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SociétéÉpisode 6/4

Luxe, mensonges et impunité : LVMH, Kering, Max Mara — les dessous d’une industrie sans foi ni loi

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-15
Illustration: Luxe, mensonges et impunité : LVMH, Kering, Max Mara — les dessous d’une industrie sans foi ni loi
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I. Toscane, le district du cuir : trois doigts en moins, zéro conséquence

Le décor : Santa Croce sull’Arno. Une zone industrielle grise, une odeur d’œuf pourri, des centaines de tanneries. Ici se fabrique le cuir des sacs Louis Vuitton, Gucci, Saint Laurent. Le luxe mondial passe par ce mouchoir de poche grand comme Saint-Malo.

Les chiffres donnent le vertige. 36 % des travailleurs des tanneries toscanes sont intérimaires — six fois plus qu’en France. Les ouvriers étrangers subissent deux fois plus d’accidents du travail que les Italiens. C’est écrit noir sur blanc dans le rapport A tough story of leather, financé par la Commission européenne en 2016.

Mais ce rapport, les industriels du cuir ont tout fait pour le faire disparaître. On y revient plus loin.

Prenons un cas concret : Thermoplaque, sous-traitant de la tannerie Zabri, elle-même fournisseur de LVMH. Cash Investigation y a filmé en caméra cachée. Le patron, Alfonso Guerra, agresse deux ouvriers sénégalais. Il les frappe parce qu’ils réclament leur salaire. Les images sont insoutenables. « Doucement, monsieur ! » supplie Élise Lucet. « Casse-toi la main ! » répond le patron.

Un autre ouvrier, lui, a perdu trois phalanges. Le document interne de la médecine du travail le confirme : la machine n’avait plus de protection. L’employeur ne les a jamais remises. Et l’inspection du travail italienne ? En 2011, elle a contrôlé 104 entreprises. Entre 2014 et 2017, seulement 26. Assez pour couvrir les abus. (Oui, vous avez bien lu.)

« Les ouvriers peuvent toujours se plaindre à la police », nous dit Carlo, responsable de Zabri, avec un sourire gêné. L’enquête continue.


II. Kering et le trou suisse : 2,5 milliards d’euros de dettes envers les peuples

Direction la Suisse. Là-bas, une filiale de Kering s’appelle LGI — Luxury Goods International. Son siège est à Lugano. Dans ses statuts, LGI se présente comme un centre de logistique et de reconditionnement. En réalité, c’est une gigantesque machine à siphonner les impôts.

Comment ça marche ? Les produits des marques Kering (Gucci, Saint Laurent, Balenciaga) sont expédiés en Suisse, facturés à LGI avec une marge dérisoire, puis revendus à des filiales européennes avec des marges colossales. Les bénéfices — 70 % des profits du groupe — atterrissent en Suisse. Avec seulement 600 salariés contre 28 400 ailleurs. Le taux d’imposition effectif ? Entre 5 et 13 %.

Résultat : entre 2002 et 2017, 8 milliards d’euros de profits ont été artificiellement localisés en Suisse. Le manque à gagner fiscal pour la France, l’Italie et les autres pays ? Estimé à 2,5 milliards d’euros.

Un ancien haut responsable de Kering, qui témoigne sous le pseudonyme d’Alfred, ne mâche pas ses mots : « Il n’y a jamais eu de considération de type éthique. On s’approchait dangereusement de l’évasion fiscale. »

En 2018, la justice italienne ouvre une enquête contre Gucci pour évasion fiscale. Les trois plus hauts dirigeants — Marco Bizzarri, Robert Trifus, Pietro Braga — sont officiellement transférés en Suisse. Mais ils continuent de travailler et de vivre à Milan. Un courriel interne de juin 2012 liste les transferts d’une vingtaine de cadres. Les plans du Gucci Hub à Milan leur attribuent des bureaux. La justice italienne perquisitionne leurs domiciles milanais.

