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SociétéÉpisode 3/3

Jeu vidéo en France : plans sociaux, IA imposée, harcèlement – le triple scandale Ubisoft-Nacon

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-15
Illustration: Jeu vidéo en France : plans sociaux, IA imposée, harcèlement – le triple scandale Ubisoft-Nacon
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Centaines de suppressions : la mécanique des holdings

200 personnes chez Ubisoft, liquidées via un plan de rupture conventionnelle collective. Nacon liquide Spiders. Big Badwolf disparaît. Quantic Dream supprime 95 emplois. Les chiffres s’accumulent — et ce n’est pas fini.

Antoine, délégué syndical STJV chez Spiders (ex-Spiders, désormais liquidé), ne mâche pas ses mots : « Officiellement, on a été liquidé parce qu’on n’avait plus de contrat. » La raison ? Une structure pyramidale où chaque studio est un centre de coût pour une holding — chez Ubisoft, Ubisoft International ; chez Nacon, Big Ben Nacon. « Les studios ne génèrent pas d’argent, ce sont des centres de coût de R&D. À tout moment, le groupe peut décider la fermeture sans justification économique », explique Shakim Mataoui, de Solidaire Informatique Ubisoft.

Conséquence directe : les licenciements n’ont rien à voir avec la santé réelle du marché. Le CEL (Syndicat des éditeurs de logiciels) annonce des revenus en hausse en 2024 malgré une baisse par rapport à 2023. « La crise, elle est annoncée par le patronat, mais lorsqu’on regarde les revenus que génère le jeu vidéo… », ironise Shakim. « C’est une crise de l’organisation, une crise des subventions non contrôlées. »

La structure juridique permet tout. Oui, vous avez bien lu : fermer un studio syndiqué, en ouvrir un autre à côté. C’est exactement ce qui s’est passé chez Nacon. Spiders et Killoton, studios à forte présence STJV, ont été liquidés ou voués à disparaître. En parallèle, Nacon a créé Grid Games — un studio concurrent où, selon Antoine, « on filtrerait les syndiqués dès le recrutement ». Des camarades ont passé des entretiens chez Grid Games. On leur a dit qu’il n’y aurait pas de syndiqués dans la nouvelle structure. Fausses annonces d’emploi sur LinkedIn, absence de contrat artificielle… Ces méthodes sont documentées.

Imposée sans consultation : l’IA générative

Nacon a présenté un outil d’IA appelé « Internia » dans ses studios non syndiqués. Pas de discussion préalable. Pas d’étude d’impact. « On implémente des outils en mode test, mais sans réflexion sur les conséquences », témoigne un intervenant.

Le problème ? L’IA générative est déjà utilisée pour coder. « Aujourd’hui, c’est très utilisé pour faire du code, et ça se voit moins que les images générées par IA », note un participant. Résultat : des juniors deviennent dépendants, perdent leurs compétences techniques. « Si elles doivent passer un test technique, elles n’y arriveront plus », alerte Shakim. « Et les seniors partent à la retraite sans former personne », ajoute Flavie Falet, chercheuse et historienne. « On perd des connaissances, du savoir-faire accumulé collectivement. »

Les joueurs ne sont pas dupes. La présentation du DLSS 5 par Nvidia ? Tournée en dérision sur internet. Le jeu Crazy Taxi a réussi à éviter l’IA générative — une rareté. « Les joueurs contestent, et ils ont raison », souligne un syndicaliste.

Pourtant, les directions foncent tête baissée. « Ils voient le très court terme : “Ah, je n’ai pas besoin d’embaucher à six mois, j’économise quelques millions.” Mais dans cinq ans, ils n’auront plus personne. » Les cabinets de conseil comme Accenture commencent à s’en rendre compte : faute de juniors formés, ils ne trouvent plus de seniors.

Condamnations et procès à venir : la justice rattrape Ubisoft

Trois cadres d’Ubisoft — Tommy François, Serge Asqu, Guillaume Patrux — ont été condamnés en première instance pour harcèlement moral et sexuel. Ce n’est pas une rumeur. C’est un jugement.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Une citation directe a été engagée contre la DRH Cécile Russell. Et Yves Guillemot, PDG, est accusé d’avoir été au courant sans agir. « On sait très bien qu’il était au courant tout du long et qu’il s’en foutait complètement », lance un intervenant.

