TotalEnergies : 5,9 milliards planqués dans la case « reste du monde »

Cinq milliards d'euros de bénéfice net au premier trimestre 2026. Une hausse de 51 %. Et un impôt qui, lui, ne suit pas. Devant la commission des Finances de l'Assemblée nationale, le PDG Patrick Pouyanné a été sommé de s'expliquer. Les parlementaires l'accusent de cacher les profits du groupe en Suisse. Lui jure que tout est légal. Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
51 % de hausse, 0 % de contribution
Le chiffre est tombé comme un couperet. 5 milliards d'euros. C'est le bénéfice net de TotalEnergies pour les trois premiers mois de 2026. Une progression de 51 % par rapport à la même période en 2025. Le dividende, lui, a été augmenté de 6 %, à 91 centimes par trimestre.
Pendant ce temps, la guerre au Moyen-Orient fait flamber les prix du pétrole. Les Français subissent l'inflation à la pompe. Et l'État cherche des milliards pour financer l'effort de guerre.
La question des parlementaires est simple : pourquoi TotalEnergies ne contribue-t-elle pas davantage ?
« On est dans une situation où le coût de la guerre pèse sur tout le monde, pèse sur les Français par le pouvoir d'achat », lance un député. « Est-ce que vous ne trouvez pas normal que puisse vous être demandé une contribution exceptionnelle ? »
La réponse de Patrick Pouyanné est tranchante. « Nous avons une contribution volontaire. Rien ne nous obligeait à plafonner le prix à la pompe. Absolument rien. » Il rappelle que TotalEnergies est la seule compagnie pétrolière au monde à avoir appliqué ce mécanisme. « Recevoir des critiques alors que nous sommes les seuls à avoir fait cela », s'agace-t-il.
Le plafonnement a coûté 200 millions d'euros au groupe. Une goutte d'eau face aux 5 milliards de bénéfices trimestriels.
La Suisse, ce trou noir fiscal
Le cœur de l'accusation est ailleurs. Un député cite une enquête du média « financiel Tam » : « Vos traders à Genève ont empoché plus d'un milliard de dollars en spéculant sur le pétrole pendant la guerre. » Un milliard de profits de guerre contre 200 millions de « charité d'images ». Le rapport de force est posé.
Le mécanisme est simple. TotalEnergies possède une filiale suisse, Totsa Geneva. C'est elle qui achète le pétrole brut aux pays producteurs. C'est elle qui le revend aux raffineries françaises du groupe. Et c'est elle qui fixe le prix de cession entre les deux.
« Genève vend cher à la France. La marge reste en Suisse, là où l'impôt est le plus faible », résume le député. « Vos raffineries françaises apparaissent donc comme par magie peu rentables année après année. »
Patrick Pouyanné s'insurge. « Les prix de transfert sont les prix internationaux. C'est surveillé, attesté, audité par le fisc français. » Il qualifie les accusations de « fable totalement inexacte ». « Cette question consistant à dire qu'il y a une manipulation qui se passe en Suisse, je suis désolé, c'est totalement faux. »
Pourtant, un fait troublant émerge. Quand la guerre en Ukraine a fait exploser les marges de raffinage en 2022-2023, les raffineries françaises ont soudainement dégagé des bénéfices. Et TotalEnergies a payé des impôts en France. Coïncidence ?
La case « reste du monde » : 5,9 milliards sans transparence
Le député enfonce le clou. Il pointe une ligne du rapport financier de TotalEnergies. Une catégorie intitulée « reste du monde ». En 2024, elle affichait 5,9 milliards d'euros de bénéfices. Soit un quart des profits mondiaux du groupe.
