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Faillite de Makassar : l'édition indépendante française en danger

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-23
Illustration: Faillite de Makassar : l'édition indépendante française en danger
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Faillite de Makassar : l'édition indépendante française en danger

Six mois d'impayés. Pas un mois, pas deux. Six mois de chiffre d'affaires qui disparaissent. La faillite du distributeur Makassar — opérateur historique de l'édition indépendante radicale française — plonge des centaines de maisons d'édition dans une situation critique. Selon les témoignages recueillis, il s’agit de « l’une des pires crises de l’édition indépendante critique de son histoire récente ».

Quand le maillon faible casse tout

Makassar n'est pas un éditeur. C'est un distributeur. Sa mission : acheminer les livres des entrepôts jusqu'aux librairies. Sans lui, la chaîne du livre se brise.

Jean-Baptiste Noudi, éditeur chez Rod Boccard, détaille le mécanisme. « Le distributeur, c'est l'opérateur qui achemine d'un point de vue logistique les livres depuis leur lieu de stockage jusqu'aux librairies. » La chaîne compte quatre maillons : l'éditeur, le diffuseur, le distributeur, le libraire. Quand le dernier fait faillite, l'argent des ventes déjà réalisées ne parvient jamais aux premiers.

Marina Simonin, des Éditions sociales et de La Dispute, confirme : « On se retrouve avec des impayés qui sont des sommes parfois très importantes. » L'estimation donne le vertige : environ six mois de chiffre d'affaires envolés pour les centaines d'éditeurs impactés. « C'est une des pires crises de l'édition indépendante critique de son histoire », répète-t-elle.

Le constat est implacable. Les livres ont été vendus. Les librairies ont payé. Makassar a encaissé. Mais l'argent ne sera jamais reversé. Résultat : les éditeurs se retrouvent avec des dettes d'impression, de fabrication, de droits d'auteur. Et des caisses vides.

Six mois d'impayés : une trésorerie assassinée

L'économie de l'édition indépendante fonctionne en « économie zéro ». Les recettes des ventes financent les projets suivants. Pas de trésorerie de réserve. Pas de marge. « On utilise les recettes pour financer les projets d'après », explique Noudi.

Six mois d'impayés effacent la moitié de l'année de travail. « On ne peut pas percevoir l'argent des ventes qui ont déjà été effectuées sur les livres précédents, ça nous met dans une situation compliquée puisque on peut pas produire les livres d'après », ajoute-t-il.

Les conséquences sont immédiates. Certaines maisons ne survivront pas. « Il est certain qu'il y a quelques camarades qui vont rester sur le carreau », prévient Marina Simonin. Les dettes sont trop lourdes. La trésorerie trop faible.

Ce n'est pas une crise de la demande. Les livres se vendent. Les librairies font leur travail. Les diffuseurs aussi. Le problème se situe uniquement au niveau de la distribution. Mais ce maillon est vital. Sans lui, la chaîne entière s'effondre.

Une fragilité structurelle

Les éditeurs indépendants ne sont pas des industriels. Ils produisent peu de titres, mais des livres exigeants. « On fabrique pas du flux, on fabrique des objets éditoriaux qui ont tous leur légitimité et leur singularité », insiste Noudi.

Le contraste avec l'édition industrielle est saisissant. « L'édition indépendante française produit beaucoup moins de quantité de livres, mais des livres très pertinents. Des livres que personne d'autre ne produirait. » Des livres féministes, antiracistes, sur Gaza, sur le capitalisme.

Marina Simonin le rappelle : « Pas de compréhension de ce qu'est le capitalisme et ses transformations aujourd'hui sans les éditeurs indépendants et critiques. Pas d'édition féministe. » Ce sont ces petits éditeurs qui ont imposé des thématiques devenues centrales. « Si cette thématique elle a pu s'imposer, c'est grâce à des éditeurs indépendants et critiques. »

Mais leur fragilité est structurelle. Le marché de l'édition est écrasé par dix groupes. 90 % du marché est produit et détenu par eux. Les quatre premiers sont Hachette, Media-Participations et Madrigall. « La difficulté de Makassar de continuer à exister sur ce marché est le reflet de nos difficultés », analyse Noudi.

