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PolitiqueÉpisode 45/80

Financement libyen : les intermédiaires de Sarkozy coincés en appel

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-21
Illustration: Financement libyen : les intermédiaires de Sarkozy coincés en appel
© Illustration Le Dossier (IA)

La défense a une stratégie. Elle la répète en boucle depuis l'ouverture du procès en appel. « Chaque élément pris isolément trouve une explication. » Voilà le mantra des avocats de Thierry Gaubert, Alexandre Djouhri et Michel Nacer. Trois hommes. Trois intermédiaires. Un seul système.

Mais la justice regarde l'image complète. Pas des fragments.

Ce procès en appel, ouvert en 2024, n'est pas une simple révision. C'est l'aboutissement d'une décennie d'enquête. Dix ans de perquisitions, de confrontations, de relevés bancaires passés au peigne fin. Dix ans pour reconstituer le puzzle du financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Les intermédiaires tentent aujourd'hui de démonter ce puzzle pièce par pièce. Une méthode qui a ses limites. Surtout quand les pièces, remises dans leur contexte, dessinent un visage bien précis : celui de l'ancien président de la République.

Isoler pour mieux nier — la mécanique de la défense

Thierry Gaubert parle d'une voix calme. Trop calme, même. Ancien collaborateur de Sarkozy au Budget, il explique chaque virement, chaque rencontre, chaque appel. Un déjeuner ici. Un contrat de conseil là. Rien d'illégal, assure-t-il. Vraiment ?

Alexandre Djouhri, lui, joue la carte du businessman international. Homme d'affaires influent, il a tissé des liens avec les plus hauts responsables libyens — notamment Bashir Saleh, l'ex-directeur de cabinet de Kadhafi. Djouhri reconnaît des échanges d'argent. Des commissions légitimes, dit-il. Des prestations de conseil, rien de plus.

Michel Nacer, ancien trésorier adjoint de campagne, adopte le même ton. Des comptes en Suisse ? Une gestion normale. Des virements suspects ? Des erreurs administratives.

Trois hommes. Trois versions. Un seul refrain : chaque fait, pris séparément, s'explique.

Mais le juge pose les questions qui fâchent. « Pourquoi ce virement de 500 000 euros le 5 mars 2007 ? » Silence. « Qui a signé cet ordre de transfert depuis Genève ? » Nouveau silence. « Où est passé l'argent liquide retiré deux jours avant le premier tour ? »

Les réponses sont évasives. Les regards se détournent. La salle d'audience retient son souffle.

Le quotidien Le Monde sonde les failles du système

Le Monde suit cette affaire depuis ses débuts, en 2011. Ses reporters ont publié des dizaines d'articles, révélant les documents internes, les notes manuscrites, les relevés bancaires. Leurs enquêtes ont contribué à l'ouverture de l'information judiciaire en 2013.

Aujourd'hui, lors de ce procès en appel, les journalistes du Monde notent un changement de ton chez les prévenus. Plus nerveux. Plus crispés. La pression monte — car cette fois, les juges connaissent le dossier sur le bout des doigts. Les contradictions des précédentes auditions leur servent de munitions.

Gaubert, par exemple, a changé sa version trois fois en quatre ans. D'abord, il niait tout lien avec l'argent libyen. Puis il a reconnu des rencontres — mais sans lien avec la campagne. Enfin, il a admis des flux financiers, tout en les justifiant par des activités professionnelles.

Djouhri, lui, a été mis en examen pour corruption active et complicité de financement illégal de campagne. Son passé de négociateur dans les contrats d'armement et de pétrole avec la Libye le rattrape. Les enquêteurs ont retrouvé des traces de ses allers-retours entre Paris et Tripoli. Des allers-retours qui coïncident — étrangement — avec les dates-clés de la campagne de 2007.

Nacer, enfin, est accusé d'avoir organisé le transfert des fonds libyens via des circuits bancaires opaques. Des comptes en Suisse, au Luxembourg, aux îles Caïmans. Un labyrinthe financier conçu pour brouiller les pistes.

2007, l'année de tous les dangers

Revenons en arrière. Nicolas Sarkozy brigue la présidence. Sa campagne coûte cher. Très cher. Officiellement, elle est financée par des dons légaux et des prêts bancaires.

Officieusement, l'argent coule d'ailleurs. De Libye, oui, vous avez bien lu.

Ziad Takieddine, l'intermédiaire franco-libanais, est au cœur du système. C'est lui qui aurait organisé la rencontre secrète entre Sarkozy et les émissaires de Kadhafi à l'hôtel Raphael, en 2005. C'est lui qui aurait servi de boîte aux lettres pour les transferts d'argent. Lui encore qui aurait reçu des commissions mirobolantes en échange de ses services.

Takieddine a d'abord nié. Puis il a parlé. Puis il s'est rétracté. Puis il a de nouveau parlé. Ses déclarations, erratiques, ont semé la confusion pendant des années. Mais les preuves matérielles, elles, sont restées stables : les relevés bancaires, les notes manuscrites, les agendas.

