Canicule : 1 000 morts à domicile, l’urgentiste Samut accuse le gouvernement

Mille morts supplémentaires chez eux. Une hausse de 40 % des décès à domicile. L'urgentiste Wilfried Samut, porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France, accuse le gouvernement d'avoir « été incapable de mettre en place depuis 2003 une politique d'amortissement » des vagues de chaleur. Sébastien Lecornu, lui, juge la gestion « plutôt bonne ». Les chiffres, eux, parlent.
L'effet retard : 1 000 décès supplémentaires à domicile
« On appelle ça un effet retard et c'est pire qu'en 2003 », lâche Samut. Le bilan provisoire de la canicule de juin 2025 fait état de 1 000 morts supplémentaires à domicile. Une augmentation de 40 % par rapport à la même période de l'année précédente. Mais ce n'est peut-être pas fini. « Il va falloir du temps pour aller faire le tour de tous ces patients qui seront découverts que dans quelques jours », prévient l'urgentiste.
Les victimes ne sont plus seulement les très âgés en EHPAD. « L'épisode a concerné les mal logés, les précaires », explique Samut. Des logements mal isolés, transformés en « bouilloirs thermiques ». Et une solitude contre laquelle le gouvernement « n'a rien fait ».
Pourquoi ? Le gouvernement a pourtant concentré ses efforts sur les EHPAD. Zones de fraîcheur, recommandations. Mais Samut relativise : « Les plus âgés au sein des EHPAD [ont été protégés] de manière quand même assez limitée parce qu'une zone de fraîcheur, ça n'a pas suffi. Il y a eu des décès parmi ceux qui n'avaient pas accès à cette zone du fait de leur immobilisation au lit. » Résultat : des morts à l'intérieur même des établissements censés protéger.
Mille corps chez eux. Quarante pour cent de hausse. Vingt-trois ans après la canicule de 2003 qui avait fait 15 000 morts. « On savait que les températures allaient augmenter de manière drastique », rappelle Samut. Et pourtant.
23 ans d'alerte, zéro action structurelle
La canicule de 2003 reste un traumatisme national. 15 000 morts. Un gouvernement ébranlé. Depuis, des plans canicule chaque été. Des messages de prévention. Mais des actes ? Samut détaille : « 120 000 lits d'hôpital ont été fermés depuis 2003. Dans le même temps, on allait avoir un vieillissement de la population et des phénomènes climatiques récurrents. »
Fermer des lits alors que la population vieillit et que le climat se dégrade. Une incohérence, selon lui. Et ce n'est pas tout : 30 % des postes de praticiens hospitaliers sont vacants. « Pas parce qu'il n'y a pas de médecins, mais parce que les médecins partent de l'hôpital public depuis les crises successives », explique l'urgentiste.
La France a signé les accords de Paris de 2015 sur le climat. Qu'a-t-elle fait concrètement pour adapter ses bâtiments ? « Les climatiseurs », ironise Samut. Le gouvernement a annoncé l'achat de 100 000 climatiseurs. Une réponse jugée dérisoire. Surtout quand le budget de l'État est cité : 1 500 milliards de déficit. « On nous dit d'un côté on va vous payer des climatiseurs, et de l'autre côté quand nous on réclame des fontaines d'eau pour les urgences de l'hôpital de Versailles, on dit il n'y a pas de sous. » La contradiction est flagrante.
Où passe la priorité ? Samut compare avec la défense : « Le risque de conflit de haute intensité nous a fait prendre conscience qu'il fallait investir plus dans la défense. Aujourd'hui, on est en pleine guerre contre le climat et l'hôpital se retrouve avec des moyens encore moins importants. »
Hôpital public : le personnel épuisé, les lits fermés
Depuis le 18 juin, les interventions de secours ont bondi de 20 % par rapport à l'année précédente. Soit 122 000 interventions cumulées. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, a lui-même communiqué ce chiffre. Il a estimé que le gouvernement avait « plutôt bien géré » cette augmentation.
