Mainmise sur la presse : comment les milliardaires et l'État verrouillent l'information

Vingt-cinq millions de millionnaires dans le monde. Un patrimoine record de 98 300 milliards de dollars. La France compte 145 milliardaires — quatre fois plus qu’il y a vingt ans. Et neuf d'entre eux possèdent 90 % des médias français. Ce n'est pas un hasard. C'est une construction politique.
Depuis 2008, des hommes d'affaires venus du luxe, de la téléphonie, de l'armement ou du transport maritime ont croqué les journaux, les chaînes de télévision, les radios. Sans expérience du métier. Sans intention industrielle. Pourquoi ? Pour l'influence, la connivence, le service rendu au pouvoir. « C'est une sorte de jeu terrible pour la presse », explique un observateur dans une enquête récente. « Ce n'est pas le droit à l'information qui les motive. »
Le dossier est loin d'être clos. Il s'aggrave.
La chronique d'une concentration annoncée
Bernard Arnault ouvre le bal en 2008. Il prend le contrôle du groupe Les Échos. Huit ans plus tard, il ajoute Le Parisien à son portefeuille. Les conséquences sont immédiates : un article du service culture du Parisien — élogieux pour le film Merci Patron de François Ruffin, qui critique Arnault — disparaît. « Hop, le papier va à la poubelle parce qu'on n'insulte pas l'actionnaire », raconte la même source.
Xavier Niel suit en 2010. Avec quelques associés, il prend le contrôle du groupe Le Monde (quotidien, Télérama, Le Monde diplomatique). Puis ce sont L'Obs, Nice-Matin, France-Antilles. Une boulimie d'achats, mais toujours sans logique éditoriale. En 2016, Niel licencie la directrice de L'Obs, Nathalie de Lancelin, pour des motifs ouvertement politiques, selon l'enquête.
Patrick Drahi arrive ensuite. Sa méthode ? La finance folle. Les banques lui prêtent 50 milliards d'euros en deux ans. Il rachète Libération — dit-on pour faire plaisir à François Hollande, dont le quinquennat s'enlise. Cent millions d'euros pour être bien vu à l'Élysée. Puis c'est le groupe L'Express, puis BFM TV. Une fois le service rendu, il se débarrasse des titres. « C'est une sorte de jeu terrible pour la presse. »
Mais le tournant le plus grave intervient avec Vincent Bolloré.
Bolloré : l'empire vertical de l'extrême droite
Vincent Bolloré a construit son groupe sur les décombres du capitalisme colonial français. Devenu le premier actionnaire de Vivendi, il contrôle Canal+, iTélé (rebaptisée CNews), puis Le JDD, Paris Match, Europe 1. Il ajoute Havas (géant de la publicité), un institut de sondage, des sociétés de production, et le premier éditeur français Editis — avant de le céder à Bruxelles pour prendre le contrôle du groupe Hachette.
Ce n'est plus une concentration horizontale (plusieurs titres). C'est une concentration verticale : il contrôle l'information, la publicité, les sondages, l'édition. « Il contrôle le droit de savoir et la liberté d’opinion », résume l'enquête.
Dès 2015, Bolloré nomme à la tête d'iTélé un jeune trentenaire : Guillaume Zeller. Ce dernier est le petit-fils du général putschiste Adrien Zeller, l'un des quatre généraux félons de la guerre d'Algérie. Sur le blog d'extrême droite Boulevard Voltaire, Guillaume Zeller réhabilite Paul Aussaresses, le général qui a promu la torture en Algérie. « On voit bien le cheminement », note l'enquêteur.
Depuis, CNews promeut Éric Zemmour, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale. Le JDD a vu sa rédaction se vider après la nomination de Geoffroy Lejeune, issu de la mouvance identitaire. Et pourtant, LVMH — le groupe de Bernard Arnault — continue de financer le JDD par la publicité. « Jamais Bernard Arnault n’aurait continué à porter de la publicité au JDD en d’autres temps », regrette la source.
La complicité des pouvoirs publics
Sarkozy, Hollande, Macron. Tous ont facilité ces concentrations, selon l'enquête. « La puissance publique a toujours été du côté des puissances financières. »
En 2014, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, laisse filtrer son souhait d'assouplir les critères anticoncentration de la loi de 1986. Ces critères interdisent à un actionnaire de contrôler plus de 49 % d'un groupe de la TNT et plus de 8 % d'audience, et empêchent d'agréger un journal papier et une télévision. Macron voudrait les supprimer. « À l'évidence, ce que l'on vit justifierait l'inverse : les renforcer », relève l'enquête.