Et en France ? Silence radio. Pas d’enquête de Bercy. Pas de saisine du Parquet national financier. Pierre Moscovici, alors commissaire européen, qualifie le chiffre de 2,5 milliards de « vertigineux ». Il y a de quoi.

« Une partie très importante des fabrications qu’on a faites a été logée en Suisse pour des raisons fiscales. C’est clair. » Ce témoignage d’un ancien cadre de Balenciaga ajoute une couche. Le montage a été conçu dès 2001. Il dure encore aujourd’hui sous des formes légèrement modifiées.

Kering assure que tout est dans les clous. Mais l’absence de poursuites en France interroge. Qui a protégé qui ? Les actionnaires, eux, encaissent. Les dividendes de Kering battent des records.


III. LVMH : la politique de l’autruche et les menaces

LVMH, numéro un mondial, 42 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La marque chouchoute des investisseurs. Mais derrière la façade, que se passe-t-il ?

Cash Investigation a découvert que la tannerie Zabri travaille pour LVMH. Elle fournit Kenzo, Marc Jacobs. Or Zabri emploie des sous-traitants comme Thermoplaque, où des ouvriers sont amputés, agressés, payés au noir. LVMH a une charte éthique, des engagements, des promesses. En réalité, les contrôles sont inexistants.

Quand les journalistes veulent interroger le groupe, c’est le mur. Le directeur de la communication, Jean-Charles Tréan, est introuvable. Son assistante promet, se dédit. La sécurité du site de LVMH à Paris tente d’expulser les équipes. « Arrêtez de filmer, c’est interdit ! » vocifère une responsable.

Finalement, un courriel laconique de la communication : « Nous ne voyons pas d’autres traces dans les livres que de minuscules montants correspondant à des demandes de peaux à Zabri. » Pourtant Zabri confirme des expéditions régulières, 5 à 7 par an pour Kenzo.

LVMH refuse toute confrontation. Une attitude révélatrice. Quand on est le plus puissant groupe de luxe du monde, on n’a pas besoin de répondre aux questions. On a des avocats. On a un service de sécurité. On a surtout une image à protéger.

Mais les faits sont têtus. Le cuir de ces sacs à 2000 € sort d’usines où des hommes perdent leurs doigts. LVMH le sait. Il choisit de ne pas savoir.


IV. Max Mara : la fourrure made in China — souffrance animale, salaire de misère

Max Mara vend des manteaux en fourrure à plus de 3000 €. L’étiquette dit « Italie » ou « Danemark ». La réalité ? Le voyage commence dans la province du Shandong, en Chine.

Cash Investigation s’infiltre via une fausse marque, Zoé Paris. Un négociant en peaux accepte de les emmener dans les fermes d’élevage. Les images sont glaçantes. Des lapins entassés par deux dans des cages minuscules. Excréments partout. Maladies, abcès, troubles respiratoires. « Les conditions d’élevage ne sont pas bonnes », avoue le propriétaire. « Vous ne verrez que des animaux sales. »

Puis l’abattoir de Linyi. Les lapins sont jetés sur la chaîne, pattes brisées. Égorgés, écorchés en moins d’une minute — encore conscients, selon Martial Albar, ancien inspecteur vétérinaire : « C’est une quasi-certitude que la plupart des animaux soient encore sensibles au moment où ils sont écorchés. »

Les ouvriers chinois gagnent 200 yuans par jour — 26 €. Pas même le salaire minimum. La tannerie où arrivent les peaux traite 10 000 pièces par jour en temps normal, jusqu’à 30 000 en pointe. « Grâce à ces petites mains, l’économie chinoise grimpe », nous dit le patron.

Max Mara ? La marque refuse toute interview. Au siège parisien, la directrice de communication France, Laurence Gâtier, fuit dans l’ascenseur. Le directeur France, Fabio Forni, se barricade. « Je ne suis pas porte-parole », répète-t-il.

Pourtant, une réponse écrite du service client assure que « l’approvisionnement s’effectue auprès de fournisseurs certifiés ». Des fournisseurs qui les conduisent en Chine, au cœur de l’abattoir.