Samut voit le problème autrement. « Les régulateurs des centres 15 des Samu se retrouvent dans la position d'un aiguilleur du ciel qui a de plus en plus d'avions à réguler, sauf qu'on nous prive de pistes d'atterrissage et de structures de proximité. » En clair : les urgentistes régulent, trient, réorientent. Mais les lits manquent. Les services d'urgence se transforment en « parking » sur brancards.
« On accumule ces patients dans les services d'urgence sur des brancards transformés en lit d'hospitalisation pour des durées assez incroyables », décrit-il. Un système à bout de souffle. Et les soignants ? « On a réussi à trouver une nouvelle fois l'énergie pour faire face à cette sollicitation publique. Si ça se répète, je pense qu'on aura beaucoup plus de difficultés. »
La canicule de juin 2025 est arrivée tôt dans l'été. Les soignants n'étaient pas encore en période de récupération. « Si c'était arrivé au mois de juillet, au mois d'août, vous vous retrouvez avec une fermeture de lits contrainte par les manques d'effectif », prévient Samut. La semaine prochaine, un nouvel épisode caniculaire est annoncé. Les climatologues prévoient une répétition. Voilà.
Le gouvernement se félicite, Samut dénonce
Sébastien Lecornu a pris la parole en pleine canicule. Son message : « La chaîne de prévision et de réaction était plutôt bonne. Il ne faut pas comparer avec 2003 parce qu'il y a une surmortalité à domicile, mais les EHPAD ont bien tenu. » Samut n'est pas de cet avis. Il répond : « J'aurais préféré que monsieur Lecornu ait l'honnêteté de dire on n'a pas été à la hauteur. Sincèrement, je pense que c'est le cas. »
Le décalage est saisissant. D'un côté, le gouvernement brandit des chiffres d'interventions en hausse comme preuve de réactivité. De l'autre, l'urgentiste évoque des « cadavres » retrouvés à domicile dans des « milieux complètement insalubres ».
« On aurait peut-être pas eu ces cadavres à aller chercher à domicile avec des patients qui sont décédés dans un milieu complètement insalubre si on avait eu plus de moyens, si on avait effectivement été à la hauteur », assène-t-il. Mots directs. Images fortes.
Et le gouvernement ? Il mise sur l'achat de 100 000 climatiseurs. Un plan présenté comme une réponse d'urgence. Samut reste sceptique : « Pour des raisons de communication, on va sûrement faire des inaugurations de climatiseurs dans les structures hospitalières. Mais si vous avez personne pour soigner et pour recevoir les patients, les climatiseurs vont permettre d'attendre juste dans des conditions un peu meilleures. »
Édouard Philippe, candidat à la présidentielle, a proposé un plan d'adaptation au réchauffement. Climatisation, reconquête des espaces de baignade. Samut espère que la santé deviendra un sujet central de campagne.
Semaine prochaine : la menace d'une nouvelle canicule
Un nouvel épisode caniculaire est attendu la semaine suivante. Les températures pourraient à nouveau dépasser les 40°C. Samut redoute « le pire ». Les soignants sont épuisés. Les lits manquent. Les climatiseurs ne sont pas encore installés. Les messages de prévention ne remplacent pas des structures adaptées.
Que faudrait-il faire immédiatement ? « Envoyez des messages rassurants aux soignants : arrêtez de fermer des lits. » La consigne est claire. Puis, investir dans l'isolation des logements précaires, climatiser en priorité les hôpitaux et les centres d'accueil. Des politiques qui se planifient sur des années, pas sur un coup de communication.
L'année dernière, la canicule de 2025 a fait 7 000 morts supplémentaires (selon Samut). En 2003, 15 000. Les chiffres se répètent. Les gouvernements aussi.
« Je pense que l'histoire sera beaucoup plus sévère dans dix ou quinze ans », conclut l'urgentiste. En attendant, mille familles pleurent leurs morts. À domicile. Sans climatisation. Sans visite. Sans réponse.
Le Dossier – Enquête et investigation.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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