70 000 euros en trois jours : comment les dealers blanchissent leur cash dans nos quartiers

Le point de deal : 7 000 à 8 000 euros par jour
Omar et Der travaillent. Toute la journée, ils vendent de la résine de cannabis. Salaire : 100 euros par jour. Une équipe de reportage a pu filmer là où les caméras sont normalement interdites. « Le coin, il fait 7 à 8 000 € par jour », explique Omar.
La loi punit le trafic de stupéfiants de 10 ans d'emprisonnement. « On a de la peur en suite. Tous les jours ça tourent », confie-t-il. Pourtant, les trafiquants mettent en place une vraie stratégie commerciale. Marketing, fidélisation — « ça donne envie d'acheter ».
Mais si Omar se fait interpeller avec la recette du jour, les bénéfices s'envolent. Alors ils ont inventé un système de collecte. « 240 € en espèce. Il y a toujours quelqu'un qui vient de récupérer de l'argent. Il vient récupérer 2 300 €, c'est que des petites recharges. S'il y a la police, s'il y a une attaque, il y a des gens comme ça, je vais pas tarder l'om », détaille-t-il.
Quelques minutes après le début du tournage, le système prouve son efficacité. Un guetteur fait irruption : « Faut qu'on civil. » Des policiers en civil encerclent le point de deal. Mais les trafiquants ont tout prévu. « Tant que le n pas, je sors pas d'ici. Tout est carré. Moi ça me permet de bosser tranquille. Quand il y a la police, mon l'alerte, c'est du direct. Là, la porte s'est fermée direct. » La police repart. Les ventes reprennent.
Fin de journée. Un autre membre entre en scène : le collecteur. Il rassemble l'argent des différents points de deal, puis cache les billets dans un lieu tenu secret et étroitement surveillé. « Dans cette boîte, il y aurait 70 000 € en petite coupure. 3 jours de recette », affirme le reportage.
Un butin encombrant. « C'est devenu un problème d'avoir d'argent liquide de ouf parce que il env de se rattraper avec. Le mieux c'est de blanchir. Il part directement dans des commerces. »
La méthode Alex : fausses factures et achats en liquide
Il y a 30 ans, Pablo Escobar enterrait des liasses dans ses propriétés. Aujourd'hui, les techniques ont changé. « Pour les cellophanes, on laisse pas d'empreinte sur les billets. Ils sont bien rangés, ils sont triés », explique un trafiquant.
Blanchir, c'est dissimuler l'origine illégale de cet argent en le réinjectant dans un commerce qui a pignon sur rue. On estime qu'en France, chaque année, entre 38 et 58 milliards d'euros seraient blanchis — toute criminalité confondue — et réinjectés dans l'économie légale. Une partie de cet argent sale se retrouve juste au coin de nos rues. « Voilà par exemple tout ce que tu peux voir là, tu vois, c'est l'argent tout ça », montre Alex.
Alex possède plusieurs supérettes. Après plusieurs semaines de négociation, il accepte de témoigner. « Dis-moi tout ce qui savoir. Je vais te montrer comment blanchir mon argent. Je veux partir acheter des trucs. Je veux faire des fausses factures pour blanchir mon argent. »
Concrètement, Alex se rend chez un grossiste avec de l'argent issu du trafic. Aujourd'hui, il fait le plein de soda. « Et tu as une liste pour ce que tu achètes ou tu le fais comme ça ? — Comme ça au hasard. » Il ne s'approvisionne pas dans les grandes enseignes mais chez des fournisseurs peu regardants sur les paiements en espèces. « Et ça vous le faites combien de fois par semaine ? — Ça dépend. Des fois de fait deux trois fois hein. »
Alex est un bon client. Les patrons du supermarché le connaissent et acceptent de lui rendre un petit service. Écoutez bien : alors qu'il a acheté pour 200 euros de boisson, il demande à la vendeuse de lui tamponner une facture vierge. Faire une fausse facture est passible de 3 ans de prison et 45 000 euros d'amende. « Une fois qu'il a le tau sur la facture, je peux mettre le montant que je veux. À c tau, c'est magique. Par exemple, les 200 € je peux les transformer en 600 €, tu pass sur la facture. »
Le système est simple mais redoutable. Alex n'a acheté que 200 euros de marchandise, mais il en déclare 600 sur sa fausse facture. Les 400 euros manquants sont de l'argent sale qu'il met directement dans sa caisse. Ces 400 euros correspondent à de fausses ventes auprès de clients qui n'existent pas. L'argent sale entre dans le chiffre d'affaires du magasin. Il est blanchi.
Cette opération, le blanchisseur peut la répéter plusieurs fois par semaine, avec des montants bien plus importants.
Le comptable du réseau : CaDer et son frère en prison
CaDer a 19 ans. Il est le seul de sa famille à faire des études supérieures — BTS de commerce. Et il est le comptable d'un réseau qui règne en maître sur une dizaine de points de deal depuis trois générations. Son frère ? En prison.