Les manteaux Max Mara sont vendus dans plus de 100 boutiques en France. Le luxe a un prix. La souffrance, elle, n’a pas de prix non plus — elle est invisible, délocalisée, niée.


V. La Commission européenne et le lobby du cuir : une histoire de complicité

Le rapport A tough story of leather commandé par la Commission européenne aurait dû alerter les pouvoirs publics. Il dénonçait les accidents du travail, le travail au noir, la précarité des immigrés dans les tanneries toscanes. Sauf que les industriels du cuir, rassemblés dans le lobby Cotance, ont demandé son retrait.

Gustavo Gonzalez, secrétaire général de Cotance, a organisé deux réunions à Bruxelles au printemps 2016. La Commission européenne, au lieu de défendre son propre rapport, a pris la défense des tanneurs. Francesco Izzu Aldi, président de l’ONG à l’origine du rapport, raconte : « Ils disaient que tout ce qu’on avait écrit était faux. La Commission européenne n’a pas dit : ‘Allons voir qui a raison.’ Non, elle a pris le parti des industriels. »

Cash Investigation a voulu interroger Gonzalez. Refus. Ils lui rendent une visite surprise à Bruxelles. L’homme les bouscule, tente d’esquiver. « Doucement, monsieur ! » s’écrie Élise Lucet. La scène résume tout : le lobby du cuir n’hésite pas à employer la force pour faire taire les enquêteurs.

Où sont les élus ? La Commission a financé le rapport puis l’a enterré. Les députés européens, saisis par l’enquête, promettent des auditions. Rien de concret. Pendant ce temps, les ouvriers continuent de perdre leurs doigts. Les morts d’animaux continuent. Les profits continuent de filer en Suisse.


VI. Le système a des noms et des chiffres

Trois noms. Trois faces du même système. L’un exploite des hommes en Italie. L’autre vide le Trésor public via la Suisse. Le troisième fait écorcher des lapins vivants en Chine.

Au total, Kering a économisé au moins 2,5 milliards d’euros d’impôts en 15 ans. C’est 50 fois le budget annuel de la protection judiciaire de la jeunesse en France. Ou 50 000 logements sociaux. Ou le financement de la moitié des hôpitaux publics d’Île-de-France.

Max Mara empoche des marges de 300 % sur des manteaux dont la main-d’œuvre chinoise gagne 26 € par jour. LVMH affiche 42 milliards de chiffre d’affaires et refuse de contrôler ses sous-traitants.

« C’est un système », dit un ancien cadre de Kering. Et ce système a des noms. Et il a des chiffres.

L’enquête n’est pas terminée. Mediapart et Cash Investigation continuent de creuser. Les actionnaires, eux, tremblent : depuis janvier 2026, LVMH a perdu 26 % de sa valeur boursière, Kering 12 %. Les scandales finissent par coûter cher. Pas assez pour faire plier les dirigeants.


SOURCES

  • Cash Investigation (France 2) – « Luxe, les dessous chocs », enquête de Zoé de Bussière, présentée par Élise Lucet (2019)
  • Mediapart / European Investigative Collaborations (EIC) – enquête sur Kering et LGI (2017)
  • Rapport « A tough story of leather » (2016), financé par la Commission européenne
  • Public Eye (Federico Franchini) – enquête sur les pratiques fiscales de Kering
  • Registre du commerce suisse – statuts de LGI (Luxury Goods International)
  • Témoignages d’anciens cadres de Kering (Alfred, cadre Balenciaga)
  • Courriel interne de Gucci listant les transferts en Suisse (juin 2012)
  • Inspections du travail italiennes – données 2011, 2014-2017
  • Données interieur.gouv.fr – statistiques 2024 sur la traite des êtres humains
  • France Epargne – évolution boursière janvier-avril 2026
  • Interview de Martial Albar, ancien inspecteur vétérinaire
  • Témoignages anonymes d’ouvriers sénégalais (Thermoplaque)
  • Images caméra cachée dans les fermes d’élevage et abattoir de Linyi (Chine)

📰Source :youtube.com

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