. Le cadeau, c'est un quasi-monopole sur les programmes de flux du service public.
Le député Aloncle a fait son travail. Il a enquêté. Il a auditionné. Il a écrit. Son rapport est public. Cinquante mentions de Mediawan. Cinquante raisons de s'interroger.
Capton contre-attaque sur France Inter. Il est bon. Convaincant. Il parle vite, cite des chiffres, raconte des histoires. Mais il ne répond pas à la question centrale : pourquoi Mediawan, et pas un autre ?
Le pluralisme n'est pas une option dans un service public. C'est une obligation légale et morale. Si un seul groupe capte des centaines de millions d'euros de contrats publics, où est la diversité ? Où est l'indépendance ?
Le rapport Aloncle est sur la table. Les comptes de Mediawan aussi. Les auditeurs de France Inter ont entendu la défense de Capton. Maintenant, c'est aux parlementaires de décider s'ils veulent aller plus loin.
Une chose est sûre : l'argent du contribuable ne doit pas servir à engraisser un seul groupe, aussi talentueux soit-il. Le service public n'est pas une vache à lait pour les amis du pouvoir. Il est le bien commun de tous les Français.
—chiffre à retenir— 110 millions. Par an. Pour un seul groupe. Posez-vous la question : est-ce que ça vaut le coût ?
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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