Attal au JDD : la présidentielle dans la galaxie Bolloré

Un paradoxe nommé Bolloré
Gabriel Attal occupe le terrain médiatique avec la précision d’un horloger suisse. L’été 2024 restera comme celui de son offensive. Le candidat Renaissance à la présidentielle a choisi le JDD pour détailler son programme. Le titre de une donne le ton : « Administration, justice, immigration. Le candidat à l’élection présidentielle dévoile ses propositions pour refonder la Maison France du sol au plafond. »
Un choix qui interpelle.
Car l’ancien Premier ministre affiche, depuis le début de la guerre en Ukraine, un soutien constant à Kiev. Les médias du groupe Bolloré, eux, sont connus pour relayer des discours favorables aux intérêts du Kremlin. La chaîne qui a mené l’enquête estime que ce choix « alimente le débat » — comment un responsable politique pro-ukrainien peut-il s’offrir une tribune dans un écosystème médiatique accusé de faire le jeu de Moscou ?
Regardons les faits.
Cette séquence n’est pas une première dans le paysage médiatique français. La « galaxie Bolloré » — CNews, Europe 1, JDD, et leurs satellites — a été maintes fois accusée de normaliser les thèses du Kremlin, notamment sur l’Ukraine et les sanctions européennes. Le paradoxe est saisissant. D’un côté, Gabriel Attal promet de « débloquer l’avenir de notre pays ». De l’autre, il déroule son programme dans un journal dont l’orientation stratégique a été confiée à un homme proche d’Éric Zemmour et de Marion Maréchal-Le Pen.
La question, la voici, simple comme un rapport de forces : alliance de circonstance ou alliance d’idéologie ?
Geoffroy Lejeune, un passif qui colle aux doigts
Il s’appelle Geoffroy Lejeune. Il dirige aujourd’hui le JDD. Avant cela, il était à la tête de Valeurs actuelles. Et Valeurs actuelles a un dossier — un lourd dossier.
En août 2020, l’hebdomadaire publie une fiction mettant en scène la députée Danièle Obono en esclave. Le tollé est immédiat. La justice finit par condamner le magazine pour injure raciste. Dans la vidéo d’enquête, on entend Lejeune assumer, avec une décontraction déconcertante : « Les gens font ce qu’ils veulent. Si elle veut porter plainte, elle porte plainte. Après, la justice tranchera. Honnêtement, c’est la partie qui m’intéresse le moins. »
Il invoquait un « procès politique mené par une partie de la France insoumise ». Il affirmait vouloir « dénoncer les horreurs de l’esclavage commises par des Africains sur d’autres Africains ». La condamnation est intervenue après ces propos. Elle est définitive dans les faits rapportés.
Ce même Geoffroy Lejeune a ensuite été propulsé à la tête du JDD par Vincent Bolloré. Un journal qui, jusqu’alors, n’était pas estampillé extrême droite. Le transfert vaut signal. Un proche d’Éric Zemmour prenait les commandes de l’un des titres les plus influents de la presse dominicale française. Et la rédaction, elle, voyait rouge.
La grève qui n’a rien changé
Les journalistes du JDD se sont mis en grève. Plusieurs semaines. Tous les services — rédaction, fabrication, distribution, publicité — ont débrayé. Leur communiqué valait tract : Lejeune « exprime des idées à l’opposé des valeurs que porte le JDD depuis 75 ans ». Ils voyaient un risque de « mettre en péril la publication en repoussant les lecteurs comme les annonceurs ». Ils refusaient, noir sur blanc, « que le JDD devienne un journal d’opinion ».
La mobilisation a fini par s’essouffler. Lejeune s’est installé. Le mouvement social est mort comme meurent les combats de rédactions face à un actionnaire décidé : dans l’indifférence des puissants.
Où était Gabriel Attal pendant cette grève ? Nulle part dans les faits rapportés. Mais on le retrouve quelques années plus tard, interviewé par un journaliste qui, avant de rejoindre le JDD, avait travaillé à Valeurs actuelles. Un journaliste passé aussi par « Ligne Droite », la matinale de Radio Courtoisie — une radio classée à l’extrême droite, selon la vidéo.
L’ancien Premier ministre avait-il oublié ? Il avait surtout un calendrier. Et un calcul : la visibilité avant tout.
Vendée, les gens du voyage et l’aiguilleur électoral
La séquence la plus explosive ne se joue pas dans les colonnes du JDD. Elle se déroule en Vendée, caméra au poing, sur un campement de gens du voyage.
Gabriel Attal s’y rend en personne. La scène est filmée, puis relayée par CNews. On y voit le candidat face à des militants, dont Thibaut, qui se dit militant anti-antisiganisme. La tension est palpable. L’échange vire à l’aigre. Attal y assène ses propositions : registre national des grands déplacements, amendes forfaitaires délictuelles, saisie des véhicules.