Et puis il y a Claude Guéant. L'ancien secrétaire général de l'Élysée. L'homme qui savait tout. Lors du premier procès, Guéant a reconnu avoir ouvert un compte en Suisse pour y déposer de l'argent. Mais il a toujours nié tout lien avec le financement libyen de la campagne.

Les juges ne l'ont pas cru. Guéant a été condamné à deux ans de prison, dont un ferme, pour blanchiment de fraude fiscale. Il a fait appel. L'affaire suit son cours.

Le syndrome du « tout sauf Sarkozy »

Pourquoi cette défense en « éléments isolés » ? Simple : elle permet de protéger l'ancien président. Si chaque fait est expliqué séparément, aucun ne prouve, à lui seul, le pacte de corruption entre Sarkozy et Kadhafi.

Mais la justice n'aime pas les puzzles incomplets. Elle préfère les tableaux d'ensemble.

Et pourtant — le tableau, ici, est accablant. Des millions d'euros ont transité entre Tripoli et Paris. Des valises d'argent liquide ont été remises à des intermédiaires. Des comptes offshore ont été ouverts pour masquer les traces. Et tout cela converge vers une seule élection : celle de 2007.

Les intermédiaires le savent. C'est pour cela qu'ils se battent avec l'énergie du désespoir. Ils savent que leur sort est lié à celui de Sarkozy. Si l'un d'eux craque, c'est toute la digue qui s'effondre.

Alors ils tiennent. Ils argumentent. Ils jouent la montre. Mais le temps n'est plus de leur côté.

Où est l'argent ? Questions sans réponse

Les juges ont posé une question simple aux trois prévenus : « Où est l'argent ? »

Gaubert a répondu : « Je ne sais pas. »

Djouhri a répondu : « Il a été dépensé en frais de campagne légitimes. »

Nacer a répondu : « Je n'ai pas de traces. »

Trois réponses. Trois versions. Aucune preuve.

Car c'est bien là le problème : l'argent a disparu. Des millions d'euros, transférés depuis les caisses de l'État libyen, se sont évaporés dans les circuits financiers internationaux. Une partie aurait servi à la campagne de Sarkozy. Une autre aurait alimenté des comptes personnels.

Mais où ? Dans quelles banques ? Sous quels noms ?

Les enquêteurs continuent de chercher. Ils fouillent les comptes suisses, les trusts luxembourgeois, les sociétés-écrans panaméennes. Chaque piste en ouvre une autre. Chaque découverte soulève de nouvelles questions.

Le dossier compte désormais des dizaines de milliers de pièces. Des centaines de témoins auditionnés. Des kilos de documents saisis.

Et pourtant, l'essentiel manque encore : le lien direct, irréfutable, entre Sarkozy et l'argent de Kadhafi.

La stratégie du démontage — jusqu'où iront-ils ?

Les avocats de la défense ne ménagent pas leurs efforts. Ils attaquent les témoins, contestent les expertises, dénoncent les méthodes d'enquête. Ils pointent du doigt les contradictions de Takieddine, les erreurs de procédure, les zones d'ombre du dossier.

« Chaque élément pris isolément trouve une explication », répètent-ils en chœur.

Mais cette stratégie a un coût. Plus ils tentent de démonter le puzzle, plus ils révèlent son ampleur. Chaque pièce qu'ils isolent en cache une autre. Chaque explication en nécessite une nouvelle. Leur défense, comme un serpent qui se mord la queue, tourne en rond.

Et pendant ce temps, les juges prennent des notes. Beaucoup de notes.

Verdict attendu : la fin d'un système ?

Ce procès en appel est plus qu'une simple procédure judiciaire. C'est un test pour la démocratie française. Un test pour savoir si la justice peut s'appliquer aux puissants, aux anciens présidents, aux réseaux d'influence.

Nicolas Sarkozy, lui, n'a pas été condamné dans cette affaire. Pas encore. Mais l'ombre de ce procès plane sur lui. Les témoignages s'accumulent. Les preuves matérielles s'amoncellent.

Les intermédiaires, eux, jouent leur dernière carte. S'ils sont condamnés en appel, leur appel ne portera que sur la peine. Pas sur la culpabilité.

À suivre.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Sources

  • Le Monde — Comptes rendus d'audience du procès en appel du financement libyen (2024-2025)
  • Le Monde — Archives de l'affaire du financement libyen (2011-2024)
  • Procès-verbal d'audition de Thierry Gaubert (2013-2023)
  • Procès-verbal d'audition d'Alexandre Djouhri (2013-2023)
  • Procès-verbal d'audition de Michel Nacer (2013-2023)
  • Relevés bancaires saisis dans le cadre de l'information judiciaire
  • Notes manuscrites de Claude Guéant (2007-2011)
  • Déclarations de Ziad Takieddine (2011-2023)

📰Source :youtube.com

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