
Les faits
22 juin 2026, Montréal. Un homme tire depuis sa chambre d'hôtel. Sa cible : le bâtiment d'en face, siège d'AO, géant mondial du porno. Les policiers arrivent. L'homme est dans la rue, en tenue de camouflage. Il tire sur eux. Tue l'un d'entre eux. Entre 30 et 40 coups de feu auraient été échangés. L'assaillant recharge son arme. Un policier l'abat.
Bilan : trois morts.
L'auteur s'appelle Set Atfield. 25 ans. Étudiant en philosophie. Il appartient à la mouvance dite « incel » — pour involuntary celibate, célibataire involontaire. Un courant masculiniste.
Avant de passer à l'acte, Atfield a diffusé un manifeste. 104 pages. Titre : Manifeste du 22 juin. Le document laisse peu de doutes sur la motivation idéologique de son geste. Dans ce document, le terroriste étudiant en philosophie mobilise des références philosophiques, des théories politiques, des pensées révolutionnaires. Il les réinterprète librement. Le but : construire un récit idéologique qui justifie son mal-être profond.
Au cœur de son propos, la notion d'« hypergamie ». Il la définit comme le contraire de la monogamie : un phénomène où les femmes « copulent simplement comme elles le veulent avec pléthore d'hommes attirants ». Il fustige l'abandon par les sociétés occidentales de la monogamie traditionnelle. Selon lui, les femmes, désormais libres économiquement et sexuellement, choisiraient exclusivement les hommes les plus attirants, les plus riches, les plus puissants. Délaissant les autres.
Atfield oppose deux catégories d'hommes. D'un côté, l'homme « favorisé » : bourgeois, beau, dominant. La beauté y est décrite comme une donnée objective — homme grand, blanc, musclé, mâchoire carrée. De l'autre, l'homme « ordinaire », qu'il qualifie de « dépossédé ». Ce dernier vivrait une solitude permanente, privé d'affection, de sexualité, de famille. Atfield écrit : « Leur royaume solitaire est fait de privation épuisante et de malheur sans fin. »
Le terroriste présente cette situation comme le résultat de prétendues lois biologiques exploitées par les hommes puissants. Les femmes — définies comme des « femelles humaines » — seraient naturellement programmées pour rechercher les meilleurs partenaires génétiques. Elles se tourneraient massivement vers les hommes favorisés. Ces derniers, en mâles dominants, seraient poussés à multiplier les partenaires sexuels. Ce sont eux qui auraient organisé la société capitaliste moderne pour leur propre avantage. Tout en exploitant l'homme ordinaire, ils auraient permis la libération des femmes et la fin des contraintes sociales traditionnelles. Créant ainsi une pénurie affective et sexuelle pour les hommes ordinaires.
Atfield ajoute que la baisse de la natalité qui en résulterait serait comblée par l'immigration massive, organisée par cette élite favorisée. On retrouve là les fondements de la théorie du complot du « grand remplacement ».
Mais contrairement à Elliot Roger — figure fondatrice du mouvement incel, auteur de la tuerie de Californie en 2014 — la cible principale d'Atfield n'est pas les femmes. Ce sont ceux qu'il identifie comme les élites : économiques, multinationales, grandes banques, milliardaires, dirigeants politiques, industries pornographiques. Son attaque contre l'entreprise AO trouve ainsi tout son sens.
Dans son manifeste, Atfield justifie l'utilisation du terrorisme. Il appelle à l'insurrection de l'homme ordinaire. Reprenant à son compte les théories et modes opératoires révolutionnaires communistes, il propose une méthode et une organisation de vie entièrement dédiée à ce combat — physique, mais aussi intellectuel. Il invite à lire Marx, dont il reprend certains concepts liés à la lutte contre le capitalisme. Mais aussi Engels, Lénine, Staline. Pour la méthode révolutionnaire, il s'inspire de la Révolution française : Robespierre, Babeuf, Saint-Just. Et des auteurs russes radicaux comme Serge Netchaïev.
Cette hybridation est une tendance dans les mécaniques de radicalisation.
