Bernard Pesquet, le Landru du Val-d'Oise : du triple meurtre de Neuilly aux cadavres dans la cave

L'alerte du boulevard Maillot
Le 29 juillet 1976, un message radio tombe à l'état-major de la police judiciaire. Trois morts. Tués par balle. L'adresse : 54 boulevard Maillot, à Neuilly-sur-Seine. Un immeuble cossu, un quartier bourgeois, à deux pas de la porte Maillot.
D'après le récit des enquêteurs recueilli par l'émission Au bout de l'enquête, c'est le gendre des époux Bergott qui donne l'alerte. La porte de l'appartement est verrouillée. Un gardien de la paix passe par le balcon voisin — il marche sur une corniche, saute sur le balcon des Bergott, casse une vitre. Il entre.
Ce qu'il découvre est glaçant.
Émilien Bergott, 76 ans, et Elisa Bergott, 66 ans, gisent dans leur chambre. L'un sur l'autre. Dans les toilettes, le corps de leur femme de ménage, 55 ans. Ligotée. Étranglée. Une balle dans la tête.
L'appartement a été saccagé. Les tiroirs vidés. Les murs fouillés. Les victimes ont été torturées — le mari ligoté, la femme suppliciée pour qu'il révèle où se trouvaient ses économies. Une méthode qui rappelle celle des « chauffeurs », ces criminels des campagnes qui brûlaient les pieds de leurs victimes pour leur extorquer leurs économies.
Les corps sont encore chauds. Le crime vient d'être commis.
La porte de l'appartement ne porte aucune trace d'effraction. L'assassin a sonné. On lui a ouvert.
Le devis qui accuse
Sur place, les enquêteurs de la brigade criminelle — menés par Pierre Otavioli, alors patron de la Crim' — fouillent l'appartement. Claude Cans, chef de section, raconte à Au bout de l'enquête qu'ils découvrent le sac de Madame Bergott. À l'intérieur, un document.
Un devis.
Celui d'un peintre en bâtiment de Pierrelaye, dans le Val-d'Oise. Bernard Pesquet. La date du rendez-vous est inscrite : le 29 juillet 1976, à 11h30. Le jour même du triple assassinat.
La fille des époux Bergott confie aux enquêteurs que cet artisan avait déjà travaillé pour ses parents. Insatisfaisant. Il s'était remanifesté récemment, disant être « un petit peu à la rue ». En réalité, il venait quémander du travail.
Les policiers se rendent à Pierrelaye. Bernard Pesquet n'est pas chez lui. Des voisins le signalent au loin, s'éloignant à la vue des forces de l'ordre. On le rattrape, on l'invite à monter dans la voiture. Sans menottes. Il est encore considéré comme un simple témoin.
Au 36 quai des Orfèvres, les recherches au fichier central de la police judiciaire révèlent l'information qui change tout : Bernard Pesquet a été condamné en 1941 aux travaux forcés à perpétuité pour assassinat. Le dossier est au « Chîné » — les archives — et ne peut être consulté qu'aux heures de bureau. « C'était encore la police du Moyen Âge », commente un enquêteur.
Claude Cans, patron de la section des crimes de sang, ordonne à ses hommes de s'arrêter au premier commissariat. Il leur dit de mettre les menottes à Pesquet. « De simple témoin, il devient un chaud témoin », résume-t-il. C'est le moins qu'on puisse dire.
Un passé qui remonte à 1941
Bernard Pesquet n'en est pas à son premier crime. Les archives judiciaires consultées par les enquêteurs révèlent une condamnation en 1941 aux travaux forcés à perpétuité pour le meurtre de Julien Kibel. Il avait 19 ans. La victime était un collègue de travail, homosexuel comme lui. Pesquet l'avait assommé puis décapité — « massacré », selon un enquêteur cité par Au bout de l'enquête.
Les travaux forcés étaient alors la peine la plus lourde après la mort. Pesquet y échappe de peu : un décret de 1938 avait fermé les bagnes de Guyane. Il purge sa peine en métropole. En 1962, après 21 ans de détention, on le libère par le jeu des remises de peine.
