Xavier Bertrand : 'La Manche est un cimetière' — l'État et Londres enterrent la vérité

« Ces conséquences sont scandaleuses »
Il lève la main droite. Il jure. Puis il attaque.
« Ces conséquences sont scandaleuses. C'est une honte. » Xavier Bertrand ne mâche pas ses mots devant la commission d'enquête parlementaire. La salle est silencieuse. Il poursuit : « Au niveau des pouvoirs publics des deux côtés de la Manche, tout le monde s'en moque. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'image des victimes. »
Il rappelle 2015. Aylan Kurdi, un petit garçon mort sur une plage turque. Une photo. Une émotion mondiale. Les politiques migratoires européennes changent du jour au lendemain. « Là, les victimes, on ne les voit pas. » La Manche est devenue un cimetière à ciel ouvert. Mais sans images, pas d'indignation médiatique. Pas de réaction politique.
Bertrand cite le Missing Migrant Project de l'Organisation internationale pour les migrations : « 205 migrants décédés depuis 2014. » Un chiffre vieux de deux ans. Depuis, la comptabilité sordide s'est alourdie. Chaque semaine, des corps. « Comme on ne voit pas les corps, on passe à autre chose. » Le cynisme est politique et médiatique.
— et ce n'est pas rien — il ajoute que l'État français ne communique aucun chiffre officiel aux collectivités locales. Ni le nombre de migrants, ni le nombre de morts. Rien.
« Je n'ai aucun chiffre officiel qui m'est communiqué. Aucun. »
Un député lui demande : « Disposez-vous d'éléments chiffrés sur le nombre de personnes qui viennent sur les côtes ? » Xavier Bertrand sourit. Un sourire amer. Il répond : « Non. Je n'ai aucun chiffre officiel qui m'est communiqué. Aucun. »
Il explique que les données sont tenues en recoupant les informations par les Britanniques — peu fiables. Et par la SNSM, qui effectue un travail exceptionnel. Mais ce n'est pas sa mission première. « Être obligé d'assumer ce qui doit être les fonctions régaliennes de deux États souverains, ce n'est pas le rôle de la SNSM. » Les sauveteurs ramènent des corps. Ils sont épuisés. Retournés. La région finance des équipements, des monospaces, des doubles fonds. Mais ce n'est pas à elle de le faire.
Pourquoi l'État ne fournit-il aucune donnée ? Pourquoi les maires du littoral sont-ils tenus à l'écart ? « Les maires sont les grands oubliés », insiste Bertrand. Ils ne sont pas associés aux réunions bilatérales. Ils ne savent pas combien de migrants transitent, combien meurent. Ils doivent gérer les conséquences d'une politique décidée à Londres et à Paris — sans eux.
« Les Britanniques se moquent de nous »
Le cœur du problème, selon Bertrand, est ailleurs. « Les migrants ne veulent pas rester dans les Hauts-de-France. Ils veulent aller en Angleterre. » Pourquoi ? Parce qu'au Royaume-Uni, ils peuvent travailler. Être exploités, payés avec un lance-pierre, mais travailler. « Tant que les Anglais ne changeront pas de position, rien ne se passera. Rien. »
L'ancien ministre dénonce la naïveté française. « On pense que les Anglais font du mieux qu'ils peuvent. Ils n'essayent même pas. » Il rappelle les factures de sécurisation du port de Calais non remboursées à temps. Les promesses non tenues. Les réunions bilatérales organisées sans les élus locaux. « On se moque de qui, là ? »
Il cite l'article 252 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : les accords du Touquet peuvent être dénoncés unilatéralement. « Du jour où vous dénoncez, les Britanniques sont obligés de se mettre autour d'une table. » Il propose de le faire pour forcer une renégociation. « Ils changent leur politique ou ils assument l'attractivité qu'ils exercent de façon totalement hypocrite. »
Pas de conditionnel ici : les faits sont établis. Le Royaume-Uni externalise sa frontière sur le sol français. Et il refuse de payer le prix.
« Les migrants sont raquetés deux fois »
Bertrand ne se contente pas de dénoncer Londres. Il décrit le drame humain. Des témoignages de migrants recueillis par la région. « 8 000 à 9 000 dollars pour le parcours depuis l'Afrique ou l'est de l'Europe. Des milliers de kilomètres à pied. Des pays où les gardes-frontières tirent à vue. » Et à l'arrivée à Calais, les passeurs les raquettent à nouveau pour la traversée.
« Ces migrants sont des victimes. Le trafic d'êtres humains brasse des sommes considérables — peut-être du même niveau que le trafic de drogue. » Il interroge : est-ce qu'on réprime suffisamment ce trafic au niveau international ? Sa réponse : non.
Il critique aussi l'absence de coopération interministérielle en France. Les forces de police sont mobilisées sur le littoral, détournées d'autres missions régaliennes. « Dieu sait si on en aurait besoin ailleurs », lâche-t-il. La volonté politique nationale de régler le problème est inexistante. « Moi, cette volonté, elle reste farouchement ancrée. Mais au niveau national, ce n'est pas le cas. »
« La jungle de Calais, c'était 9 000 personnes. Aujourd'hui, c'est pire, mais on ne le voit pas. »
Un retour en arrière s'impose. En 2015-2016, la jungle de Calais comptait 9 000 personnes. Des camps insalubres. Des tensions. Le démantèlement a été mené avec Bernard Cazeneuve et Natacha Bouchart. « Une opération réussie, sans drame », dit Bertrand. Mais depuis, le problème a changé de nature.
