Hind Rajab : comment les médias français ont occulté sa mort pendant deux ans

Hind Rajab n'est pas un oubli isolé. Elle en est le révélateur. Le symptôme d'un système, pas d'un accident.
L'enquête de Blast, menée par la journaliste Nadia Vanon Converberg, a analysé une centaine d'articles et une vingtaine de sujets audiovisuels dans cinq pays — France, Italie, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis. Ce qu'elle révèle ? Une architecture. Des mécanismes de déshumanisation des Palestiniens. La reprise de récits issus de la propagande israélienne. Et un cadrage qui a imposé une idée simple : tout aurait commencé le 7 octobre.
Un test de réactivité médiatique
L'histoire de Hind Rajab, c'est d'abord un test. Un test de la réactivité de nos médias face à une information vérifiable, documentée, portée par des enregistrements audio et le témoignage d'une organisation reconnue — le Croissant-Rouge palestinien.
Dès le 30 janvier 2024, les médias américains s'emparent de l'affaire. CNN consacre un sujet de 3 minutes 30 à Hind Rajab le 1er février. NBC le lendemain. Le Washington Post publie le 2 février une reconstitution complète des événements avec cinq témoignages de la famille et cinq employés du Croissant-Rouge. The Guardian, la BBC, le New York Times s'emparent du sujet dans les jours suivants.
En France, le premier article paraît le 6 février. Soit huit jours après le post du Croissant-Rouge palestinien.
Et ce premier article français vient de l'AFP. L'agence France-Presse alimente la quasi-totalité des médias français via ses dépêches. La dépêche sur le meurtre de Hind Rajab est reprise par Libération, BFM TV et 20 minutes. Pas un seul reportage de terrain. Pas une seule interview exclusive. On recopie.
C'est là que ça devient intéressant.
80 % des articles français occultent la responsabilité israélienne
Le plus frappant n'est pas le retard. C'est ce que les articles disent — ou plutôt ce qu'ils ne disent pas.
Quand les corps sont retrouvés le 10 février, une question s'impose : qui a tué Hind Rajab ?
La réponse est dans les enregistrements. Hind et sa cousine Layan, 15 ans, décrivent la présence d'un char israélien. Une rafale de 64 tirs en 6 secondes interrompt la voix de Layan qui crie « Il nous tire dessus » avant de mourir en plein appel. La voiture sera retrouvée avec 335 impacts de balles.
Pourtant, regardez ce graphique. Dans 80 % des articles français, l'armée israélienne n'est pas nommée comme responsable directe. On lit « retrouvée morte », « décédée », « disparue au milieu des combats ». Libération, par exemple, évoque des chars « qui semblent avoir ouvert le feu ».
Israël, ce coupable qu'on ne saurait nommer.
« Bien sûr, l'un des protagonistes principaux de cette histoire est quand même Israël, explique Nadia Vanon Converberg. Les chars sont israéliens, les tirs étaient israéliens. Ça paraît assez difficile de le nier. Les efforts de la presse occidentale en général, continentale en particulier et française encore en particulier d'occulter la responsabilité d'Israël dans les tirs qui ont tué Hind Rajab, c'est quand même assez... Enfin, on peut quand même rester perplexe. C'est vraiment un cas assez carré, clair. Il n'y a pas vraiment d'ambiguïté en ce qui concerne la personne qui a appuyé sur la gâchette. »
Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas une question de maladresse ou de manque de source. C'est un choix qui révèle quelque chose sur le cadre dans lequel les rédactions françaises ont travaillé.
