Prisma Media : 265 licenciements malgré 42 millions de bénéfices – la méthode Bolloré

265 postes, 42 millions, zéro gêne
Le 19 décembre 2025, la direction de Prisma Media convoque les représentants du personnel. Message : la situation économique se détériore. Un nouveau plan de sauvegarde de l’emploi va être lancé. Il vise entre 220 et 240 salariés. En comptant le premier PSE de 54 postes annoncé en juillet, ce sont 265 emplois qui doivent disparaître. Soit 40 % des effectifs. Depuis le rachat par Bolloré en 2021, plus de 170 journalistes étaient déjà partis via la clause de cession. Le groupe comptait alors près de 1 000 salariés. Aujourd'hui, il en reste 650. Demain, peut-être 385.
Et pourtant. Prisma Media est le leader de la presse magazine en France. Son chiffre d'affaires depuis 2021 atteint 1,68 milliard d'euros. Les bénéfices nets cumulés sur la même période ? 42 millions d'euros. En 2025, l'entreprise a dégagé 6 millions de bénéfices. Un résultat positif. Pas de quoi justifier une saignée de cette ampleur, même du point de vue comptable. « Comment une entreprise bénéficiaire peut se dire je vais supprimer 40 % de mes postes ? », interroge un représentant du personnel dans la vidéo. La question reste sans réponse de la direction.
Les documents en attestent : l'administration du travail n'a plus le droit de contrôler le motif économique d'un PSE depuis les ordonnances Macron. Une entreprise peut licencier massivement tout en gagnant de l'argent. C'est la loi. Mais est-ce acceptable ?
La méthode Bolloré : racheter, casser, orienter
Vincent Bolloré ne découvre pas la presse magazine avec Prisma. Il possède déjà CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche. Sa méthode est rodée. Isabelle Roberts, journaliste et co-auteure de « 253 articles de l’Empire », la décrit : « Mettre un agent provocateur, un épouvantail. Ça peut être une personne, un article. » À Paris Match, ce fut une couverture sur un cardinal ultra-conservateur. La réaction en chaîne — grèves, tensions — permet de proposer des départs.
Chez Prisma, le scénario s'accélère à l'été 2025. La PDG Claire Léost quitte son poste fin août. Arrivent alors trois hommes surnommés « les Daltons » par les salariés : Gérald Brise-Viret, directeur général de Canal Plus ; Serge Jar ; et Michel Siboni. Arnaud Lagardère devient PDG de Prisma Media. « Ces petits hommes gris, les personnes sur qui Bolloré peut compter, qui vont avoir le petit doigt sur la couture du pantalon », témoigne un salarié.
Voilà. Le 22 juillet 2025, la direction signe un accord social pour un premier PSE de 54 salariés. Le lendemain, 23 juillet, elle annonce le rachat de deux titres — France Dimanche et Ici Paris — qui apportent 30 journalistes supplémentaires. Exactement le nombre de postes de journalistes supprimés dans le PSE. « La négociation a été déloyale », dénonce un représentant du personnel.
Une victoire judiciaire, une guerre qui continue
Face à ce qu'ils considèrent comme un camouflet, les syndicats portent l'affaire devant les tribunaux. En décembre 2025, ils obtiennent gain de cause. La cour d'appel administrative donne raison aux représentants du personnel. La direction est reconnue déloyale dans sa consultation du CSE. « On ne peut pas faire ce qu'on veut », insiste un délégué syndical. « Il faut que les délégués du personnel puissent faire leur travail. Sinon, ce serait reconnaître qu'on peut masquer des informations en toute liberté. » La décision n'arrête pas le plan social. Mais elle envoie un signal.
Pourquoi une telle obstination à tailler dans les effectifs d'une entreprise rentable ? La réponse dépasse la simple gestion. Prisma Media n'est pas une vache à lait. C'est un levier d'influence.
L'arme idéologique : des magazines people pour la présidentielle
Le groupe possède des titres grand public : Voici, Femme Actuelle, Télé Loisirs, Capital. Des magazines que des millions de Français lisent chaque semaine. Des magazines qui, historiquement, ne faisaient pas de politique. Mais Bolloré voit plus loin. « Les titres de Prisma vont participer à la campagne présidentielle », analyse Isabelle Roberts. « Femme Actuelle interviewe les candidats. On voit très bien la double page avec Jordan Bardella. »
La stratégie est cohérente. Les médias du groupe se servent de chambre d'écho mutuelle. Les invités de CNews passent sur Europe 1, les unes du JDD tournent autour de l'extrême droite. « Une fois sur deux, c'est Bardella, Sapho, Marine Le Pen, Zemmour, un truc contre l'audiovisuel public », relève la journaliste. Le tout crée un bruit médiatique qui favorise l'accession au pouvoir de l'extrême droite, selon les témoignages recueillis.
Le timing n'a rien d'un hasard. Les plans sociaux doivent s'achever début 2027. Juste avant l'élection présidentielle. « Est-ce qu'il n'aurait pas un groupe pour influer sur la campagne via ses magazines people ? », s'interroge un salarié. Un magazine people comme Voici peut cibler un adversaire politique par des paparazzades. Une arme redoutable.
Capital, l'émission phare du groupe, subit déjà des pressions éditoriales. Les journalistes voulaient enquêter sur Philippe Maurice, le cigarettier. Problème : Maurice est un client important d'Avas, l'agence de publicité de Vincent Bolloré. L'enquête a été réorientée vers une visite guidée du laboratoire. Un article anti-France Télévisions commandé par la direction a été refusé par la rédaction. Il a finalement été confié à un pigiste du JDD. « Devenir le bras armé économique de CNews », résume un journaliste de Capital.
Des terrasses fermées pour éviter les suicides
Au-delà des chiffres et des stratégies, il y a des vies. Des salariés de 50 ans qui savent qu'ils ne retrouveront pas de travail dans la presse. Des jeunes qui viennent d'avoir un enfant et n'ont plus de perspective. Une équipe de Capital dont deux collègues sont parties en ambulance le jour de l'annonce du PSE, effondrées. « On avait des terrasses au 4e étage. On a demandé à la direction de les fermer pour éviter des tentatives de suicide », confie un représentant du personnel.
Les témoins décrivent une ambiance de fin de monde. « Des gens qui ne voient plus d'avenir, qui ont peur de perdre leur emploi. » Un salarié plus âgé relativise : « J'ai 60 ans, je ne veux pas me plaindre. Je pense à ceux qui ont une petite cinquantaine. Trop jeunes ou trop vieux pour partir. » Le désespoir est palpable.
Pendant ce temps, le JDD, fer de lance idéologique de Bolloré, continue de perdre 6 à 7 millions d'euros par an. Aucun plan social n'y est prévu. « Parce que c'est une arme idéologique », tranche Isabelle Roberts. L'argent, quand il s'agit d'influence, n'est pas un problème.
Prisma Media, lui, paie le prix de la stratégie. 265 familles bientôt sans emploi. Une rédaction exsangue. Une indépendance éditoriale en ruines. Et une question que personne n'ose poser à voix haute : que restera-t-il du quatrième pouvoir quand toutes les rédactions seront sous contrôle ?
Sources :
- Vidéo YouTube d'enquête (source originale)
- Témoignages anonymes de salariés de Prisma Media recueillis dans le cadre de l'enquête
- Isabelle Roberts, journaliste et co-auteure de « 253 articles de l’Empire » (Les Jours)
- Représentants du personnel de Prisma Media
- Données financières de Prisma Media (chiffre d'affaires, bénéfices) issues des rapports d'entreprise cités dans la vidéo
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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