Milliardaires chinois en France : morts, disparitions, silences

Un lanceur d'alerte vit sur la 5e Avenue
Il habite le quartier le plus cher des États-Unis. « J'ai acheté cet endroit 70 millions de dollars. Avec les taxes et les meubles, ça représente 82 millions de dollars au total, très cher », dit-il face caméra. Chaque mois, il paie 66 000 dollars de charges. Sa terrasse donne sur Central Park. « C'est très dur d'avoir une terrasse », ajoute-t-il.
Goengi a fait fortune dans l'immobilier à Pékin. En 1999, il achète un terrain sur le futur site olympique. Il paie 15 euros le mètre carré. En 2001, la Chine obtient les Jeux olympiques. Le prix du terrain augmente de plus de 1 000 fois. « Alors, ils sont devenus jaloux de moi. Le maire adjoint voulait sa part. J'ai dit non. J'ai refusé. Ils m'ont envoyé en prison. Tous les jours, il me torturait mais j'ai tenu. »
Il parvient à fuir. Hong Kong, Londres, New York. Aujourd'hui, il vit sous protection. Ses fenêtres sont blindées. Il montre des impacts de balles. « Ils veulent me tuer. Ça ne fait pas de doute. » Il a plusieurs gardes du corps et des voitures blindées.
Goengi a demandé l'asile politique aux États-Unis. Ses avoirs en Chine et à Hong Kong ont été saisis. Ses comptes gelés. Il a fondé la Rule of Law Foundation, financée à hauteur de 100 millions de dollars. Dans les sous-sols de son immeuble, il enregistre des vidéos pour des millions d'opposants au régime chinois. Il y dénonce la corruption du Parti communiste. Il y parle des milliardaires disparus.
« On en a dénombré des centaines, peut-être 500 milliardaires et célébrités qui ont disparu », affirme-t-il. Il cite le patron d'Interpol, l'actrice Fan Bingbing, le gouverneur de Macao. « Les trois quatre dernières années, il y a près d'un millier de personnes, des gens importants qui ont sauté d'un immeuble. Soi-disant, ils étaient dépressifs. C'est n'importe quoi. »
Sur son bureau, des photos avec le Dalaï Lama. « Je l'ai rencontré plusieurs fois. Il a signé, il me l'a donné. » Une provocation pour Pékin, qui considère le leader tibétain comme un ennemi. Goengi ne cache pas ses positions : « Je veux vraiment que le Tibet soit libre. »
Il accuse la Banque de Chine d'ouvrir des agences à l'étranger pour blanchir de l'argent. « Si vous regardez sur internet, vous allez comprendre. » Il affirme que le régime chinois a lancé contre lui un mandat d'arrêt international via Interpol. « Le patron chinois d'Interpol était un vice-ministre de la sécurité d'État à Pékin. La ficelle est un peu trop grosse. »
Les États-Unis refusent de l'extrader. Il continue de poster des centaines de vidéos. « Chaque jour, je leur dis que je suis en sécurité d'abord, et puis je leur parle de ce qui se passe. » Il se rêve en lanceur d'alerte. « Rien ne peut me faire lâcher. Il ne faut jamais abandonner. C'est ma philosophie. C'est juste le début. »
Selfie mortel à Bonnieux : la chute de Wang Jian
Le 3 juillet 2018. Un village du Lubéron : Bonnieux. Wang Jian, 57 ans, patron de HNA, l'un des plus gros conglomérats chinois, est en vacances en France. Selon la version officielle, il monte sur un muret entourant l'église pour prendre un selfie. Il perd l'équilibre. Il chute de 15 mètres. Il meurt sur le coup.
Olivier Roch était présent ce jour-là, quelques instants après la chute. « D'après l'enquête, d'après ce qui a été déterminé, il est monté pour une raison inconnue, probablement faire des photos, un truc touristique, et il a été déséquilibré et il est venu s'écraser 15 m plus bas. C'est bien triste. »
La justice française conclut à un accident. Le dossier est classé. Mais Goengi, le milliardaire exilé, ne croit pas à cette version. Il a envoyé une équipe sur place cinq fois. « J'ai payé des millions cash pour l'enquête, pour aller chercher des preuves. J'ai cherché des gens, la police, les gens importants qui étaient là, le jardinier. C'est impossible qu'il ait pris un selfie et qu'il soit mort. »
Goengi assure que Wang Jian avait trois gardes du corps qui l'ont accompagné à l'église. « C'est eux qui l'ont fait tomber. » Les gardes du corps sont repartis en Chine. Il n'y a ni témoins ni indices. « Ils ont quitté l'hôtel à 10h37. De l'hôtel à l'église, ça prend 5 minutes. Ils ont utilisé deux voitures pour aller là-bas, et puis ils sont montés. Ça prend 10 minutes pour aller en haut, et il est mort en 10 minutes. Ce n'est pas la vérité. »
Olivier Roch, lui, reste prudent. « Le lieu, c'est sûr quand on le voit, il est évidemment dangereux. N'importe qui se penche, le mur a 1,20 m, 1,30 m. Pour qui se penche, voit bien qu'il y a du vide. Donc aller se percher pour faire une photo... Bon, c'est la thèse qui a été retenue, puis voilà. »
Le doute persiste. Wang Jian était l'un des hommes les plus riches de Chine. Son groupe HNA était endetté à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Certains y voient un règlement de comptes. D'autres un accident tragique. La justice française n'a pas rouvert le dossier.