« Planqués sous une étiquette sans pays », accuse le parlementaire. « Un ouvrier de votre raffinerie en Normandie paie ses impôts ici chaque mois sans pouvoir y échapper. Vous, vous déplacez vos profits comme on déplace des pions. »
Le PDG répond que l'essentiel de cette catégorie correspond à la Suisse et à Singapour. Il affirme que le taux d'imposition effectif sur ces bénéfices est de 17,8 % en 2025. « J'ai vu des bêtises écrites comme quoi reste du monde était fiscalisé à 4 %. Visiblement, il y a des experts économiques qui ne savent pas calculer. »
Mais il refuse de publier les comptes détaillés pays par pays avant 2027. « Pourquoi TotalEnergies devrait le faire pendant que tous mes concurrents ne le font pas ? » argue-t-il. « Pourquoi devrais-je révéler des données commerciales sur nos activités ? »
La transparence a un prix. Et pour l'instant, TotalEnergies ne veut pas le payer.
15 % d'actionnaires français perdus, 52 % d'Américains gagnés
Le PDG déplace le débat. Il explique que l'actionnariat du groupe a profondément changé. « Nous avions environ 27 % d'investisseurs institutionnels français. Ils sont aujourd'hui autour de 12 %. » Une perte de 15 % en cinq ans.
Ces actionnaires sont partis vers les États-Unis. « Maintenant, ils représentent 52 % depuis ce trimestre », précise Pouyanné.
La raison ? Les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) qui excluent les énergies fossiles des portefeuilles « responsables ». « C'est les directives SFDR qui sont en débat au Parlement européen. C'est les décisions du gouvernement français d'exclure TotalEnergies des listes d'investissements responsables à cause des énergies fossiles. »
Le paradoxe est saisissant. On demande à TotalEnergies de fournir du pétrole et du gaz à prix préférentiels pendant la guerre. Mais on l'exclut des fonds d'investissement « verts ». « Cette attitude quasi schizophrénique est-elle tenable à long terme ? », interroge un député.
Pouyanné approuve. « Je souscris à vos propos. » Il rappelle que la France a créé TotalEnergies en 1924, après la Première Guerre mondiale, pour assurer sa souveraineté énergétique. « Nos ancêtres ont compris l'importance de la souveraineté énergétique. »
Un impôt qui reste au pays producteur
Le PDG le répète : TotalEnergies paiera beaucoup plus d'impôts en 2026 qu'en 2025. Mais pas en France. « On va les payer au pays producteur. C'est là que nous faisons l'essentiel de nos profits. »
En France, si les résultats se maintiennent, le groupe paiera l'impôt sur les sociétés et la surtaxe prévue par la loi. Rien de plus.
Le député insiste. Il propose un encadrement administratif des prix et des marges pour accélérer la baisse à la pompe vers 1,70 €. Pouyanné refuse. « Je ne suis pas favorable à l'encadrement par l'administration des prix et des marges. »
Il maintient le plafonnement volontaire. « Nous ne le faisons qu'en France parce que c'est là que nous avons notre siège et qu'on y a un certain attachement à notre pays. »
Les questions qui fâchent
Le député pose deux questions précises. « Quand publierez-vous les comptes détaillés de Totsa Geneva, incluant la méthode de calcul de vos prix de cession en interne ? » Et : « Engagez-vous à détailler "reste du monde" pays par pays avant la fin de l'année ? »
Pouyanné esquive. Il répète que les prix de transfert sont conformes. Il promet que le rapport pays par pays de 2025 paraîtra début 2027. « Il faut 18 mois aux équipes pour publier tout cela. »
Rien sur Totsa Geneva. Rien sur les méthodes de calcul. Rien sur un engagement avant 2027.
Le PDG conclut par une pique. « Voter une loi qui nous obligera à le faire. Pourquoi TotalEnergies devrait le faire pendant que tous mes concurrents ne le font pas ? »
La question est légitime. Mais elle n'efface pas les 5,9 milliards planqués dans la case « reste du monde ». Ni le milliard de dollars de trading à Genève. Ni les 200 millions de « geste social » face aux 5 milliards de bénéfices trimestriels.
L'enquête continue.
Sources :
- Commission des Finances de l'Assemblée nationale — audition de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies SE
- Rapport financier de TotalEnergies SE — exercice 2024 et premier trimestre 2026
- Média financier Tam — enquête sur les traders de Genève
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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