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PolitiqueÉpisode 11/14

Eau : le Sénat double le stockage agricole, 20% de l'eau potable fuit dans les réseaux

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-02
Illustration: Eau : le Sénat double le stockage agricole, 20% de l'eau potable fuit dans les réseaux
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Un milliard de mètres cubes d'eau potable s'envole chaque année dans les canalisations françaises. Soit 20% du volume total distribué. Le Sénat, de son côté, a voté le doublement du stockage réservé à l'agriculture d'ici 2035. Deux mondes qui s'opposent. Et le plan Eau du gouvernement ? Il n'alloue que 180 millions € par an pour colmater les brèches. Les experts, eux, estiment les besoins entre 2,5 et 3 milliards.

Un vote qui fracture

Le Sénat a donc voté le principe du doublement du stockage d'eau pour l'agriculture d'ici 2035. Chiffre à retenir — 15 milliards de mètres cubes sont déjà stockés aujourd'hui, selon la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher. 12 milliards dans les grands barrages, 3 milliards dans des plans d'eau de petite taille. Doubler ce volume ? « Serait juste pharaonique », a-t-elle déclaré.

Mais le rapporteur de la loi, lui, parlait du doublement du seul stockage réservé à l'agriculture. Pas du stockage total. La confusion a été levée pendant le débat. La tension, elle, reste. Pour Monique Barbu, sénatrice opposée à la mesure, ce doublement « risque de déséquilibrer un texte qui se voulait équilibré au moment même où la sécheresse s'installe dans nos campagnes ».

Henri Cabanel, sénateur RDSE de l'Hérault et viticulteur, ne cache pas son désaccord. « C'est une réaction d'un monde qui a peur », dit-il. Et d'ajouter : « Cinq lois en 19 mois, ça veut dire qu'on ne travaille pas comme il faut. » Selon lui, l'eau seule aurait mérité un projet de loi global. « Parce que l'eau, ce n'est pas uniquement que l'agriculture, c'est l'eau potable, c'est l'industrie. »

Esther Creuset-Delbourg, économiste de l'eau, renchérit : « On ne va pas dans le sens d'un meilleur partage. Il faut de la sobriété, produire pareil mais avec moins d'eau. » Elle s'inquiète : « Cette loi d'urgence agricole ne va pas dans le bon sens. Et en plus elle vient avant les présidentielles. »

7% de la surface irriguée, 15% des exploitations seulement

Les chiffres refroidissent le débat. Mathieu Brun, directeur scientifique de la fondation Farm, les pose : « Seulement 7% de la surface agricole utile est irriguée. Ça concerne 15% des exploitations. Le reste, c'est la pluie. » Et pourtant, cette agriculture irriguée est la plus productive. « C'est cette part-là qui produit le plus », dit-il.

Seulement 15 à 20% des exploitations ont accès à l'irrigation. Les autres dépendent des précipitations. Alors quand les régimes de pluie se modifient — surtout dans le sud de la France — la question devient vitale. « On a un vrai enjeu pour permettre à ces agriculteurs d'avoir accès à une eau, de changer des pratiques », insiste Mathieu Brun.

Le paradoxe ? On parle de « guerre de l'eau ». Mais les volumes prélevés pour l'agriculture ne représentent que 10% des prélèvements totaux. 45% partent au refroidissement des centrales nucléaires — et ce n'est pas rien. Le reste, ce sont les fuites.

900 000 km de canalisations, deux tiers ont plus de 50 ans

Le réseau d'eau potable français compte 900 000 kilomètres de canalisations. Deux tiers ont plus de 50 ans. Résultat : 20% de l'eau potable — 1 milliard de m³ — s'échappe chaque année par les fuites. L'équivalent de la consommation annuelle de plusieurs millions de foyers.

Les Pyrénées-Orientales détiennent un triste record : 61% de pertes, selon un rapport de la Chambre régionale d'Occitanie. Le ministère a identifié 170 « points noirs » où les fuites dépassent 50%. 109 ont été améliorés, mais ils restent au-dessus de ce seuil. Moins de 1% du réseau est renouvelé par an. À ce rythme, il faudrait 150 ans pour tout remplacer.

Le plan Eau annoncé par Emmanuel Macron en 2023 prévoit 180 millions € par an pour les fuites. Les experts estiment l'investissement nécessaire entre 2,5 et 3 milliards € par an. Un écart abyssal.

Esther Creuset-Delbourg le dit clairement : « L'acculturation de l'eau doit venir avant d'envoyer de l'argent. Parce que si on avait tous cette compréhension de la valeur de l'eau, on ne la traiterait pas de cette façon. » Elle rappelle que le prix de l'eau pour l'agriculture « est inférieur de mille fois à ce qu'elle vaut réellement ».

Gouvernance : le Sénat veut donner plus de poids aux agriculteurs

La seconde bataille porte sur la gouvernance. Le Sénat a voté pour que les agences de l'eau ne relèvent plus exclusivement du ministère de l'Écologie. La tutelle serait partagée avec l'Agriculture et l'Économie. Plus important encore : au niveau local, les agriculteurs auraient plus de poids dans les commissions locales de l'eau (les « CLÉ »), au détriment de l'État.