Bolloré, l'arbre qui cache la forêt

Le nom de Bolloré revient. Pas comme cause unique. « Bolloré, c'est la face immergée de l'iceberg », explique Noudi. Il concentre le problème de la concentration éditoriale. Il incarne la radicalisation des élites, l'utilisation des médias et des maisons d'édition pour mener une « guerre civilisationnelle ».

Pourtant, le problème est plus profond. « Le problème, c'est pas simplement sa préférence idéologique, mais le fait qu'aujourd'hui puisse exister en France des énormes groupes comme celui de Hachette. » La concentration n'est pas un accident. C'est un système.

Les grands groupes ne cherchent pas le profit immédiat. « C'est pas parce que ça leur rapporte de l'argent, ils perdent de l'argent en général. » Leur objectif est d'imposer leur production, d'inonder les librairies, de grignoter l'espace social et mental.

La maison Fillard, du groupe HED, publie plus d'une centaine de titres chaque année. « Même les publics hyper réactionnaires de France ont pas le temps de lire tous ces bouquins-là », ironise Noudi. L'idée est de saturer le marché. « Inonder les librairies qu'il y ait plus que ça. »

Des librairies sous pression

La crise ne touche pas que les éditeurs. Les librairies indépendantes aussi sont attaquées. « Beaucoup de librairies indépendantes sont sous pression, voire même attaquées », témoigne Marina Simonin.

Elle cite des exemples : la librairie Violette et Compagnie à Paris, la librairie Transit à Marseille, la librairie Le Petit Égypte dans le sentier. « Des événements publics, des rencontres avec des autrices et des auteurs où des vitrines sont l'objet d'attaques véritablement contre ces lieux. »

Le contexte est celui d'une offensive de la pensée réactionnaire et néofasciste. « L'extrême droitisation de la parole publique », selon les termes employés dans la vidéo. Les éditeurs indépendants sont en première ligne pour défendre un espace de pensée critique.

Mobilisation : la bataille matérielle

Face à cette situation, deux axes sont déployés. Le premier : une bataille politique pour faire prendre conscience des problèmes de concentration et de distribution. « Mener la bataille culturelle aujourd'hui, c'est aussi poser cette question de la distribution », affirme Noudi.

Le second : un appel à la solidarité financière. Plusieurs maisons d'édition ont lancé des campagnes de dons. Une page, « Sauver les Indé », répertorie les cagnottes. « C'est intéressant de montrer que la bataille culturelle aujourd'hui c'est aussi une bataille matérielle », explique Simonin.

Le soutien immédiat passe par les achats. « Le plus important, c'est surtout d'aller dans les librairies indépendantes, acheter et soutenir en achetant des bouquins publiés par des maisons indé », insiste Noudi. En attendant la mise en place d'un nouveau système de distribution, prévu pour septembre, les éditeurs recommandent d'acheter directement sur leurs sites. « Ça permet un apport de trésorerie. »

Les éditeurs ne font pas la manche. Leurs livres se vendent, ils circulent. « Simplement là l'argent des ventes de nos livres ne nous sera pas versé. » L'édition indépendante et radicale française est dynamique, fertile. « Elle a plein de projets à développer. »

Mais sans distributeur, une maison d'édition est condamnée à la marginalité. « Un éditeur sans diffuseur distributeur, il se retrouve contraint à l'autodiffusion. Vous devez tout seul essayer de contacter les plus de 3 000 librairies en France. » Une tâche impossible pour une petite équipe.

Les questions restent sans réponse. La faillite de Makassar est-elle le signe avant-coureur d'une hécatombe ? Combien de maisons survivront ? Les mois à venir diront si l'édition indépendante française peut tenir tête à la concentration du marché.

Sources :

  • Vidéo YouTube (transcript fourni) – témoignages de Jean-Baptiste Noudi (Rod Boccard) et Marina Simonin (Éditions sociales, La Dispute).
  • Page « Sauver les Indé » – plateforme recensant les cagnottes de soutien aux éditeurs indépendants.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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