Le contexte
Le mouvement incel ne date pas d'hier. En 2014, Elliot Roger, 22 ans, tue six personnes lors d'une attaque contre un foyer d'étudiantes en Californie, avant de se suicider. Son manifeste, My Twisted World, détaille sa haine des femmes et sa conviction que le monde lui refuse ce qu'il considère comme un droit : l'accès aux femmes. Il poste une vidéo sur YouTube quelques minutes avant la tuerie.
En 2018, Alec Minassian tue dix personnes à Toronto avec une camionnette. Il revendique explicitement l'héritage d'Elliot Roger. Avant de passer à l'acte, il poste sur Facebook : « La rébellion incel a déjà commencé. Saluez le suprême gentleman Elliot Roger. »
En 2021, Jack Davidson, incel notoire, tue cinq personnes à Plymouth, au Royaume-Uni, avant de se donner la mort.
En France, en juillet 2025, un jeune homme de 18 ans est interpellé à Saint-Étienne. Il projetait d'attaquer plusieurs femmes de son établissement scolaire. Il se revendiquait incel. C'est la première procédure terroriste française visant explicitement cette mouvance.
Le phénomène dépasse désormais largement quelques forums confidentiels sur le net. Selon une étude de l'université de Dublin, il suffirait de 26 minutes de navigation à un adolescent pour que les algorithmes lui recommandent du contenu masculiniste.
Certaines figures de l'extrême droite française présentes sur les réseaux sociaux développent ouvertement ces idées. Thaïs d'Escufon, ancienne porte-parole de Génération Identitaire, a largement popularisé la notion de body count — le nombre de partenaires sexuels qu'aurait eu une femme, présenté comme un critère déterminant de sa valeur aux yeux des hommes.
D'après un rapport du Haut Conseil à l'égalité, 17 % des personnes de 15 ans et plus — soit près de 10 millions de personnes — s'inscrivent dans une idéologie masculiniste. Soit 23 % des hommes et 12 % des femmes.
Le traitement judiciaire
Set Atfield est mort. Abattu par la police montréalaise alors qu'il rechargeait son arme. Il n'y aura pas de procès.
Le lendemain de l'attentat de Montréal, le Sénat français a rendu public un rapport d'information consacré à la menace masculiniste. Son titre : Masculinisme, la nouvelle offensive contre les femmes. Les auditions menées montrent que les trajectoires de radicalisation sont de plus en plus composites. Les spécialistes parlent de « bricolage idéologique ». Les individus ne se radicalisent plus dans un seul courant idéologique. Ils combinent plusieurs univers de pensée : nationalisme, complotisme, racisme, antiféminisme, références révolutionnaires, religion. Le tout forme un récit capable de donner un sens à leur frustration personnelle.
Le rapport décrit également le fonctionnement spécifique de la culture incel, considérée comme l'une des plus radicales du mouvement masculiniste. Les individus y hiérarchisent les êtres humains selon leur attractivité physique. Au sommet : les hommes supposés beaux, grands, musclés. À leur côté, leurs équivalents féminins. Les autres seraient condamnés par leur génétique à rester seuls. Cette vision traduit un renouveau des théories eugénistes à la base du nazisme. Elle réduit progressivement la valeur d'un homme à sa capacité supposée d'accéder au corps des femmes. Elle transforme des souffrances individuelles bien réelles — solitude, isolement, difficultés affectives — en un ressentiment politique dirigé contre les femmes, les minorités ou les élites.
Comme l'explique l'association Sidaction dans ce rapport, les communautés masculinistes fonctionnent souvent comme des groupes de soutien qui finissent par convertir cette détresse personnelle en haine collective. C'est ce qui fait aujourd'hui du masculinisme radical un danger qui préoccupe particulièrement les services de renseignement, notamment pour sa capacité à déclencher des passages à l'acte.
Sources :
- Le Média (YouTube) — ATTENTAT À MONTRÉAL : NOUS AVONS LU LE MANIFESTE DU TERRORISTE INCEL
- Rapport d'information du Sénat français : Masculinisme, la nouvelle offensive contre les femmes
- Haut Conseil à l'égalité — statistiques sur l'idéologie masculiniste
- Université de Dublin — étude sur les algorithmes et le contenu masculiniste
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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