Il a 40 ans. La moitié de sa vie derrière les barreaux.
La réinsertion trompeuse
Bernard Pesquet s'installe à Pierrelaye, dans le Val-d'Oise. Il monte une petite entreprise de peinture en bâtiment. Les témoignages recueillis par l'émission indiquent qu'il donne satisfaction. Le curé du coin, le maire — tous louent sa réinsertion. On lui confie même des apprentis en difficulté avec la justice.
En 1968, il se marie avec Christiane, une Bretonne rencontrée par agence matrimoniale. Elle a 33 ans, lui 54. La famille de Christiane s'inquiète de la différence d'âge, mais laisse faire. Le mariage a lieu le 24 décembre 1968. « Il a arrosé les invités de champagne », raconte le frère de Christiane. « Soi-disant que c'était la coutume à Paris. »
Pendant huit ans, rien ne trouble la surface. Pesquet travaille. On l'apprécie. Un artisan sérieux, un voisin sans histoire.
La perquisition qui change tout
Après l'arrestation de Pesquet, les enquêteurs perquisitionnent son domicile de Pierrelaye. Une maison en désordre, un chantier permanent. « On se serait cru dans une casse auto », témoigne un policier.
Dans un tiroir, ils découvrent les clés de l'appartement des Bergott. Dans une boîte en bois, des lingots d'or, des pièces, des bijoux — ceux volés aux victimes. Puis l'arme du crime, un calibre 7.65.
Pesquet nie. « Je suis innocent, c'est pas moi », répète-t-il, impassible.
Mais une question taraude les enquêteurs. Sur le buffet trône une photo de Christiane, son épouse. Où est-elle ? Pesquet répond ce qu'il répète depuis trois ans : elle est partie. Elle l'a quitté pour un représentant de commerce.
Les policiers ne sont pas dupes. Christiane est partie sans sa carte d'identité, sans son chéquier, sans sa trousse de toilette, sans sa voiture. « Ce qui fait bien évidemment beaucoup », commente un enquêteur.
La cave révèle ses secrets
Une perquisition approfondie est ordonnée. Des engins de chantier arrivent. Des pelles, des pioches, des détecteurs de métaux. Les policiers creusent le jardin, puis la cave.
Bernard Pesquet change de comportement. Son regard s'affole. « Un regard de dingue complètement affolé », selon un enquêteur.
À un mètre de profondeur, ils découvrent un corps. Celui d'une femme, enveloppée dans du plastique, en tenue de jardinière — bottes et tablier. Christiane Pesquet. Tuée d'une balle dans le dos.
La fouille continue. Une pelle heurte un soulier. Un deuxième corps est exhumé, enveloppé dans du plastique et arrosé de chaux. C'est Henry Franky, un agent immobilier.
Pesquet avait raconté à qui voulait l'entendre que sa femme l'avait quitté pour un représentant de commerce. Il avait même téléphoné au voisin pour se plaindre. « Elle est partie avec un représentant », disait-il. « Je suis triste, je suis resté qu'avec mon chat. »
Les motivations d'un tueur
Pourquoi Pesquet a-t-il tué sa femme ? Christiane avait découvert son passé criminel et son homosexualité. Elle lui avait adressé une lettre de chantage, révélée lors du procès. « Je connais désormais ton passé et ton présent », écrivait-elle. « Je n'aurais jamais prononcé le oui solennel si j'avais su ce que je sais sur toi. »
Elle exigeait un enfant, une maison à son nom, le remboursement des dettes. En échange, elle promettait le silence. « Si tu acceptes ces conditions, je garderai un silence éternel sur ce que je sais. »
Pesquet l'a tuée. Une balle dans le dos. Il l'a enterrée dans la cave.
Henry Franky, l'agent immobilier, a subi le même sort. Pesquet l'a attiré chez lui, l'a tué dans le dos, l'a dépouillé de son argent, de son chéquier, de sa voiture. Il est même allé voler un aspirateur et un aquarium à son domicile.