« Nous étions dans un contexte d'invisibilisation presque totale des victimes palestiniennes, poursuit la journaliste. On avait énormément de mal à humaniser, à traiter des sujets qui permettaient de rendre compte de ce qui se passait à Gaza. C'était vraiment la première fois où on s'emparait d'une histoire d'une victime palestinienne. »
Les contorsions des articles pour éluder la responsabilité directe d'Israël sont fascinantes. « Elle a été tuée, elle a été retrouvée morte, elle a été tuée par des tirs de char. En général, on incrimine Israël simplement à travers des citations du Croissant-Rouge palestinien ou de la famille. Parfois même des citations de confrères, pour se couvrir d'autant plus. »
Un confrère allemand, directeur de la rédaction d'un hebdomadaire très connu, a demandé à rester anonyme. Il a dit à Nadia Vanon Converberg : « En janvier 2024, cette histoire de Hind Rajab faisait peser non pas simplement des soupçons, mais accusait directement Israël de crime de guerre. Quel média sérieux allemand est prêt à prendre ce risque ? »
Le cadrage imposé : « tout a commencé le 7 octobre »
Parlons des mots. Parce que dans ce qui se passe à Gaza, les mots ne sont pas neutres. Ils construisent un récit. Et ce récit, on l'a fabriqué.
Premier exemple : « tout a commencé le 7 octobre ». Regardez les articles français sur Hind Rajab. Les deux tiers d'entre eux remettent sa mort dans le contexte des attaques du Hamas le 7 octobre. Dès la première ligne, dans 20 minutes, on peut lire : « l'offensive militaire lancée par Israël en réponse à l'attaque du Hamas le 7 octobre ». C'est systématique.
Plus de 60 % des articles français analysés replacent l'affaire Hind Rajab dans le contexte des attaques du Hamas. Au Royaume-Uni, c'est seulement un article sur cinq. En Italie, aucun.
Cette formule vient de l'AFP. L'enquête de Blast révèle que le 24 octobre 2023, la direction de l'agence envoie un email interne. Des employés en ont révélé le contenu. On y lit : « La guerre doit apparaître de façon incontournable comme déclenchée par l'attaque du Hamas du 7 octobre. »
Ce cadrage a un nom : c'est le récit israélien de la guerre de riposte. Et il s'est imposé dans toute la presse française. Alors que les journalistes qui connaissent le terrain le savent bien : le 7 octobre n'était pas le début. La violence, les bombardements israéliens, la crise humanitaire à Gaza durent depuis des décennies.
Mais ça, on ne le dit pas.
Le Hamas mentionné trois fois plus qu'au Royaume-Uni
Deuxième exemple : le Hamas partout. Dans les articles français sur Hind Rajab, le Hamas est mentionné en moyenne trois fois par article. Trois fois plus qu'au Royaume-Uni.
« Si je devais résumer la particularité de la France, c'était cette obsession du Hamas, analyse Nadia Vanon Converberg. Le terme Hamas était présent et récurrent dans les articles français de deux à trois fois plus que dans n'importe quel autre article. C'est énorme. On parle d'une histoire d'une petite fille prise dans la tourmente, tuée par un char israélien. A priori, le Hamas n'a rien à faire là-dedans. »
On trouve des articles où le mot Hamas est cité jusqu'à cinq fois pour raconter la mort de Hind Rajab. « C'est vraiment une particularité française. Si on compare aux États-Unis, à l'Angleterre, à l'Italie et même à l'Allemagne, la France est vraiment très préoccupée par le Hamas. »
Le Hamas n'a aucun rôle dans la mort de Hind Rajab. Mais il est omniprésent, comme un sous-titre permanent.
Les « bilans du Hamas » : une formule imposée
Troisième exemple, peut-être le plus révélateur : les fameux « bilans du Hamas ». Après le 7 octobre, il s'est imposé dans les médias français une pratique nouvelle : attribuer systématiquement les chiffres des victimes palestiniennes au « ministère de la Santé du Hamas » ou aux « chiffres du Hamas ».
Avant le 7 octobre, on disait « ministère de la Santé de Gaza » ou simplement « autorités palestiniennes ».
« J'ai énormément de journalistes qui ont travaillé depuis longtemps sur Gaza et qui me disaient : on disait toujours les bilans de morts palestiniens donnés par les autorités locales ou par le ministère de la Santé de Gaza, témoigne Nadia Vanon Converberg. Et soudainement, on les reprenait à l'antenne en disant "bilan du Hamas". C'est vraiment un élément central de la propagande israélienne. »
Pour rappel, ces chiffres, l'ONU les juge fiables. Même les renseignements israéliens les utilisaient dans leurs briefings dès janvier 2024. Mais coller « Hamas » au chiffre des victimes crée quelque chose dans l'esprit du lecteur ou du téléspectateur. Ça instille un doute. Comme si ces morts-là étaient moins réels, moins certains, moins dignes d'être pleurés.