L'investisseur fantôme de Toulouse : Mike Poun
Janvier 2015. L'aéroport de Toulouse-Blagnac change de mains. Un groupe chinois dirigé par Mike Poun en prend le contrôle. Il promet des investissements pour développer l'activité. Quatre mois plus tard, il disparaît.
Le régime chinois le rappelle à Pékin. Des accusations de corruption sont lancées contre lui. Stéphane Boras, syndicaliste opposé à la privatisation, raconte : « Pendant un mois et demi, il n'a aucune nouvelle du nouveau propriétaire. Ça n'a pas posé de problème semble-t-il aux autorités françaises. »
Mike Poun finit par revenir. Mais le flou demeure. « On a un actionnaire dont le PDG a un bureau à Paris, place de la Madeleine, où il y a personne. En fait, ce sont des sociétés écran. Dans ces sociétés écran, il a dû y avoir de la corruption selon le gouvernement chinois, j'imagine. Et donc il a été emprisonné, et on sait pas pourquoi, et il est sorti on sait pas pourquoi non plus. »
Quatre ans après le rachat, Mike Poun veut revendre ses parts. La plus-value estimée : 200 millions d'euros. « Ce qu'on a compris depuis le début, c'est que c'est un fond d'investissement rapide qui vient acheter une infrastructure florissante et qui va essayer de partir le plus vite possible avec le plus d'argent », analyse Stéphane Boras.
L'affaire illustre un schéma : des hommes d'affaires chinois achètent des actifs stratégiques en France, puis disparaissent ou sont rappelés par Pékin. L'aéroport de Toulouse reste géré par le groupe chinois, mais le PDG est introuvable. Les syndicats dénoncent un manque de transparence. Les autorités françaises n'ont pas commenté.
Rouet Chin : 3 000 hectares, puis le silence
En 2014, Rouet Chin achète plus de 3 000 hectares de terres dans l'Indre et dans l'Allier. Il est l'un des 300 hommes les plus riches de Chine, avec une fortune personnelle estimée à 1,5 milliard de dollars. Membre actif du Parti communiste chinois, il a siégé à la commission consultative du peuple, une instance politique influente.
Il ouvre les portes de son ranch près de Pékin. Il monte à cheval, cultive des légumes bio dans ses serres. « Les Chinois sont très inquiets de ce qu'ils mettent dans leurs assiettes depuis une série de scandales », explique-t-il. Sa ferme bio produit des légumes sans produits chimiques. Il possède 30 000 vaches laitières en Mongolie intérieure.
Son groupe pèse 3 milliards d'euros et emploie plus de 4 000 personnes. Il veut ouvrir 1 500 boulangeries à la française en Chine. Pour cela, il importe du blé français. Il a acheté huit fermes en France. « Nous sommes les premiers Chinois à investir dans l'agriculture française », déclare-t-il.
Sur son bureau trône une statue en or massif de Deng Xiaoping, l'ancien président chinois. Il affiche sa proximité avec le régime. Les journaux télévisés d'État l'invitent régulièrement à vanter l'économie socialiste. « Nous travaillons sur un partenariat pour la fabrication de farine en France à partir de blé français », dit-il lors d'un salon à Shanghai.
Puis, plus rien. Son assistante annule une visite en France. « Monsieur Rou n'est plus disponible, plus du tout disponible. Nous avons eu un changement de planning de dernière minute. » Selon la presse britannique, son groupe est au bord de la faillite. Les banques chinoises lui demanderaient de rembourser. Il ne pourrait plus voyager à l'étranger.
Dans les médias chinois, aucune information. À ce jour, nous n'avons plus aucune nouvelle de monsieur Rou. Sa fille Jinzu, qui détenait 20 % des parts, n'a pas donné signe de vie. Le milliardaire proche du parti s'est évaporé.
La révolution économique de Xi Jinping
Xi Jinping arrive au pouvoir en 2013. La campagne anti-corruption démarre. Plus d'1,5 million de personnes ont été arrêtées. Leur condamnation par une justice aux ordres est systématique, selon Goengi. « Vous avez de l'argent, alors vous êtes un criminel. Ça ne fait pas de doute. C'est trop facile pour eux de tuer les gens, de les faire disparaître, de leur faire peur. »
En 2015, selon l'Institut Hurun de Shanghai, la Chine comptait 596 milliardaires, dépassant les 537 des États-Unis. Aujourd'hui, des centaines d'entre eux auraient disparu ou seraient en exil. Goengi parle d'une « nouvelle révolution culturelle, la révolution économique ». Il affirme que le régime saisit les biens des sociétés privées, kidnappe et vole.
Les cas de Wang Jian, Mike Poun et Rouet Chin illustrent ce phénomène. Tous trois avaient des liens avec la France. Tous trois ont connu une fin brutale : mort suspecte, disparition, silence. La justice française n'a pas enquêté au-delà des conclusions officielles. Les autorités chinoises n'ont pas commenté.
Le dossier est loin d'être clos. Des questions demeurent. Qui a poussé Wang Jian ? Où est Mike Poun ? Rouet Chin est-il vivant ? Les réponses se trouvent peut-être dans les vidéos de Goengi, ou dans les archives des banques chinoises. Une chose est sûre : la France est devenue un théâtre secondaire d'une guerre économique qui se joue à Pékin.
Sources
- Vidéo YouTube « Milliardaires chinois en France : enquête sur des disparitions suspectes » (Le D
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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