« Bah là, pour l'instant, on est en fin de mois là. J'ai toujours pas les comptes du mois d'avril encore. Donc c'est bon pour toi », dit-il au téléphone. D'après lui, leur business génère plusieurs dizaines de milliers d'euros de bénéfices par mois. « Alors pour le mois de mars, on a récolté les 30 000 au terrain euh là pour le mois d'avril. »
La conversation filmée est hallucinante. À l'autre bout du fil, son frère, le chef du réseau. Et tenez-vous bien : il est en prison. Il a réussi à y faire rentrer un téléphone portable pour continuer d'organiser son business. « Sur les 30 000, tu enlèves 70 %, il reste 9 000. Sur les 9 000 la paye des bosseurs. Donc j'enlève 5 000. »
D'après ces explications, les 30 000 euros de départ correspondent aux bénéfices du mois. Les trafiquants gardent 70 % — soit 21 000 euros — pour leur train de vie et pour racheter des stupéfiants. Les 5 000 euros pour les « bosseurs » servent à payer guetteurs, petits dealers et collecteurs. « Après, il restera 4 000. Sur les 4 000 euh on avait commandé quoi le mois dernier ? On avait commandé euh viande sauce. Du coup, je mets ton en photo. Vas-y, tu vas-y fais attention à toi. Bon courage. Vas-y frérot. »
Pour recycler les bénéfices, la famille utilise deux méthodes. D'abord, ils piochent du cash sur leur point de deal pour les dépenses courantes. Mais la majorité de leurs revenus viendrait de leurs nombreuses sandwicheries, dont ils gonflent illégalement les bénéfices en blanchissant l'argent de la drogue. « Il y a une très grosse récolte sur les deux. Il peut se mettre très bien. Après, oui, tu es pas millionnaire. Mais tu vis très très bien et aisément. »
CaDer assume : « Je me suis lancé dans le blanchissement parce que je voyais ce qu'il faisait mon frère et je trouvais c'était le truc le plus simple à faire et le plus efficace et surtout le plus discret. » Il dit n'avoir jamais été interpellé. « Moi je sais que je changerai de vie à partir du moment où je vais me marier, que j'aurai ma femme et surtout une bonne situation. Je sais que je pourrais arrêter largement parce qu'à partir du moment où tu te maries, tu peux pas aller en prison quoi. »
S'il se fait arrêter, il risque jusqu'à 10 ans de prison et 750 000 euros d'amende.
Montpellier : la mairie rase les garages du blanchiment
À Montpellier, le maire Michaël Delafosse a pris des mesures drastiques. « Ça c'est terminé travaux avant. Voilà, monsieur le maire. » Ce matin, il fait un point sur un chantier : une nouvelle piste cyclable qui remplace d'anciens garages et commerces. « On va réaménager l'espace public, replanter, faire des trottoirs, une piste cyclable. Mais fini les 10 commerces qui étaient des vitrines du blanchiment, hein, où la nuit les narcotrafiquants se régalaient et troublaient la quiétude des habitants. Donc, on a tapé fort. »
Les municipalités n'ont pas le pouvoir d'interdire l'installation d'un petit commerce. Alors le maire a utilisé une arme redoutable : l'expropriation. « Ont été rasés. Terminé. » Il a mis en avant la nécessité d'une piste cyclable — une déclaration d'utilité publique (DUP). Grâce à ce mécanisme, la mairie a racheté les garages avant de les faire démolir. 18 mois ont été nécessaires.
« Là, il nous faut raser. Démolition. Donc faut trouver des stratagèmes pour agir. Moi j'ai pris des arrêtés restreignant les horaires d'ouverture. Ça entraîne des fermetures administratives. Mais là on avait 10 garages qui étaient devenus 10 cellules commerciales où on vendait sans clients. On a bien compris que c'était des vitrines du blanchiment. Les gens ont le droit de vivre tranquillement, c'est pas au narcotrafiquant de faire la loi dans nos villes. »
Si le maire a pris des mesures aussi drastiques, c'est parce qu'il y a six mois, sa ville a été touchée par un drame. Une épicerie a été violemment attaquée par une bande rivale. Sébastien Côte, adjoint au maire chargé de la sécurité, s'est rendu sur place. « Il y a un coup de pression comme on dit : une équipe est arrivée vers 3h30 du matin à 100 à l'heure. Mais ils avaient oublié qu'à l'intérieur il y avait un jeune homme, et le jeune homme n'a pas réussi à sortir. Il y a trouvé la mort. » La victime avait 19 ans. Une enquête a été ouverte pour homicide involontaire.
Ce règlement de compte serait survenu sur fond de blanchiment lié au trafic de drogue. « Et c'est une des conséquences directes du narcotrafic : le narcotrafic génère du cash. Il faut pouvoir le recycler dans un rayon de 300 mètres. On a quatre épiceries de nuit. Donc évidemment ça fait beaucoup. Le modèle économique ici, c'est pas la clientèle, c'est un chiffre d'affaires fictif lié au blanchiment. »
Depuis la fermeture des supérettes, les riverains respirent. « Quel plaisir ! Quel plaisir d'Européen ! Mais je sais ça va mieux. Non mais on sait que tous les soirs c'était le bazar. » La municipalité a installé des blocs de béton bleu devant les commerces. Mais les trafiquants s'adaptent : ils rouvrent de nouvelles boutiques coûte que coûte. « Il en avait une qui prenait des fermetures administratives. Il a eu l'idée de racheter un local juste à côté, et comme ça quand il est fermé, il ouvre l'autre. »
Nice : la police cible les barbiers et les commerces
Sur la côte d'Azur, la police a multiplié les opérations. Aurélien Froger, commissaire divisionnaire à Nice, dirige l'opération. « On a sept objectifs définis sur l'opération : l'épicerie, le café, et aussi un coiffeur barbier. » Aujourd'hui, dans son viseur, plusieurs petits commerces soupçonnés de ne pas respecter la loi. « On bloque tout ce qui sort, tout ce qui est client. On interdit aussi tout ce qui rentre. L'idée c'est de travailler assez rapidement. »
« Là, on a lancé une opération de contrôle des débits de boissons. On se met en place pour sécuriser l'ensemble des commerces. » Dans un bar, tout est en règle. Mais direction un barber shop — un coiffeur barbier — juste à côté.
« Bonjour, on va vous faire un petit contrôle. » Les policiers cherchent la moindre infraction, notamment l'emploi de salariés non déclarés. Un homme ne parle pas français, n'a pas de papiers en
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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