Et cette formule a été imposée en France. L'Arcom, le gendarme de l'audiovisuel français, a été jusqu'à rappeler à l'ordre France Inter pour ne pas avoir précisé l'origine « Hamas » des chiffres de victimes palestiniennes et ne pas avoir mis ces chiffres au conditionnel.
L'institution chargée de veiller à l'impartialité des médias audiovisuels a elle-même validé et institutionnalisé ce cadrage.
Une journaliste de RTL résume : « C'est une autre façon de déshumaniser les Palestiniens. Ces Palestiniens, finalement, ce n'est pas grave. Ils sont comptés par le Hamas, donc ils n'existent pas. »
Des journalistes sous pression : « relayer la parole palestinienne, c'est relayer une parole terroriste »
Nadia Vanon Converberg s'est entretenue avec 19 journalistes — chefs de service et reporters ayant participé à la couverture de Gaza pour les grands médias en France, en Allemagne et en Italie. Certains ont souhaité rester anonymes.
Dans ces entretiens, quelque chose revient sans cesse. Ce n'est pas que les journalistes de terrain ne voulaient pas raconter Gaza. C'est qu'on les en a empêchés.
« Ce qui s'est passé, c'est que tout le monde a confirmé ce qu'on voyait dans nos données et dans nos graphiques, explique la journaliste. Il y a eu une espèce d'accompagnement et de répétition des éléments de langage imposés par Israël. Une espèce de mimétisme de tous ces éléments de langage imposés par la propagande israélienne. »
La question n'est pas la propagande israélienne — ils sont en guerre, ils savent ce qu'ils font. La question, c'est : pourquoi les rédactions françaises se sont-elles mises dans une position où elles ont arrêté de faire du journalisme pour devenir une courroie de transmission de ce récit ?
Il y avait d'un côté les reporters sur le terrain, choqués par ce qu'ils voyaient et entendaient, qui voulaient raconter. De l'autre côté, des directions de rédaction qui les en empêchaient.
Claudine MFC, qui a écrit sur cette histoire, témoigne d'une exigence à sens unique. On lui demandait d'être ultra précise, ultra rigoureuse dans ses articles sur Gaza. Pour les articles qui reprenaient un point de vue israélien, on ne lui posait pas de question.
À France Inter, dès les premiers jours après le 7 octobre, le directeur de la rédaction débarque dans la newsroom. Un journaliste raconte : « Attention, point vocabulaire. Quand on dit, on dit "les terroristes du Hamas". J'étais scotché. »
Dans une autre rédaction, un journaliste indépendant décrit qu'on a rajouté le mot « terroriste » dans son article sur le Hamas qu'il mentionnait simplement. « Il fallait absolument faire l'équation », dit-il.
À Libération, des journalistes témoignent d'un malaise énorme sur le traitement de Gaza. D'une impression que des ordres étaient donnés pour infléchir la couverture. Quand Check News, la rubrique fact-checking du journal, veut publier une contre-enquête sur le vrai et le faux du 7 octobre, la direction tente de l'en empêcher.
Un correspondant de la presse audiovisuelle française basé à Jérusalem témoigne d'un sentiment partagé par de nombreux confrères de terrain : « Relayer la parole palestinienne, c'est un peu relayer une parole terroriste. »
L'autocensure comme système
« La meilleure des consignes, celle qui marche le mieux, c'est cette espèce d'autocensure, analyse Nadia Vanon Converberg. Tout le monde sait parfaitement et a parfaitement internalisé que par exemple on doit dire "Hamas" quand on parle des bilans de victimes, que quelque part on doit recadrer à partir du 7 octobre. »
Il y a eu assez peu de cas de censure directe. Mais ça a plus marché sur cette internalisation de ce qu'on pouvait dire ou de ce qu'on ne pouvait pas dire. De ce qui était audible et acceptable.