Le procès en citation directe est prévu pour les 2 et 3 mars 2027. Procédure rare, qui permet aux parties civiles de traîner directement l’entreprise et ses dirigeants devant le tribunal.

Pourquoi est-ce crucial ? « Ça pourrait faire jurisprudence », explique Flavie Falet. « Encourager d’autres victimes à témoigner. Et surtout, obliger la presse généraliste à enquêter sur les conditions de travail dans le jeu vidéo. » Jusqu’ici, les enquêtes sont rares. « Les chefferies ne veulent pas entendre parler de jeux vidéo », déplore la chercheuse. « Mais l’affaire Ubisoft a fait parler. Il faut que ça continue. »

Un exemple récent : le studio Miclo a protégé son directeur artistique Franck Delfort, condamné pour agressions sexuelles. « Il a effacé toute mention de ce studio de son CV », témoigne un syndicaliste. « Et il continue à travailler dans le milieu. »

Les victimes, elles, quittent l’industrie. « C’est le serpent qui se mort la queue : comment féminiser le jeu vidéo si les femmes se barrent parce qu’elles se font harceler ? » interroge Antoine.

Appels à la grève et démission des patrons

Le STJV a appelé à la grève le 27 mai (année récente, non précisée). L’an dernier, il avait appelé à la démission d’Yves Guillemot. Rien n’y fait.

« On nous accuse d’aller trop au tribunal », soupire un syndicaliste. « Mais c’est une réponse civilisée. Parce que la réponse à un agresseur, ça peut être aussi un coup de poing dans la gueule. On a choisi la voie judiciaire. »

Les syndicats exigent une négociation sur l’IA. Des accords d’entreprise. Des expertises indépendantes. Pour l’instant, les employeurs refusent. « Ils imposent l’IA sans consulter les salariés », dénonce Shakim. « Sans objectif clair. Sans étude d’impact sur les risques psychosociaux. »

Les témoignages de salariés sont accablants. « On se demande si on sera encore là dans un an » (Begeek.fr). « En créant de la dette, sur la perspective de chiffres de vente qui étaient probablement très optimistes » (Begeek.fr).

L’État regarde ailleurs

L’État français verse des dizaines de millions d’euros d’aides publiques au secteur. Crédit d’impôt recherche pour Ubisoft Montréal (30 %). Subventions du CNC. Mais aucun contrôle sur l’utilisation de ces fonds.

Une commission sénatoriale sur la place des femmes dans le jeu vidéo a été jugée « superficielle et déconnectée des réalités » par les intervenants. « Ils parlent de parité, mais ils ferment les yeux sur le harcèlement systémique », commente Flavie Falet. Les sénatrices ont reçu une lettre. Des syndicats ont alerté. Silence.

« Il y a un besoin de médiatisation », insiste Antoine. « Il faut que les criminels aient peur en entreprise. Et qu’ils ne puissent pas juste effacer leur passé et recommencer ailleurs. »

Vers une jurisprudence ?

Les intervenants veulent voir le verre à moitié plein. « Ces discussions, ces procès, ces luttes n’existaient pas avant », rappelle l’un d’eux. « Aujourd’hui, on a les moyens de les mener. C’est violent, mais c’est un progrès. »

Le procès de mars 2027 pourrait être un tournant. « Si le système judiciaire suit, ça peut faire date et nous amener vers un mieux », espère Flavie Falet.

En attendant, les plans sociaux continuent. Les juniors sont licenciés en priorité. Les seniors partent sans former. L’IA grignote les postes. Et les victimes de harcèlement attendent justice.

« On n’aura pas gagné tant que les patrons auront peur de nous », conclut un syndicaliste. « Mais on va maintenir la pression. Et à la fin, on va gagner. C’est sûr. »

Cet article fait partie du dossier « Ubisoft : les dessous de la cellule anti-harcèlement post-#MeToo » (épisode 3). Les informations sont tirées du transcript d’un stream de Luma avec Flavie Falet, Antoine (STJV) et Shakim Mataoui (Solidaire Informatique Ubisoft), ainsi que de données vérifiées par Le Dossier via les sources mentionnées.

📰Source :youtube.com

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Épisode 3 · 2026-06-15

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