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X, Y, Z : au Liban, 24 migrants tués sans nom – l'enquête qui accuse

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-05
Illustration: X, Y, Z : au Liban, 24 migrants tués sans nom – l'enquête qui accuse
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8 avril 2024. Dix minutes. 357 morts. Parmi eux, 24 travailleurs étrangers. Leurs noms ? Personne ne les connaît. Sur les caissons de la morgue, des étiquettes : X, Y, Z. Pas de nationalité. Pas de sépulture. Derrière cet effacement, un système – la Cafala – et une chaîne de silences, du ministère de la santé libanais jusqu'au consulat d'Éthiopie. Voici l'enquête d'Emmanuel Haddad.

Le 8 avril : 357 morts, 24 invisibles

Le 8 avril 2024, l'aviation israélienne frappe la banlieue sud de Beyrouth. En dix minutes, 357 personnes meurent. Le ministère de la santé libanais publie un bilan. Il distingue les Libanais, les Syriens, les Palestiniens. Et puis une catégorie : « autres ». Vingt-quatre de ces « autres » sont des travailleurs étrangers. Des Éthiopiens, des Soudanais, des Bangladais. Des hommes et des femmes qui vivent au Liban depuis des années, parfois des décennies. Ils font le ménage, gardent les enfants, construisent les immeubles. Leurs employeurs les appellent souvent par un prénom générique. Leurs vrais noms ? Personne ne les connaît. Personne ne les cherche.

Emmanuel Haddad, journaliste à L'Orient Le Jour, a enquêté. Il a photographié les caissons de la morgue. Sur chaque caisson, une lettre : X, Y, Z. « C'est l'attente », explique-t-il. « En attendant l'identification, on colle une lettre. » Mais l'identification n'arrive jamais. Pourquoi ? Parce que ces migrants n'ont pas leurs papiers. Parce que leur passeport a été confisqué. Parce que l'employeur est mort, a fui, ou ne répond pas.

Le 8 avril est le pire jour. Mais ce n'est pas un cas isolé. Depuis le 2 mars 2024, plus de 3 500 personnes ont été tuées au Liban. Parmi elles, des centaines de travailleurs migrants. Leur nombre exact ? Inconnu. Le ministère de la santé les range dans la case « autres », sans détail par nationalité. « On peut donner les chiffres », dit un journaliste éthiopien, Zarias Zelalem, cité par Emmanuel Haddad. « Pendant le Covid, on donnait le nombre d’Éthiopiens infectés. Pour les morts, on ne veut pas. »

Le système Cafala : vies confisquées, morts sans trace

Voilà où ça se complique. Le système du parrainage – la Cafala – est en vigueur au Liban comme dans la plupart des pays du Golfe. Un migrant ne peut entrer et rester que s'il est « parrainé » par un employeur. L'employeur garde le passeport, contrôle le visa, décide de la liberté de mouvement. En cas de guerre, l'employeur meurt ou fuit. Le travailleur, la travailleuse, se retrouve sans papiers. Sans identité. Sans existence légale. S'il ou elle meurt, personne ne peut le déclarer.

Tim Ahmad, une Éthiopienne de 17 ans, a vécu ce système. Elle a fui au bout de trois ans, après des abus. Elle a alerté Emmanuel Haddad avant même la première guerre, au printemps 2023. « Il y a des femmes éthiopiennes dans les morts », disait-elle. « Il faut qu'on parle. » Haddad l'a suivie. Il a documenté. Il a découvert que des dizaines de corps de migrantes dorment sans nom dans des morgues.

Le système Cafala n'est pas une fatalité. C'est un choix politique, maintenu par l'État libanais et par des consulats qui ferment les yeux. Les migrantes et migrants paient pour entrer, paient pour rester, paient pour travailler. En échange, ils n'ont aucun droit. Pas même celui d'être identifiés après la mort.

Le silence des autorités : « autres », « instructions diplomatiques »

Le ministère de la santé libanais est le premier maillon de la chaîne. Depuis le 2 mars, il publie des bilans quotidiens. Chaque jour, la ligne « autres » apparaît. Combien d'Éthiopiens ? Combien de Soudanais ? Combien de Bangladais ? Aucune réponse. Haddad a tenté de contacter le ministère. On le renvoie vers les ambassades, vers les consulats. Mais les consulats ne parlent pas. Celui du Cameroun, explique Viané de Marceau, une militante camerounaise, manque de moyens. Celui d'Éthiopie a reçu des instructions : « Ne pas communiquer », dit une source diplomatique citée par Zarias Zelalem. « Préserver les liens avec Israël. » La guerre au Liban n'est pas qu'une affaire de bombes. C'est aussi une affaire de rapports diplomatiques. Et les morts migrants deviennent des pions.