« À chaque fois qu'on parlait, la plupart des correspondants disaient : on était laissé avec simplement "il faut toujours prendre un angle humanitaire ou parler d'enfants, de femmes". Complètement humanitaire, à travers ça, ça allait, ça passait. »
Une journaliste raconte que sa direction lui a dit : « Ton reportage, il est super, mais il est tellement bien que là, on a l'impression que c'est vraiment à charge. Tu pourrais pas essayer d'équilibrer un peu et d'ajouter un côté israélien ? » Elle répondait : « Si je faisais un reportage sur un otage israélien, est-ce qu'on me demanderait d'aller chercher une victime palestinienne ? »
« Ce poids de mesure, ce double standard, c'était que quand ça venait d'Israël, Israël c'est un vrai État qui a de vraies institutions, une démocratie, ils sont plus fiables. Quand ça vient de Gaza, quand ça vient des Palestiniens, il y a toujours cette suspicion. »
Beaucoup de journalistes ont dit : « Quand on essayait de faire notre boulot, on nous mettait dans la position où on avait l'impression de reporter le discours du Hamas ou de soutenir le Hamas. »
Il y a eu un glissement du code de pratique journalistique sur Gaza. Tous les gens qui ont essayé de faire leur boulot ont été taxés d'être des journalistes engagés.
Une abdication journalistique
Revenons à Hind Rajab. Pourquoi son histoire n'a-t-elle pas fait le buzz en France comme aux États-Unis ?
Parce qu'elle était palestinienne. Parce que nommer ses assassins, c'était nommer l'armée israélienne. Parce que les rédactions évoluaient dans un cadre imposé par les agences, les directions et parfois les institutions elles-mêmes qui rendaient ce hommage risqué, inconfortable, suspect.
Ce que révèle cette enquête, c'est que ce n'était pas une accumulation de hasard ou de manque de moyens. C'était un système. Un système de mots choisis, de cadrage imposé, de pression exercée et intégré qui a abouti à une couverture biaisée et raciste d'un génocide.
« Il y a une vraie dérive des médias en général, conclut Nadia Vanon Converberg. Ce qui s'est passé sur Gaza, c'est un cas extrême d'une certaine dérive des médias, d'incapacité à s'emparer d'un sujet très clivant, difficile, chargé d'émotion avec toutes sortes de pressions politiques. La solution de repli pour les grandes rédactions et pour le niveau exécutif, c'était de dire : on n'en parle pas. »
Plusieurs personnes ont dit : « Tout le monde a parfaitement internalisé que si on ne couvre pas très bien Gaza, il n'y aura pas de conséquences. Mais par contre, si on fait des erreurs ou quoi que ce soit envers Israël, les lobby israéliens ou la présidence, on aura des problèmes. »
Et c'est là que ça devient vertigineux. « Systématiquement, dans tous les pays qu'on a étudiés, la couverture médiatique de Gaza a reflété la diplomatie du pays dans laquelle elle se faisait. Les journalistes ne sont pas là pour accompagner ou refléter la ligne diplomatique du pays dans lequel ils sont. »
« Cette abdication journalistique, elle a permis et participé à l'écrasement de Gaza, au génocide à Gaza. Globalement, les médias occidentaux ont au mieux accompagné l'anéantissement de Gaza. »
Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU, mène actuellement une enquête pour rassembler des documents sur la complicité des médias dans le génocide à Gaza.
« Ça fait réfléchir sur notre responsabilité en tant que journalistes, conclut Nadia Vanon Converberg. Qu'est-ce qu'on est là pour faire ? Si on n'est pas là pour apporter les faits et pour apporter un contre-discours, pour informer sur des choses que les gens ne connaissent pas parce qu'elles sont obscurcies par une propagande ou par leur gouvernement... Alors, pourquoi on est là, nous les journalistes ? »
L'enquête continue.
Sources :
- Blast, enquête de Nadia Vanon Converberg
- Croissant-Rouge palestinien
- AFP, email interne du 24 octobre 2023
- CNN, sujet du 1er février 2024
- Washington Post, reconstitution du 2 février 2024
- Libération, BFM TV, 20 minutes, France Inter, RTL
- Arcom, rappel à l'ordre de France Inter
- Kaouther Ben Hania, film récompensé à la Mostra de Venise 2025
- Francesca Albanese, enquête sur la complicité des médias
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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