Les passeurs adaptent leurs stratégies. Départs plus loin sur la côte. Moins de gilets de sauvetage. Embarquements nocturnes depuis la Belgique ou les Pays-Bas. « Comment comptabiliser ceux qui arrivent la nuit d'Allemagne ? » demande Bertrand. L'État n'en sait rien. Les collectivités non plus.
Il met en garde contre la tentation de recréer des camps. « Nous ne pouvons pas recréer les conditions d'une nouvelle jungle. Ce serait une fausse solution, encore pire pour les migrants. » Il refuse les centres d'accueil temporaires proposés par certains députés. Trop proches des côtes. Trop risqués.
« Un traité de développement et de sécurité avec l'Afrique »
Bertrand élargit le débat. Il critique le pacte asile-immigration de l'UE. « L'Europe se moque royalement de ce sujet. » Il fustige les politiques d'externalisation : l'Italie avec l'Albanie, le Royaume-Uni avec le Rwanda. « On a vu ce que ça donne : des effets d'annonce, rien de concret. »
Sa proposition est plus ambitieuse. Un traité de développement et de sécurité entre l'Union européenne et l'Afrique. Pas seulement de la coopération. Un changement d'échelle. Il cite Jean-Louis Borloo et son projet d'électrification du continent. « L'Europe n'a pas donné suite. C'est une erreur. »
Il plaide pour une Union pour la Méditerranée modernisée. « Nicolas Sarkozy avait une belle idée, mais Angela Merkel a imposé que toute l'UE soit partenaire. Résultat : les pays du Nord n'ont pas le même intérêt que nous pour la Méditerranée. » Il veut des accords de relocalisation, des visas consulaires, et un développement économique qui donne aux Africains une raison de rester.
« Les murs de 5 mètres, dans dix ans vous les doublez. Ça n'arrêtera personne. » Sa conviction : sans traité de fond, la crise migratoire ne fera que s'aggraver.
« La SNSM, les maires, les migrants — tout le monde est oublié, sauf les passeurs »
La conclusion de Bertrand est cinglante. Il dresse la liste des oubliés. Les migrants, victimes de trafic. Les maires, exclus des négociations. La SNSM, qui assume les missions régaliennes sans reconnaissance ni financement. Les sauveteurs, traumatisés par les corps qu'ils remontent. Et les forces de l'ordre, détournées de leurs missions.
« On oublie aussi les acteurs clés », insiste-t-il. Il demande à l'État d'appliquer l'article 252. De dénoncer les accords du Touquet. De forcer les Britanniques à négocier. Et de fournir des chiffres, des moyens, une vraie coopération.
Un député RN, Marc Defloriant, propose le rétablissement du délit de séjour irrégulier. Bertrand ne répond pas directement. Mais il rappelle que les migrants sont des demandeurs d'asile, pas des clandestins. « Il faudrait poser la question aux Britanniques : comment ils comptent faire avec ces gens ? »
Stella Dupont suggère des centres d'accueil temporaires. Bertrand refuse : « Ce serait recréer une jungle. » Il exige une solution politique, pas humanitaire.
« Tant qu'on ne changera pas la donne, les morts continueront »
Xavier Bertrand a parlé pendant près de deux heures. Il a cité des faits, des dates, des chiffres. Il a accusé sans conditionnel. Il a pris position. Regardons les faits : 205 morts recensés, mais des centaines d'autres non comptabilisés. Des maires livrés à eux-mêmes. Une SNSM à bout de souffle. Un État qui ne communique pas. Un Royaume-Uni qui ne paie pas.
— et ce n'est pas rien — il a menacé de remettre en cause les accords du Touquet s'il accède à des responsabilités nationales. « Ce ne sont pas des paroles en l'air. C'est une question de volonté politique. »
La commission d'enquête continue ses auditions. Prochain témoin : le maire de Dunkerque. Puis d'autres. Mais Bertrand a déjà planté le décor. La Manche est un cimetière. Et les fossoyeurs ont des noms — des deux côtés de la Manche.
Sources :
- Audition publique de Xavier Bertrand, commission d'enquête parlementaire sur les accords du Touquet, 2024 (retransmission LCP)
- Missing Migrant Project, Organisation internationale pour les migrations (OIM) – données citées par Bertrand
- Témoignages de migrants recueillis par la région Hauts-de-France
- Rapports d'activité de la SNSM (sauvetages en Manche)
- Comptes rendus officiels de la commission d'enquête, Assemblée nationale
- Article France 3 Régions – naufrage d'Équihen-Plage, avril 2024
- Wikipedia – biographie de Xavier Bertrand (né le 21 mars 1965 à Châlons-sur-Marne)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 6 · 2026-04-04
Carburants : le gouvernement sauve les PME avec un prêt flash à 3,80 %Épisode 7 · 2026-04-28
Carburants : Le RN accuse, le gouvernement esquive — 15 milliards en jeuÉpisode 8 · 2026-04-29
Maud Bregeon accuse : un rapport détourné par le gouvernementÉpisode 10 · 2026-05-09
Xavier Bertrand : 'La Manche est un cimetière' — l'État et Londres enterrent la vérité


