Fos-sur-Mer : 50 litres d'eau empoisonnée — le port interdit, la ville boit

Ordre simple, cinglant – presque administratif
« Ne buvons plus l’eau du robinet, mais celle des fontaines à eau. »
Voilà. L’affiche est placardée dans l’enceinte du Grand Port maritime de Marseille-Fos (GPMM). Depuis plusieurs mois, des mails internes et des publications sur les réseaux sociaux la relaient. L’info circule. Mais elle reste confinée au site industriel.
Pourquoi ? Parce que personne ne veut d’une panique. Parce que le GPMM est une zone sous tension – logistique pétrochimique, emplois précaires. Parce que dire la vérité reviendrait à admettre que l’eau potable, ce bien commun, est devenue toxique.
Les PFAS, ces polluants éternels, ne se voient pas. Ne se sentent pas. Ne se goûtent pas. Ils tuent à petit feu.
Dans l’enceinte du port, l’interdiction de boire l’eau du robinet est formelle. Les employés ont droit à des fontaines filtrées. Mais les intérimaires, les sous-traitants, les visiteurs ? Eux boivent à la fontaine publique. Celle qui puise dans le même réseau que le reste de la ville. — Et ce n’est pas rien.
Car cette eau irrigue aussi Fos-sur-Mer. Ses écoles. Ses maisons. Ses restaurants. Ses crèches. Les relevés ? Ils frôlent les seuils autorisés. Pas au-dessus. Juste en dessous. Assez pour être légaux. Assez pour être dangereux.
PFAS : le poison que le corps n’oublie pas
Les PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées, sont des molécules de synthèse. Créées dans les années 1950 par 3M ou DuPont. Leur promesse ? Résister à la chaleur, à l’eau, aux graisses. Leur réalité ? Elles ne se dégradent jamais.
Elles s’accumulent dans les sols. Dans les nappes phréatiques. Dans le sang humain.
Des études récentes – Anses, Institut national du cancer – lient l’exposition aux PFAS à des cancers du rein, des testicules, de la thyroïde. À des perturbations hormonales. À une baisse de la fertilité. À des malformations congénitales.
Les seuils réglementaires français sont parmi les plus laxistes d’Europe. En 2024, l’Union européenne a proposé 0,1 µg/L pour certains PFAS dans l’eau potable. La France a négocié un délai de dix ans pour s’y conformer.
Dix ans. Pendant ce temps, à Fos-sur-Mer, les relevés frôlent les limites autorisées. Pas de quoi alarmer officiellement. Juste de quoi maintenir le statu quo.
Mais qui a signé ces seuils ? Qui a décidé que 0,5 µg/L était acceptable, alors que les études montrent des effets dès 0,1 µg/L ? Les noms sont dans les archives parlementaires. Les votes. Les amendements. Les compromis avec les industriels.
Le GPMM n’a pas attendu la loi pour agir. Il a interdit l’eau. Discrètement. Sans conférence de presse. Sans alerter la mairie de Fos-sur-Mer.
« Ne buvons plus l’eau du robinet. » L’affiche est en ligne depuis des mois. Qui l’a vue ? Qui l’a relayée ?
15 000 habitants, une seule information
Fos-sur-Mer, 15 000 habitants. Une zone industrielle parmi les plus polluées de France. Raffineries, usines chimiques, un port qui brasse conteneurs, pétrole, produits toxiques. L’eau potable, ici, est un sujet tabou.
Les habitants le savent-ils ? Certains, oui. Les plus informés – ceux qui lisent Marsactu, les alertes associatives. Mais la majorité ?
« Les gens ne percutent pas le danger », résume Violette Artaud, journaliste à Marsactu, dans l’enquête publiée par Mediapart le 24 mai 2026.
Elle a raison. Comment percuter quand l’eau coule claire du robinet ? Quand aucun goût, aucune odeur ne trahit la contamination ? Quand les autorités locales ne disent rien ?
Le GPMM a agi en interne. Sans prévenir la mairie. Sans informer les habitants. Pourquoi ? Parce que l’information, si elle sortait, provoquerait une crise. Crise de confiance. Crise économique. Crise politique.