La ministre a jugé ces mesures « inacceptables ». « En mettant l'État à 15, pourquoi pas à 10, pourquoi pas cinq et pourquoi pas à zéro ? » a-t-elle lancé lors des questions au gouvernement. « Il va falloir que chacun d'entre nous prenne ses responsabilités. »

Henri Cabanel ne comprend pas la logique sénatoriale : « Dans ma région, ça marche bien. Pourquoi changer ? Certains sont pour la décentralisation et donner la confiance aux acteurs locaux. Maintenant on veut remettre l'État et déséquilibrer les usagers. »

Le Sénat souhaite aussi que l'État devienne « chef d'orchestre » en cas de conflit, avec un rôle renforcé pour le préfet. Double mouvement : plus de poids aux agriculteurs localement, plus d'arbitrage étatique centralement. Les associations de défense de l'environnement et certains élus locaux s'y opposent.

L'Espagne en modèle ? Pas si simple

Tam Tran Huy, éditorialiste à Public Sénat, rappelle l'exemple espagnol. Entre les années 50 et 90, l'Espagne a multiplié les retenues et les méga-bassines. Résultat : une meilleure captation des eaux de pluie, du recyclage des eaux usées, et même de la dessalinisation sur les côtes. Mais à quel prix ?

« Attention, quand on dessalinise ou quand on réutilise les eaux usées, ça ne règle pas le problème de sécheresse des sols en intérieur », prévient-elle. « L'Espagne a beaucoup subventionné l'eau, elle a d'énormes problèmes. La dessalinisation pour irriguer, c'est une solution qui prouve qu'on est en échec. »

Henri Cabanel balaie la piste de la dessalinisation pour la France : « Non, absolument pas. On ne peut pas irriguer toute l'agriculture — 28 millions d'hectares. Il faut travailler sur la reconstitution des sols. » Il compare avec la climatisation : « Mettre la climatisation dans une maison non isolée, ça sert à rien. Pareil pour l'irrigation : sur des sols déstructurés, c'est mettre de l'eau dans le sable. »

L'innovation existe, mais le financement manque

Le débat a aussi mis en avant des solutions techniques. Des sondes connectées, des systèmes de micro-irrigation, des cultures adaptées comme l'amandier ou le sorgho. « Les achats de micro-irrigation ont augmenté de 120% en dix ans », note Mathieu Brun.

Mais tout cela coûte cher. « Beaucoup d'agriculteurs nous disent : c'est bien gentil le goutte-à-goutte, mais ça coûte cher et les rendements sont inférieurs », rapporte Esther Creuset-Delbourg. « La loi d'urgence agricole ne prévoit pas une période de transition de 15 à 20 ans. Celui qui a 1000 hectares de maïs, on va y aller tranquillement mais sûrement. Ça ne prévoit pas cette transition dans le temps. »

Henri Cabanel confirme : « Avant d'avoir des outils de pilotage, mes collègues aimeraient déjà avoir l'eau. » Ceux qui en ont s'équipent, mais « une exploitation sur cinq seulement a accès à l'irrigation ». Les autres regardent le ciel.

2022 : année fondatrice, peu de résultats

L'année 2022 a marqué un tournant. La sécheresse historique a contraint le gouvernement à accélérer. Le plan Eau de 2023 a fixé des objectifs. Les résultats tardent. « Moins de 1% du réseau renouvelé par an, 150 ans pour tout remplacer », résume Esther Creuset-Delbourg. « On est confronté à une tension sur l'eau qui va être extrêmement forte. Les conséquences économiques seront désastreuses pour les agriculteurs, l'industrie va devoir fermer des demi-journées, les centrales nucléaires ralentissent. »

Elle ajoute : « Les contrôles sont quasi inexistants. On a envoyé des textos aux agriculteurs pour leur demander d'arrêter d'irriguer un jour sur trois. Personne n'est venu vérifier. »

Commission mixte paritaire le 16 juillet

La loi doit maintenant être examinée en commission mixte paritaire (CMP) le 16 juillet. Les députés de l'Assemblée n'ont pas voulu aller aussi loin que le Sénat. Les discussions promettent d'être animées.

Une question demeure : qui paiera l'addition ? L'État investit 180 millions € par an pour les fuites. Les besoins sont de 2,5 à 3 milliards. Doubler le stockage agricole coûtera aussi cher. Et dans les Pyrénées-Orientales, 61% de l'eau potable continue de fuir.

Un milliard de mètres cubes par an. Voilà.

Le Sénat a voté. Les fuites, elles, n'ont pas voté.

Sources :

  • Public Sénat, émission Sens public, transcript intégral
  • Déclarations de la ministre de la Transition écologique (Agnès Pannier-Runacher) lors des questions au gouvernement
  • Interventions des sénateurs Henri Cabanel (RDSE), Monique Barbu
  • Rapport de la Chambre régionale d'Occitanie (Pyrénées-Orientales : 61% de pertes)
  • Plan Eau 2023 (180 millions €/an annoncés)
  • Données Wikipédia : Agnès Pannier-Runacher, née le 19 juin 1974 à Paris 12e

📰Source :youtube.com

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