Piketty à l'Assemblée : 1000 milliards d'ultra-riches, 0 impôt — la facture historique

L'explosion des 500 fortunes : une bombe à retardement
1000 milliards d'euros. C'est le montant cumulé des 500 plus grandes fortunes de France selon le classement Challenges. En 15 ans, ce chiffre a été multiplié par cinq — cinq fois, rien que ça. Il était de 200 milliards. Et pourtant, le PIB français n'a même pas doublé. "Les 500 fortunes de Challenges sont passées de 200 milliards à 1000 milliards", a lancé Thomas Piketty devant la commission le 7 mai 2026. "On est sur des progressions x5, x6 sur 15 ans, qui n'ont évidemment rien à voir avec la progression du PIB."
La suite ? Édifiante. La part des 500 plus riches dans le PIB national a bondi de 10-20 % à 40 % depuis 2017. Celle des 1 % les plus riches dans le revenu national est passée de 8-10 % à environ 15 % sur la même période (source : Laboratoire sur les inégalités mondiales). "Ces progressions n'auraient pas pu se produire au cours des 15 années précédentes", insiste Piketty. "À ce rythme, vous avez une augmentation vertigineuse de la part des ultra-riches dans le patrimoine national, qui n'est pas tenable."
Pourquoi ? Parce que l'écart entre l'enrichissement des milliardaires et la croissance du PIB contredit frontalement la théorie du ruissellement. Piketty le rappelle : les 50 % les plus pauvres ne possèdent que 5 % du patrimoine total aujourd'hui. Les 10 % les plus riches en détiennent 50 à 60 %. Mais en 1914, c'était 90 %. "C'est beaucoup pour 10 % de la population, mais il y a un siècle, c'était bien plus concentré encore", explique-t-il. La classe moyenne patrimoniale — ces 40 % du milieu — n'existait tout simplement pas.
Mais depuis 2017 — suppression de l'ISF, instauration de la flat tax — la France a connu une accélération brutale des inégalités. Les données Eurostat confirment une hausse de la pauvreté et de la précarité énergétique. Le patrimoine privé est passé d'environ 200 % du PIB dans les années 1970 à 500-600 % aujourd'hui. "On a retrouvé un niveau d'endettement public qu'on n'avait pas vu depuis 1945", alerte Piketty.
L'affaire commence ici.
1945-2026 : la leçon historique que la France refuse d'entendre
Trois épisodes. Révolution française, guerres mondiales, et aujourd'hui. Voilà les seuls moments où la dette publique a atteint de tels sommets. Le constat ? Implacable. "Vu le niveau d'endettement public actuellement, on ne peut pas refuser de voir les solutions qui ont été trouvées à l'époque", tonne Piketty. "L'impôt de solidarité nationale en 45, refuser de les examiner sereinement en parlant de spoliation avec un impôt à 2 %, quand à l'époque il y avait un impôt à 20 % et un impôt jusqu'à 100 % sur les enrichissements. Ça n'aide pas la clarté du débat public."
Les chiffres sont là. En 1945, la France a adopté un impôt exceptionnel sur le patrimoine avec des taux progressifs jusqu'à 20 % pour les plus hautes fortunes, rapportant environ 10 % du PIB. L'Allemagne a fait de même en 1952 avec le Lastenausgleich : des taux jusqu'à 50 %, des recettes équivalentes à 60 % du PIB allemand. Le Japon en 1946 : des taux jusqu'à 90 % sur les plus hauts patrimoines. "Ces impôts ont été un immense succès", affirme Piketty. "Ils ont permis de réduire la dette et de financer la reconstruction, sans détruire le capitalisme ni réduire la productivité."
La preuve ? Les États-Unis ont maintenu des taux marginaux d'impôt sur le revenu de 81 % en moyenne entre 1930 et 1980 — avec un pic à 91 %. "Le capitalisme ne s'est pas effondré", ironise l'économiste. "Au contraire, cette période a été celle de la plus forte croissance et de la plus forte réduction des inégalités."
Piketty insiste : la situation actuelle est comparable à celle de 1945 — dette publique autour de 100-120 % du PIB, besoins d'investissement colossaux dans la santé, l'éducation et la transition climatique, et une concentration des patrimoines qui explose au sommet. "On en arrivera forcément là à un moment ou à un autre", prédit-il.
Mais qui a signé les lois qui ont vidé l'ISF de sa substance avant même sa suppression en 2017 ? Les exonérations de biens professionnels — un trou dans la raquette de plusieurs centaines de milliards. "On crée un impôt censé être progressif sur le patrimoine, puis on crée des mesures pour que les plus hauts patrimoines s'échappent", dénonce Piketty. "C'est un exercice risqué, dangereux. On affaiblit la parole publique."
Où est l'argent ?
La régressivité fiscale : un système qui protège les ultra-riches
"Notre système fiscal est régressif au sommet." Ce n'est pas une opinion — c'est un fait établi. Piketty l'a démontré dès 2011 dans Pour une révolution fiscale, avec une courbe montrant une baisse du taux effectif de prélèvement pour les plus hauts revenus. L'Institut des Politiques Publiques (IPP) a confirmé cette régressivité en utilisant des données individuelles — et a même trouvé une courbe "encore plus déclinante".
Comment est-ce possible ? La flat tax — instaurée en 2017 — a sorti les revenus du patrimoine de l'impôt progressif sur le revenu. Résultat : un contribuable qui gagne 100 000 euros par an en salaires paie un taux effectif plus élevé qu'un milliardaire qui vit de ses dividendes. "C'est un mouvement historique surprenant", commente Piketty. "On a basculé vers des taux d'imposition plus faibles sur le capital, exactement l'inverse de ce qui a fonctionné pendant tout le 20e siècle."
Les données sont accablantes. L'étude de Camille Landais sur la période 1998-2006 — Les hauts revenus en France 1998-2006 : une explosion des inégalités — montre déjà une progression fulgurante des revenus du patrimoine pour le dernier centile. Depuis, la tendance s'est accélérée. "La redistribution actuelle sous-estime la régressivité fiscale pour les 0,1 % les plus riches", explique Piketty. "On adopte des méthodes simplifiées qui sous-estiment l'optimisation fiscale massive au sommet."
Pourquoi le législateur ferme-t-il les yeux ? Parce que les données individuelles ne sont pas systématiquement exploitées. L'INSEE, interrogée par la commission, a reconnu ne pas pouvoir répondre à certaines questions. "C'est leur travail de faire ce travail-là", rétorque Piketty. "Le fait que l'INSEE ne le fasse pas ne veut pas dire que ça n'a pas été fait par d'autres."
La question est simple : combien les 0,1 % les plus riches paient-ils réellement d'impôts ? Le Laboratoire sur les inégalités mondiales tente d'estimer ces chiffres, mais les données fiscales restent insuffisamment exploitées. "Sur le sommet, on sous-estime la régressivité fiscale", admet Piketty. "Les optimisations fiscales sont surutilisées tout en haut."
À suivre.
La propriété n'est pas un droit divin — la leçon allemande
"La notion même de propriété n'est pas intangible." Piketty plante le décor. "Elle est construite socialement, historiquement, et ça va continuer." Devant la commission, il prend deux exemples concrets. Premier : le droit de propriété immobilière. "Aujourd'hui, être propriétaire d'un logement — les droits dont vous disposez face au locata
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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