Alors on affiche dans l’enceinte du port. On envoie des mails. On poste sur les réseaux sociaux. Mais on ne fait pas de bruit. Pas de conférence de presse. Pas d’alerte sanitaire.
C’est là que ça devient intéressant. Le GPMM a-t-il le droit de gérer seul cette information ? La loi sur l’eau potable impose-t-elle une transparence totale ? Les élus locaux ont-ils été informés ? Les réponses sont floues. Volontairement.
La justice enquête. Mais sur quoi ?
L’enquête judiciaire est ouverte. Depuis combien de temps ? Le parquet de Marseille ne communique pas. Les juges d’instruction non plus.
Ce que l’on sait, c’est que l’affaire a été signalée par une association locale. Ou un syndicat. Ou un lanceur d’alerte. Les détails restent flous. Volontairement, encore.
Mais les faits, eux, sont clairs :
- L’eau distribuée dans l’enceinte du GPMM est interdite à la consommation depuis plusieurs mois.
- Cette même eau est distribuée à Fos-sur-Mer.
- Les relevés de PFAS frôlent les seuils autorisés.
- Des personnes continuent de boire cette eau, sans savoir.
La justice enquête donc sur une contamination. Sur une possible mise en danger de la vie d’autrui. Sur un défaut d’information. Les responsables ? Pas de noms, pour l’instant. Mais des pistes : les industriels riverains, le gestionnaire du réseau d’eau, l’État – qui fixe les seuils.
Le GPMM est un établissement public, sous tutelle de l’État. C’est l’État qui nomme son directeur. C’est l’État qui approuve son budget. C’est l’État qui fixe les normes. Alors, l’État savait-il ? La question est rhétorique. Bien sûr qu’il savait.
Ils font les relevés régulièrement. Les analyses sont transmises aux Agences régionales de santé (ARS). Les seuils sont connus. Les dépassements, même minimes, sont enregistrés. Mais tant que les seuils ne sont pas franchis, rien ne bouge. Rien ne s’affiche. Rien ne se dit.
C’est le principe de la tolérance réglementaire. Un poison, tant qu’il reste sous le seuil, est légal. Même s’il s’accumule. Même s’il tue à long terme.
Précédents : quand l’État ferme les yeux
Fos-sur-Mer n’est pas un cas isolé. C’est un système.
En 2023, Mediapart révélait des dizaines de sites contaminés aux PFAS : usines 3M près de Lyon, sites de production de Teflon dans l’Oise, bases militaires, aéroports. À chaque fois, la même rengaine : les seuils sont respectés, l’eau est potable, pas de panique. Mais les habitants continuent de boire. Et les cancers continuent de frapper.
Le 24 mai 2026, Mediapart publie un nouveau volet du dossier « Polluants éternels : la France empoisonnée à perpétuité ». L’article, signé Violette Artaud (Marsactu), met en lumière Fos-sur-Mer.
« Ne buvons plus l’eau du robinet, mais celle des fontaines à eau. » La consigne est là, depuis des mois. Mais combien de travailleurs l’ont lue ? Combien l’ont prise au sérieux ?
Les affiches sont en français. Une partie de la main-d’œuvre du port est étrangère – intérimaires d’Espagne, du Portugal, du Maghreb. Ils ne comprennent pas toujours les consignes. Ou les ignorent. Parce que l’eau du robinet, ça a toujours été buvable. Pourquoi ça changerait ? Parce que ça a changé. Et personne ne leur a dit.
Les travailleurs du port : otages silencieux
Le Grand Port maritime de Marseille-Fos, ce sont des milliers d’emplois. Dockers, grutiers, agents de maintenance, chauffeurs, intérimaires. Beaucoup boivent l’eau du robinet. Par habitude. Par nécessité. Parce que les fontaines ne sont pas partout.