Ses mots : « Il y a surtout une urgence à agir année après année. Les installations sauvages et illégales des gens du voyage gâchent la vie des maires français. La loi est bafouée, c’est inacceptable et je vais y mettre fin. » Chaque année, dit-il, les installations illicites « se multiplient ». La méthode est lourde : il faut savoir qui va où, par quel itinéraire, avec combien de caravanes. Et sanctionner plus fort. Le tout présenté comme une « inversion du rapport de force » — « la peur change de camp ».
Pour Thibaut, le message est limpide : « Il a décidé de s’attaquer aux gens du voyage de manière bassement électorale pour séduire l’électorat raciste d’extrême droite. » Le terme est brutal. La critique est politique. Mais elle touche un point que même les stratèges socialistes concèdent : ce durcissement intervient précisément alors qu’Attal cherche à conquérir les électeurs du Rassemblement national.
Le sujet est sensible. Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Que dit la partie adverse ? La vidéo d’enquête ne donne pas la parole à l’équipe de campagne d’Attal. Elle cite, en revanche, une confidence attribuée à un proche du candidat : « On ne peut pas faire campagne sans aller chez Bolloré. » Si elle se révèle exacte, cette phrase vaut tous les aveux. Elle résume le pragmatisme présidentiel : la nécessité électorale avant la cohérence idéologique.
Un programme, des promesses, et un rendez-vous manqué
Pendant que les caméras filment les corps à corps vendéens, Lejeune interroge le candidat sur le fond. Le JDD en tire un florilège : réforme du système judiciaire, baisse du nombre de fonctionnaires, référendum au moins une fois par an. Gabriel Attal promet, sans rire apparemment, « la plus grande réforme institutionnelle depuis 1958 ».
- De Gaulle. Le sacre de la Ve République. L’ambition ne fait pas de doute — c’est l’incarnation qui interroge.
Car le calendrier est impitoyable. L’élection présidentielle de 2027 approche. Gabriel Attal et Édouard Philippe sont au coude-à-coude dans les enquêtes d’opinion, selon la vidéo. Le candidat Renaissance a donc une idée, énoncée froidement : un vote de départage pour trancher entre eux. Le calcul est double. D’abord occuper le terrain médiatique, profiter du silence estival des concurrents. Ensuite verrouiller la droite républicaine en mordant sur les plates-bandes du RN.
Et tant pis si le véhicule est un groupe médiatique dont l’orientation géopolitique contredit le discours officiel de la France.
Le coût d’un choix
Résumons. Un ancien Premier ministre pro-ukrainien lance sa campagne dans un journal dirigé par un homme condamné pour injure raciste, ancien directeur d’un hebdomadaire d’extrême droite. Il enchaîne sur une sortie anti-gens-du-voyage reprise en boucle par une chaîne d’information en continu, dans un groupe accusé de complaisance envers Moscou. Et il justifie — selon la vidéo et ses proches — par un « on ne peut pas faire campagne sans aller chez Bolloré ».
Les chiffres ne mentent pas. Le terrain, lui, se polarise. Chaque séquence électorale se paie cash. L’été sert de rampe de lancement. L’hiver, viendront les sondages. Et avec eux, peut-être, la sanction des urnes.
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Gabriel Attal cautionne-t-il les thèses d’extrême droite par conviction ? Ou évolue-t-il dans la galaxie Bolloré parce que la puissance médiatique y est plus forte que la cohérence politique ? Les deux explications sont possibles. Les deux se défendent. Une seule est avouable — et le calcul est rarement celui qu’on avoue.
Et maintenant ?
Le dossier ne fait que s’ouvrir. La campagne présidentielle, elle, est désormais lancée dans un décor qui en dit long : un candidat qui veut « refonder la Maison France du sol au plafond » — et qui commence par s’appuyer sur des fondations que ses propres camps qualifient de fissurées.
Trois choses à surveiller. La première : la réaction de l’entourage d’Attal face à la fuite de la confidence sur Bolloré. Un démenti ferme changerait la donne. Un silence aurait valeur d’aveu. La deuxième : la suite de la séquence « gens du voyage ». Le registre national des grands déplacements, les amendes, les saisies — faut-il les lire comme une promesse d’action publique ou comme un simple coup de semonce électoral ? La distinction aura un goût particulier pour les maires concernés. La troisième : l’attitude des autres candidats, notamment Édouard Philippe, qui campent encore dans la réserve. L’hiver dira si le pari médiatique d’Attal — vivre et mourir dans la galaxie Bolloré — se solde par une avance dans les intentions de vote ou par une érosion de crédibilité.
La France a déjà connu des alliances de circonstance. Rarement une entrée en campagne aura été aussi clairement assumée que ce rendez-vous pris entre un candidat libéral et un empire médiatique en guerre culturelle. Le premier espère y gagner l’élection. Le second savoure déjà sa victoire — celle d’avoir dicté les conditions du débat.
À ce jeu-là, il y a souvent un perdant silencieux : celui qui croit utiliser les puissants sans se faire utiliser. Gabriel Attal a choisi son camp médiatique. Il reste à savoir si, dans ce mariage, il sera l’époux ou la dot.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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