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PolitiqueÉpisode 4/5

Oxfam à l'Assemblée : la France, paradis fiscal des milliardaires

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-15
Illustration: Oxfam à l'Assemblée : la France, paradis fiscal des milliardaires
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53 milliardaires, 32 millions de pauvres : le grand écart français

La salle est silencieuse. Cécile Duflot pose les chiffres sur la table. Un par un. Comme des couperets.

« Les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes, soit près de la moitié de la population — 47 % exactement. »

Elle marque une pause. Le président de la commission note. Le rapporteur aussi.

« Leur fortune a augmenté de près d'un milliard d'euros en moyenne par an. L'équivalent du revenu annuel moyen d'un Français — 42 438 euros — est gagné par un milliardaire en 24 minutes. »

Vingt-quatre minutes. C'est le temps qu'il faut à un ultra-riche pour empocher ce qu'un Français moyen met douze mois à gagner.

Leila Abdel K Yakoub, chargée de justice fiscale chez Oxfam, complète : « Tous les constats convergent. Les records de pauvreté, les records de sans-abrisme, les records d'insécurité alimentaire. La Banque Postale, le Secours Catholique, la Fondation pour le logement des défavorisés — tous disent la même chose. »

La France n'a pas toujours été ainsi. En 2014, le pays affichait un niveau d'inégalités inférieur à la moyenne européenne. Aujourd'hui, il est au-dessus. Les inégalités baissent en Europe. Elles explosent en France.

Pourquoi ?

« Depuis 2017, la part de la fortune des 500 plus riches est passée de 20 % à 40 % du PIB », rappelle Duflot. — et ce n'est pas rien.

La courbe des milliardaires monte. Celle de la pauvreté aussi. Depuis 2020, les deux courbes convergent. Comme si la pandémie avait été une aubaine pour les uns, une catastrophe pour les autres.

« Les politiques de rachat d'actifs pendant le Covid ont accru la valeur des actifs financiers des plus riches », explique Duflot. Pendant que des millions de Français perdaient leur emploi, les ultra-riches voyaient leur patrimoine professionnel gonfler. Sans payer un euro d'impôt supplémentaire.


Le mythe du self-made man : les milliardaires français sont des héritiers

Un député pose la question qui fâche : « On a souvent l'image du milliardaire comme d'un entrepreneur. Est-ce que c'est le cas ? »

La réponse de Duflot est cinglante.

« La fortune des milliardaires français est plus héritée en pourcentage que dans beaucoup d'autres pays. Ce sont des chiffres du Financial Times. »

Elle ajoute, sans sourire : « Le meilleur conseil à donner pour quelqu'un qui souhaiterait devenir milliardaire est d'être l'enfant d'un milliardaire. C'est la seule garantie. »

Riad Selmani, du CCFD-Terre Solidaire, renchérit : « Sept nouveaux milliardaires de l'année l'étaient devenus en héritant. C'est de plus en plus le cas. »

La France des self-made men est un mythe. La réalité, ce sont des dynasties. Des familles qui transmettent des empires sans payer d'impôts. Ou presque.

La part de la fortune héritée est passée de 35 % dans les années 1960-70 à 60 % aujourd'hui. Nous revenons à une société d'ordres. Les privilèges se transmettent par le sang.

Et le pire reste à venir.

« 9 000 milliards d'euros doivent être transmis d'ici 2040 », alerte un député. « À fiscalité inchangée, ça ne va pas créer une aggravation spectaculaire des inégalités ? »

La réponse est dans la question. Oui. Catastrophique.


Pacte Dutreil : la machine à blanchir les super-héritages

Voilà où ça se complique.

Le pacte Dutreil a été créé pour une bonne raison : permettre la transmission des entreprises sans les casser. L'idée : éviter qu'un héritier doive vendre l'entreprise familiale pour payer les droits de succession.

Sauf que le dispositif a été détourné.

« Il a abouti à considérer que le patrimoine dit professionnel ne serait pas exactement de même nature », explique Duflot.

Traduction : les actions, les parts sociales, les holdings — tout ce qui constitue l'essentiel de la fortune des ultra-riches — est considéré comme « professionnel ». Et donc faiblement taxé.

Les chiffres donnent le vertige.

Les 5 % des ménages les plus riches possèdent 95 % du patrimoine professionnel total. Les 0,001 % les plus aisés ont 88 % de leur fortune en patrimoine professionnel. — chiffre à retenir.

Le pacte Dutreil permet une taxation réduite sur les super-héritages. Au-delà de 13 millions d'euros, les héritiers paient en moyenne seulement 10 % d'impôt. Contre un taux marginal de 45 %.

« Des témoignages montrent que le pacte Dutreil est parfois signé simultanément avec la cession de l'entreprise », révèle Selmani.

Le dispositif est censé protéger l'entreprise. Il sert en réalité à blanchir la vente.

Le manque à gagner pour l'État ? 160 milliards d'euros sur les 30 prochaines années si les exonérations persistent.

160 milliards. De quoi financer des hôpitaux, des écoles, des transports. Au lieu de ça, cet argent reste dans les poches des héritiers.

« On parle d'une forme de blanchiment des actifs sous la forme d'un patrimoine professionnel », tranche Duflot.

Les mots sont durs. Mais les faits le sont aussi.


3 550 milliards offshore : l'évasion fiscale, cancer mondial

Dix ans après les Panama Papers, Oxfam a publié un nouveau rapport. Le constat est accablant.

« 3 550 milliards de dollars de richesse non imposée sont dissimulés dans les paradis fiscaux », annonce Selmani.

C'est plus que le PIB de la France. C'est plus du double du PIB combiné de 44 pays parmi les moins avancés du monde.

Et qui détient cette fortune offshore ?