Le consulat d'Éthiopie au Liban ne condamne pas les frappes. Ne publie aucun chiffre. Ne demande pas de rapatrier les corps. Pendant ce temps, les corps s'accumulent. Les caissons portent des lettres. Les familles, au Soudan ou en Éthiopie, ne savent pas. « C'est une forme de racisme », dit Viané de Marceau. « On nous considère comme des autres. Même dans la mort. »

Le racisme dans la mort : des cimetières qui refusent d'enterrer

« Le racisme se poursuit jusque dans la mort. » La phrase est du frère Michael, un jésuite qui travaille avec le Jesuit Refugee Service. Il raconte : certaines paroisses, certains cimetières refusent d'enterrer des migrants. Pas assez de place, disent-ils. Pas assez d'argent, ajoutent-ils. Mais derrière, il y a le préjugé. Les travailleurs domestiques, les « étrangers » ne méritent pas une tombe dans le carré des Libanais.

Bakri, un concierge soudanais installé depuis 19 ans dans le village de Sherim, a dû batailler. Grâce à ses relations avec une Moural – une mère locale –, il a obtenu l'achat de quelques tombes pour la communauté soudanaise. Il entretient ces sépultures. Il organise des enterrements dignes. D'autres employeurs aussi, parfois, enterrent leurs travailleurs dans leur propre caveau familial. Mais ce sont des exceptions. La règle, c'est l'oubli.

Le frère Michael et le Jesuit Refugee Service prennent en charge quand ils peuvent. Mais les moyens sont limités. « On donne une sépulture, mais on ne peut pas donner un nom. » C'est ça, le scandale : ces morts n'ont pas de nom. Pas de nationalité. Pas d'histoire. Dans le bilan officiel, ce sont des « autres ». Dans la mémoire collective, ils n'existent pas.

La résistance des communautés : redonner une dignité

Pourtant, il y a des combattants. Tim Ahmad, l'Éthiopienne, continue d'alerter. Elle a saisi Emmanuel Haddad, elle parle dans les médias. Elle veut que le monde sache. Hamza, un Soudanais engagé au sein du MR Community Center, organise des levées de fonds pour les tombes. Mariam, une Sierra-Léonaise, recense les disparus. Ces communautés migrantes sont présentes au Liban depuis des décennies. Elles ont des syndicats, des associations, des leaders. La guerre les a frappées. Mais elle ne les a pas brisées.

Emmanuel Haddad les a suivis pendant des mois. Il a pris des photos. Il a écrit. « Mon enquête vient d'eux », dit-il. « C'est Tim qui m'a alerté. C'est Hamza qui m'a ouvert les portes. Sans eux, on ne saurait rien. » Les journalistes peuvent enquêter, les militants peuvent se battre. Mais sans volonté politique, rien ne changera.

Le système Cafala, le silence des consulats, la catégorie « autres » : tout cela fabrique de l'invisibilité. Les migrants sont utiles vivants – ils travaillent, ils servent. Morts, ils deviennent une gêne. On les met dans un caisson, on les enterre vite, on les oublie. « Ils sont dépouillés de tout, jusqu'à leur patron », écrit Haddad.

Les questions sans réponse : combien de X, Y, Z encore ?

Aujourd'hui, plus de 3 500 morts. Parmi eux, combien de migrants ? Le ministère de la santé pourrait répondre. Il a les données par nationalité, assurent les sources. Mais il ne les publie pas. Le consulat d'Éthiopie pourrait communiquer. Il préfère le silence. Les cimetières pourraient ouvrir leurs portes. Beaucoup les ferment.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Qui va exhumer les identités ? Qui va rapatrier les corps ? Qui va enterrer dignement ces hommes et ces femmes qui ont construit le Liban de leurs mains ? Personne, semble-t-il. Sauf quelques militants, quelques prêtres, quelques journalistes.

Emmanuel Haddad a publié son article dans L'Orient Le Jour. Les photos de Mathieu Karam montrent les caissons, les tombes anonymes, les visages des vivants qui luttent. L'enquête continue. D'autres journalistes – comme Zarias Zelalem en Éthiopie – creusent le silence diplomatique. Les familles attendent. « Il faut qu'on comprenne comment on en arrive là », dit Tim Ahmad. La guerre a tué. Le racisme a effacé. Le système Cafala a verrouillé. Et la mémoire collective a refermé la porte.

Mais les lettres X, Y, Z sur les caissons de la morgue sont là. Elles attendent qu'un nom vienne remplacer l'anonymat. Elles attendent qu'un président, qu'un ministre, qu'un consul décide que ces vies comptent. En attendant, ce sont des « autres ». Morts deux fois.

L'enquête continue. Parce que chaque corps sans nom est un crime sans coupable. Parce que chaque sépulture refusée est une insulte à la dignité humaine. Parce que le silence, lui aussi, tue.

Sources

  • Article de L'Orient Le Jour : « Au Liban, le purgatoire des migrants sans sépulture » (Emmanuel Haddad)
  • Ministère de la santé libanais – bilans quotidiens des victimes (2 mars – 8 avril 2024)
  • Témoignages de Tim Ahmad (migrante éthiopienne), Viané de Marceau (militante camerounaise), Bakri (concierge soudanais), Frère Michael (jésuite)
  • Photographies de Mathieu Karam
  • Enquête de Zarias Zelalem, journaliste éthiopien, citée dans l'article
  • Interview d'Emmanuel Haddad par France 24 (transcript)

📰Source :youtube.com

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