L’un d’eux témoigne, sous couvert d’anonymat : « On nous a dit de ne pas boire l’eau du robinet. Mais on nous a pas dit pourquoi. C’est juste une affiche. On boit là où on peut. »
Il n’est pas le seul. Les syndicats, interrogés par Marsactu, confirment : l’information n’a pas été accompagnée d’explications. Pas de réunion d’information. Pas de distribution de bouteilles. Pas de filtres individuels. Juste des affiches.
« Ne buvons plus l’eau du robinet, mais celle des fontaines à eau. » C’est une phrase. Pas une procédure. Pas une protection.
Les travailleurs continuent donc de boire. Parce qu’ils n’ont pas le choix. Parce que les fontaines sont parfois en panne. Parce que l’eau du robinet est gratuite. Parce que le danger, ils ne le voient pas.
Les seuils : le piège mathématique
Parlons-en, des seuils. En France, la limite pour un PFAS spécifique dans l’eau potable est de 0,5 µg/L. Pour la somme des PFAS, 1 µg/L. Ces chiffres viennent d’où ? De l’Union européenne, qui les a fixés en 2023. Mais la France a négocié un délai d’application jusqu’en 2036 – dix ans de plus pour se conformer.
Pendant ce temps, les seuils provisoires sont plus élevés. Plus tolérants. Plus dangereux. À Fos-sur-Mer, les relevés frôlent ces seuils provisoires. Pas au-dessus. Juste en dessous. Donc c’est légal.
Mais la science, elle, ne connaît pas les seuils légaux. Elle montre que les PFAS s’accumulent dans le corps humain. Que même à très faible dose, ils augmentent le risque de cancer. Que les seuils devraient être proches de zéro.
Fixer des seuils stricts, ce serait fermer des usines. Interdire des productions. Perdre des emplois. Alors on tolère. On négocie. On attend. Et les habitants boivent.
Le silence des élus
Où sont les élus locaux ? Le maire de Fos-sur-Mer, interrogé par Marsactu, n’a pas souhaité répondre. Le conseil départemental des Bouches-du-Rhône non plus. La région Sud reste silencieuse.
Pourquoi ? Parce que le GPMM est un poids lourd économique. Parce que critiquer le port, c’est critiquer l’emploi. Parce que la pollution fâche. Alors on laisse faire. On laisse le GPMM gérer en interne. On laisse les affiches parler.
Mais les affiches ne parlent pas aux habitants de Fos-sur-Mer. Elles parlent aux travailleurs du port. Les habitants, eux, continuent de boire l’eau du robinet. Sans savoir. Sans alerter.
C’est un scandale sanitaire en silence. Et la justice enquête. Lentement.
Leçons de l’histoire
Ce n’est pas la première fois que la France découvre une contamination aux PFAS. En 2023, l’usine 3M de Pierre-Bénite, près de Lyon, était pointée du doigt. Taux records dans les eaux souterraines. Sols contaminés. Cancers en série. L’État avait promis des mesures, des seuils plus stricts, des contrôles renforcés.
Deux ans plus tard, Fos-sur-Mer montre que rien n’a changé. Même système. Mêmes compromis. Mêmes silences.
« Les gens ne percutent pas le danger », dit Violette Artaud. Parce qu’on ne leur dit pas. Parce qu’on leur sert une eau claire, sans goût, sans odeur. Parce que les seuils sont respectés.
Mais les seuils ne sont pas des limites de sécurité. Ce sont des compromis politiques. Des négociations entre la santé publique et les intérêts industriels. Et à Fos-sur-Mer, comme ailleurs, ce sont les habitants qui paient le prix.
Que faire ?
L’enquête judiciaire est ouverte. Mais elle avance lentement. Les associations locales réclament des mesures d’urgence : distribution d’eau en bouteille, analyse systématique des sols, information publique.
Le GPMM, lui, continue d’afficher ses consignes. Sans bruit. Sans transparence. Mediapart et Marsactu ont fait leur travail – ils ont révélé l’information. Mais derrière un paywall. Combien de Foséens l’ont lue ?
La question est posée. Elle reste sans réponse.
Sources
- Mediapart — dossier « Polluants éternels : la
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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