Sous Hollande, une proposition de loi du député socialiste Bloche visait à accorder un statut juridique aux rédactions, leur conférant un droit d'approbation et de révocation de leur directeur. Le texte est écarté. « La position de la puissance publique a été une position en appui de la création de grands mastodontes », constate l'enquête.
Macron va plus loin. En 2022, il soutient le projet de fusion TF1-M6. Pour le faire aboutir, il tente d'exfiltrer la présidente de l'Autorité de la concurrence, jugée hostile au projet. « Si la fusion avait vu le jour, le groupe unifié aurait capté près de 75 % des recettes publicitaires », indique la source. Le projet échoue finalement, mais la manoeuvre révèle la méthode.
L'audiovisuel public : asphyxie et mise au pas
Le service public était le dernier sanctuaire. Il est aujourd'hui attaqué sur deux fronts.
Premier front : la suppression de la redevance audiovisuelle en 2022. Le budget n'est plus sanctuarisé. La menace d'asphyxie est réelle. « On supprime un budget autonome pour mettre l'audiovisuel public sous dépendance directe du gouvernement », analyse l'enquête.
Deuxième front : le projet de fusion des entités de l'audiovisuel public — Radio France, France Télévisions, l'INA, etc. — en une holding unique. « Quand l'audiovisuel public est éclaté, il y a des zones de liberté. Avec un seul patron qui nomme ses responsables, c'est la caporalisation généralisée », prévient la source. Objectif affiché : faire des économies. Objectif réel, selon l'enquête : le contrôle politique. « La seule cohérence du projet, c'est l'autoritarisme macronien. »
La nomination de Sibyle Veil à la tête de Radio France illustre cette logique. Elle est la compagne d'un ami proche d'Emmanuel Macron, tous deux anciens d'ENA. « On nomme des proches », résume l'enquête.
Les mécanismes de l'emprise
Comment un système aussi verrouillé perdure-t-il ? Par des leviers discrets.
Les aides directes à la presse. Bernard Arnault touche à lui seul près de 20 % des aides directes allouées à la presse française. « Il n'en a aucun besoin. C'est le petit monde de l'entre-soi d'une oligarchie très nombreuse et très solidaire », pointe l'enquête.
L'absence de statut juridique pour les rédactions publiques. Contrairement à certains pays, les journalistes de France 2 ou de Radio France n'ont pas de droit d'approbation ou de révocation de leur directeur. « Cela leur permettrait de s'opposer aux pressions venant de l'Élysée. »
Le non-respect des cahiers des charges. La concession de TF1, accordée en 1987 pour dix ans, n'a jamais fait l'objet d'un nouvel appel d'offres. « La fréquence est un bien public. Depuis 1987, Martin Bouygues la détient sans concurrence », rappelle la source.
L'étrange défaite des élites
L'enquête cite un parallèle troublant : L'Étrange Défaite de Marc Bloch, écrit en 1940. L'historien y expliquait que la France n'avait pas été vaincue par les Allemands, mais par ses propres élites, déjà du côté des vainqueurs. « Aujourd'hui, on voit la même intériorisation », affirme l'intervenant.
Les élites françaises, la Macronie en tête, considèrent que le lieu du débat public est désormais sur CNews ou au JDD. « Ils accréditent l'idée que l'épicentre du débat est là. Du même coup, ils solidifient la domination de l'extrême droite sur l'information. »
La preuve ? LVMH continue de financer le JDD malgré son orientation éditoriale. « Chacun observe Bolloré en disant qu'il annonce le monde dans lequel on risque de basculer. »
Une lueur dans le bocal
Le tableau est sombre. Mais il existe des contre-feux. Mediapart, cité comme un « contre-modèle réussi », a prouvé qu'un journal indépendant, financé par les citoyens, peut survivre et enquêter. L'enquêteuse rappelle la métaphore de Plenel : « Les médias sont un bocal de poissons rouges. Il est très pollué. Cela ne sert à rien d’accabler les poissons. Il faut dépolluer le bocal. »
Des collectifs de journalistes émergent. Informer n'est pas un délit. Des sociétés de journalistes se mobilisent. Des citoyens souscrivent.
« Il y a un bouillonnement démocratique fragile, mais il existe », conclut la source.
Reste une question : combien de temps le bocal pourra-t-il résister à la pollution ? Le dossier est loin d'être clos.
Sources :
- Vidéo YouTube (analyse dédiée)
- Capgemini, World Wealth Report 2025
- Observatoire des inégalités, Riches en France
- LCP, Neuf milliardaires détiennent 90% des médias français
- Marc Bloch, L'Étrange Défaite (1940)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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