Le procès et la stratégie de l'avocat
Bernard Pesquet aurait pu être jugé plus tôt. Mais son avocat, Henry Jurami, a fait traîner l'instruction. Pourquoi ? Parce que François Mitterrand, élu le 10 mai 1981, a aboli la peine de mort. Pesquet risquait la guillotine pour cinq meurtres. En 1982, quand il passe en cour d'assises à Pontoise, la peine capitale n'existe plus.
Le procès est un spectacle. Pesquet, 60 ans, costume bleu, gilet rouge, cheveux blancs, joue la comédie. Il reconnaît deux meurtres — ceux de sa femme et de Franky — mais les minimise. Pour Christiane, il raconte une bagarre, un coup parti, une chute dans le paillasson. « Je me suis aperçu qu'elle avait une grosse bosse », dit-il. « J'ai couru toute la nuit dans les pharmacies. Tout était fermé. »
Pour Franky, il invoque un crime passionnel : sa femme le trompait avec l'agent immobilier. Les enquêteurs découvrent que Christiane ne connaissait même pas Franky.
La cour d'assises du Val-d'Oise le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité. Il n'en reconnaît que deux.
Des questions sans réponse
Lors de la perquisition, les policiers ont découvert une boîte en carton remplie de passeports. « Il y avait peut-être 20, 30, 40 passeports », raconte un enquêteur. Ceux de toute une famille disparue, dont on n'a plus jamais entendu parler.
Des plaques de béton ont été cassées. Rien. Les corps n'ont jamais été retrouvés.
Combien de victimes Bernard Pesquet a-t-il faites entre sa libération en 1962 et son arrestation en 1976 ? « On est hélas convaincu qu'il a dû commettre d'autres crimes », confie un enquêteur. « Certainement. »
Pesquet est mort en 2009 à la prison de Fresnes. Il avait 87 ans. 53 ans de sa vie derrière les barreaux.
Ce que ça dit de la France des années 1970
L'affaire Bernard Pesquet révèle une faille dans le système judiciaire et social des années 1970. Comment un homme condamné aux travaux forcés pour meurtre a-t-il pu, après sa libération, exercer un métier manuel sans que personne ne s'interroge sur son passé ?
La réponse tient en partie à l'invisibilité sociale des criminels récidivistes exerçant des métiers manuels. Pesquet était peintre en bâtiment. Un artisan. Un « bon petit gars », disait-on. Le curé, le maire, les voisins — tous louaient sa réinsertion. Personne ne vérifiait.
Les antécédents judiciaires, à l'époque, n'étaient pas consultables en temps réel. Le fichier central de la police judiciaire était au « Chîné » — les archives — et inaccessible en dehors des heures de bureau. « C'était encore la police du Moyen Âge », résume un enquêteur.
Pesquet a bénéficié de cette opacité. Il a pu tuer sa femme, un agent immobilier, et probablement d'autres personnes, sans éveiller les soupçons. Jusqu'au triple assassinat de Neuilly-sur-Seine, qui a révélé l'ampleur de sa criminalité.
L'affaire pose une question qui reste d'actualité : comment détecter les récidivistes potentiels dans une société qui valorise la réinsertion sans toujours en vérifier les résultats ? Le cas Pesquet montre que les apparences peuvent tromper. Pendant huit ans, personne n'a vu le monstre derrière le peintre en bâtiment.
Le dossier est loin d'être clos. Les passeports retrouvés, les corps jamais découverts — autant de zones d'ombre qui persistent. Bernard Pesquet est mort en emportant ses secrets. Mais les questions, elles, restent.
Sources :
- Au bout de l'enquête (France 2) : « Affaire Bernard Pesquet, un crime peut en cacher un autre »
- Cash Investigation (France 2) : « Nos données personnelles valent de l'or » (recoupement partiel)
- Archives de presse (L'Aurore, 1976-1982)
- Témoignages d'enquêteurs (Pierre Otavioli, Claude Cans) recueillis par l'émission
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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