« Les 0,01 % les plus riches détiennent environ 80 % de la richesse offshore non imposée », précise Selmani. « Soit environ 2 840 milliards de dollars. »

L'évasion fiscale mondiale coûte 492 milliards de dollars par an. Pour la France, c'est 33 milliards — dont 28 imputables aux multinationales et 5 aux particuliers fortunés.

Ces chiffres sont prudents. Très prudents.

« La méthodologie du Tax Justice Network est robuste, mais elle sous-estime le phénomène », admet Selmani. « Aujourd'hui, on ne dispose pas d'un registre global des actifs et des bénéficiaires effectifs. »

Les trous dans la raquette sont énormes. L'échange automatique d'information est discriminatoire envers les pays du sud. Les États-Unis, avec le FATCA, ne participent pas à l'échange automatique. Et les données sur les multinationales ne couvrent que 10 à 15 % d'entre elles.

En France, Solidar Finances Publiques estime l'évasion fiscale entre 80 et 100 milliards d'euros par an. Tous impôts confondus.

« On est prêt à couper les budgets par-ci par-là pour récupérer 1 million dans les services publics », ironise Selmani. « Pendant que des dizaines de milliards s'évaporent. »


La France freine à l'ONU : le scandale de la position française

C'est peut-être la révélation la plus gênante de cette audition.

Des négociations sont en cours à l'ONU pour créer une convention cadre sur la coopération fiscale internationale. L'objectif ? Mettre en place une architecture de transparence fiscale mondiale. Un registre global des bénéficiaires effectifs. Un échange automatique d'information universel.

La France devrait être en première ligne. Elle ne l'est pas.

« La France prône des approches non contraignantes, optionnelles, un statu quo qu'il ne faudrait pas toucher », dénonce Selmani.

La France défend le statu quo. Pendant que ses propres chiffres montrent qu'elle est parmi les pays développés les plus touchés par l'injustice fiscale.

« Ces négociations sont une opportunité historique », insiste Selmani. « Elles sont en cours jusqu'en 2027. Mais la position française est problématique. »

Pourquoi la France freine-t-elle ? La question reste ouverte. Mais les intérêts sont clairs : les ultra-riches français ont tout à perdre d'une transparence fiscale mondiale.

« Il y a une logique à ce que les droits d'imposition soient définis de telle sorte que cette richesse puisse aussi venir financer les biens communs », plaide Selmani. « Notamment la lutte contre le changement climatique. »

Mais pour ça, il faudrait que la France change de cap. Qu'elle cesse de défendre les privilèges. Qu'elle prenne position pour la transparence.


ISF climatique, impôt plancher : les solutions existent

Oxfam ne se contente pas de dénoncer. L'association propose.

« Nous proposons la recréation d'un ISF avec une composante climatique », annonce Duflot. « Qui permettrait de fiscaliser de manière différenciée en fonction des impacts environnementaux des actifs détenus. »

Un ISF qui taxerait le patrimoine financier. Avec un abattement forfaitaire sur la résidence principale. Et un taux progressif.

« Les plus riches contribuent de manière disproportionnée au réchauffement climatique via leurs actifs », rappelle Duflot. « Il est logique qu'ils contribuent aussi à le financer. »

L'autre proposition : un impôt plancher. Gabriel Zucman, l'économiste spécialiste de l'évasion fiscale, propose un taux de 2 % sur le patrimoine des ultra-riches. Oxfam va plus loin : 3 %.

« Une contribution différentielle sur les hauts patrimoines de 0,5 % a été proposée par le gouvernement », note Selmani. « C'est un petit pas. Mais c'est insuffisant. »

La CDHR — Contribution Différentielle sur les Hauts Revenus — a été instaurée dans la loi de finances initiale de 2025. Mais elle est temporaire. Et elle laisse des possibilités d'optimisation.

« Nous saluons les petits pas », concède Duflot. « Mais nous appelons à des mesures permanentes et plus ambitieuses. »

Le temps presse. La moitié des milliardaires français a plus de 70 ans. La grande transmission approche. 9 000 milliards d'euros vont changer de mains.

Si rien n'est fait, les inégalités vont exploser. La société française va se fracturer. Le pacte républicain — déjà fragile — risque de se briser.

« Ce n'est pas un sujet technique », conclut Duflot. « C'est un sujet fondamentalement républicain. »

La nuit du 4 août 1789 a aboli les privilèges. Deux siècles plus tard, ils sont de retour. Sous une forme moderne : le pacte Dutreil, les holdings patrimoniales, l'évasion fiscale internationale.

Et la France, au lieu de les combattre, les défend à l'ONU.


Sources

  • Audition parlementaire du 11 mai 2026 — Commission d'enquête sur les contribuables aux plus hauts patrimoines et revenus (Assemblée nationale, 17e législature)
  • Rapport Oxfam sur les inégalités mondiales (2025)
  • Focus France Oxfam (2025)
  • Étude de l'Institut des Politiques Publiques (IPP) sur la progressivité de l'impôt (juin 2023)
  • Rapport de la Banque Postale sur les inégalités de patrimoine financier
  • Données du Tax Justice Network — État des lieux de la justice fiscale (2024)
  • Rapport annuel du Secours Catholique (2025)
  • Classement Challenges des 500 plus grandes fortunes françaises
  • Financial Times — enquête sur les milliardaires héritiers
  • Proposition de Gabriel Zucman — impôt plancher de 2 % sur les patrimoines des ultra-riches
  • Données de la Banque Internationale des Règlements sur les dépôts transfrontaliers offshore
  • Solidar Finances Publiques — estimation de l'évasion fiscale en France (80-100 milliards €/an)
  • Ouvrage de Thomas Piketty — « Une brève histoire de l'égalité »

📰Source :youtube.com

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