Périscolaire : 132 animateurs suspendus, une commission d'enquête parlementaire ouvre ses travaux

L'onde de choc
Un chiffre, et pas des moindres : 160 000 enfants victimes d'actes pédocriminels chaque année en France. Un enfant toutes les trois minutes. Et pourtant : 90 % des affaires classées sans suite.
« Pour eux, sans suite, c'est innocenté », confie au Parisien la mère d'une victime de violences sexuelles à Vitry-sur-Seine. Une phrase qui résume l'impuissance et la colère des familles.
Le scandale a éclaté en avril 2025. À l'école Alphonse Baudin, dans le 11e arrondissement de Paris. Des actes commis sur des enfants de 2 à 5 ans. La révélation par la presse a provoqué une onde de choc. Très vite, les signalements se sont multipliés — d'autres écoles, d'autres villes, d'autres régions.
La sénatrice de Paris Agnès Evren a alors demandé la création d'une commission d'enquête. Gérard Larcher, président du Sénat, lui a apporté son soutien. « La protection de l'enfance dépasse les clivages partisans », explique-t-elle dans l'émission de Public Sénat. Une affirmation qui sonne comme un rappel à l'ordre, alors que certains tentent de réduire l'affaire à un règlement de comptes politique.
Les faits : ce que les sources établissent
Premier constat : le parquet de Paris a ouvert des enquêtes sur 84 écoles maternelles, une vingtaine d'écoles élémentaires et une dizaine de crèches. Depuis le début de l'année 2025, 132 animateurs ont été suspendus — un chiffre qui ne cesse de grimper.
Mais le phénomène ne se limite pas à la capitale. L'association SOS Périscolaire, auditionnée hier par la commission, indique avoir été contactée par 530 familles depuis 2021. Ces signalements proviennent de 70 départements et 16 régions — métropole et outre-mer confondus.
À Montreuil, sur 52 écoles, 11 sont concernées. Dans le département du Rhône, 55 animateurs ont été suspendus. Les chiffres sont glaçants. Et ils ne sont que la partie visible de l'iceberg.
Car le périscolaire est, selon les mots mêmes de la rapporteure, « un angle mort ». Une zone grise. Un vide juridique et administratif où les responsabilités s'effacent. Et pourtant.
Le contexte : une organisation bicéphale
Remontons à 2013. La réforme des rythmes scolaires impose un recrutement massif d'animateurs. Des milliers de postes à pourvoir en urgence. « On a pris des vacataires », résume Agnès Evren. « La formation n'était pas suffisante. »
Le BAFA — brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur — se prépare en deux jours. Deux jours pour apprendre un métier qui touche à la protection de l'enfance. Comment apprendre un métier aussi sensible en deux jours ? (Oui, vous avez bien lu.)
Le problème est structurel. Le périscolaire relève d'une direction bicéphale : le scolaire dépend de l'Éducation nationale, le périscolaire des collectivités locales. Mais pour les familles, il n'y a pas de frontière entre les deux. Quand un parent va voir la directrice d'école, elle lui répond que ce n'est pas de sa responsabilité. Quand il va voir le maire, celui-ci dit ne pas être informé.
« Chacun se renvoie la balle », résume Agnès Evren.
Pire : certaines communes ne déclarent pas leurs accueils collectifs de mineurs (ACM). Elles échappent ainsi aux obligations de taux d'encadrement, de formation, de qualification. « Les communes peuvent recruter le jardinier municipal qui va faire de la garderie », explique la sénatrice. Un jardinier qui n'a ni l'empathie, ni l'habitude d'être au contact des enfants.
Le traitement judiciaire : une enquête tentaculaire
Les auditions ont débuté hier. Les premières personnes entendues : les associations de victimes — SOS Périscolaire, Innocence en danger, Mitouécole. Leurs témoignages dessinent un tableau accablant.
« C'est la famille qui alerte quand il y a un cas, c'est l'institution qui bien souvent minimise ou alors se tait, ne donne plus de nouvelles et l'agent qui reste en poste bien souvent ou alors qui change d'école pour continuer ailleurs », résume l'une des associations auditionnées.
Voilà.
La commission dispose des pouvoirs d'une commission d'enquête. Elle peut mener des auditions sous serment. Les prochains témoins attendus sont les responsables politiques : Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire, l'actuel maire de Paris. « Bien évidemment je vais les auditionner », confirme Agnès Evren.
Paris est un cas particulier. En 2015, un rapport de l'inspection générale alertait déjà sur les processus « très permissifs » dans la capitale. « Les pédocriminels sont attirés par les maternelles, les élémentaires où ils peuvent vivre leur déviance », prévenait le rapport. Aucune initiative n'a été prise.
« La non-dénonciation d'un crime est un délit et c'est ce qui s'est produit à Paris », assène la sénatrice.
Ce que ça dit de la France
Ce scandale agit comme un révélateur. D'une tension profonde dans la société française. Un rapport à la violence, à la justice, aux inégalités territoriales.
D'abord, la question de la confiance. Les parents n'ont plus confiance dans les communes, responsables du périscolaire. Ils n'ont plus confiance dans l'Éducation nationale. « Comment se fait-il aujourd'hui que dans nos écoles, dans un lieu qui est censé être sacré, on puisse craindre pour l'intégrité physique de son enfant ? », s'interroge Agnès Evren.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. À Paris, les inscriptions dans les centres de loisirs pour l'été 2025 ont baissé de 13 %. Les parents s'organisent autrement : l'un ne va pas travailler pour garder son enfant, l'autre fait du télétravail. « Cette défiance est anormale », commente la sénatrice.
Ensuite, l'omerta. « L'omerta est encore très puissante — l'omerta des puissants, pas seulement au niveau des écoles, mais au niveau de l'État aussi », dénonce Agnès Evren. Les institutions minimisent, se taisent, ne donnent plus de nouvelles. Les parents subissent des pressions. Les enfants trinquent.
Même après la déflagration du scandale parisien, les situations perdurent. À Asnières-sur-Seine, commune limitrophe de Paris, une procédure de suspension a eu lieu à l'école Concorde. « La mairie fait le black-out », déplore la sénatrice. « Aucune information donnée ni aux parents ni évidemment aux personnes concernées. »
Enfin, la question des moyens. La brigade de protection des mineurs manque de ressources. « La parole de l'enfant s'efface au bout de 2-3 mois », explique Agnès Evren. Des enfants attendent pendant des mois avant d'être entendus. Des délais beaucoup trop longs.
La mission d'information doit rendre son rapport à l'automne 2025. Ses objectifs sont triples : établir une cartographie nationale des violences dans le périscolaire, pointer les responsabilités et les failles (recrutement, formation, organisation), et formuler des recommandations.
« L'état a failli de ce point de vue », conclut Agnès Evren. « L'état est en incapacité d'avoir une vision nationale et globale. »
Un constat sévère. Mais nécessaire. Car derrière les chiffres, il y a des enfants. 160 000 chaque année. Un toutes les trois minutes.
Sources :
- Public Sénat (YouTube) : « Agnès Evren : "La protection de l'en
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 9 · 2026-05-10
Carburants : Vermorel-Marques somme les pétroliers de s'expliquerÉpisode 18 · 2026-07-02
Périscolaire : 132 animateurs suspendus, une commission d'enquête parlementaire ouvre ses travaux


