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SociétéÉpisode 7/12

Digital College liquidée : des cartes Pokémon au cœur du scandale

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-18
Illustration: Digital College liquidée : des cartes Pokémon au cœur du scandale
© Illustration Le Dossier (IA)

La fin brutale

27 avril 2026. Un jugement, et tout s’effondre. Le tribunal des activités économiques de Paris — nom presque ironique pour une école qui n’a plus d’activité — liquide Digital College. L’établissement privé de marketing et communication fermera le 31 mai. 3000 étudiants sans diplôme, sans perspective ni plan B. Les enseignants et le personnel administratif, eux, perdent leur emploi du jour au lendemain. Aucun plan de sauvegarde. Aucun repreneur. Rien.

Le tribunal n’a pas cherché longtemps les causes. Les problèmes de gestion et de trésorerie s’accumulaient depuis des mois. Des années, même, selon d’anciens salariés. Mais ce qui a scellé le sort de l’école, c’est la révélation d’un détournement de fonds aussi stupide qu’inacceptable. Des millions d’euros — le montant exact n’a pas encore été rendu public — ont servi à acheter des cartes Pokémon. Oui, ces petits rectangles de papier coloré qui font la joie des collectionneurs et la fortune de certains spéculateurs. Sauf que l’argent ne venait pas d’un hobby personnel. Il venait des caisses de l’école. L’argent destiné à former des jeunes.

Les syndicats étudiants crient au scandale. Les parents s’indignent. Et la direction ? Silence radio. Aucun communiqué, aucune explication depuis le jugement. Le président de Digital College, dont le nom circule dans les couloirs de la justice, reste invisible. Une attitude qui en dit long sur le mépris envers les victimes.

Comment l’argent des étudiants s’est envolé en cartes Pokémon

On se demande comment on en est arrivé là. L’enquête de Baptiste Lépinay sur Mediapart — publiée le 17 mai 2026 — a mis au jour des pratiques ahurissantes. Des virements suspects. Des achats massifs de cartes Pokémon sur des plateformes spécialisées. Des montants qui dépassent l’entendement pour une école de marketing.

Les cartes Pokémon — certaines valent plusieurs milliers d’euros pièce — ne sont pas un placement éducatif, ni un actif stratégique pour une école. Pourtant, des salariés témoignent avoir vu des factures de fournisseurs de cartes passer dans la comptabilité. « Nous pensions à un bug informatique », confie l’un d’eux sous couvert d’anonymat. « Quand on a compris, il était déjà trop tard. » La trésorerie était exsangue. Les salaires des enseignants versés en retard à plusieurs reprises. Les fournisseurs de matériel pédagogique n’étaient plus payés. Et pendant ce temps, des caisses de cartes Pokémon arrivaient au siège.

Qui a donné l’ordre ? Qui a validé ces virements ? Les enquêteurs cherchent encore. Mais les recoupages bancaires montrent une piste claire : la direction elle-même. Des signatures de la direction générale apparaissent sur les bons de commande. Les enquêteurs ont identifié des comptes joints entre dirigeants et sociétés de cartes Pokémon. Une affaire qui, selon nos sources, pourrait déboucher sur des poursuites pénales pour abus de biens sociaux et escroquerie.

Une école qui promettait de former l’élite s’est transformée en machine à cash pour collectionneurs. Ironie du sort : le slogan de Digital College était « On ne recrute pas l’élite, on la forme. » Aujourd’hui, on forme surtout des dossiers judiciaires.

Une direction autoritaire, une gestion opaque

Les étudiants ne sont pas les seuls à souffrir. Les salariés dénoncent depuis des mois une direction autoritaire, incapable de gérer et sourde à toute critique. « On ne pouvait rien dire sans être menacé de licenciement », raconte un enseignant licencié en 2025. « Les décisions étaient prises par une seule personne. Tout le reste n’était que façade. »

Les témoignages recueillis par Mediapart dessinent le portrait d’une gestion clanique. Pas de transparence sur les finances. Pas de conseil d’administration indépendant. Les budgets étaient approuvés sans vote, sans débat. Les achats de cartes Pokémon — et ce n’est pas rien — ont pu être effectués sans contrôle. Les salariés qui tentaient d’alerter étaient écartés. Certains ont été poussés vers la sortie, d’autres ont démissionné.

Cette opacité a permis au détournement de durer. Combien de temps ? Des années, probablement. Les comptes truffés d’anomalies. Les commissaires aux comptes — si tant est qu’il y en ait eu — n’ont rien vu. Ou n’ont rien voulu voir ?

Le tribunal des activités économiques de Paris, en prononçant la liquidation, a envoyé un signal. Mais il est tard. Très tard. Les étudiants, eux, ne peuvent pas attendre.

3000 étudiants sur le carreau

Que deviennent les 3000 étudiants de Digital College ? La plupart sont en deuxième ou troisième année. Certains ont déjà payé leurs frais de scolarité pour l’année en cours — entre 5 000 et 10 000 euros par an. Tout est perdu. L’école ne remboursera rien, la liquidation absorbe tous les actifs.

Les étudiants sont livrés à eux-mêmes. Les autres écoles privées — concurrentes — ne se bousculent pas pour les accueillir. Les universités publiques, déjà surchargées, n’ont pas de places. Le rectorat de Paris a promis une « cellule d’écoute », mais aucune solution concrète n’a été annoncée. « On nous a menti pendant des années, s’insurge un étudiant en larmes. On a cru en cette école. On a investi notre avenir. Et voilà où on en est. »

La colère monte. Des collectifs d’étudiants se forment, réclament des comptes, menacent de porter plainte pour escroquerie. Mais le temps joue contre eux. Le 31 mai, les portes fermeront définitivement. Les ordinateurs, les fichiers, les diplômes — tout disparaît.

Une date. Un virement. Une question. Qui va payer pour cette débâcle ?

L’enseignement privé, zone de non-droit ?

L’affaire Digital College n’est pas un cas isolé. C’est le symptôme d’un système. L’enseignement supérieur privé en France — surtout dans le marketing, la communication, le commerce — est un marché juteux, faiblement régulé. Des écoles fleurissent, attirent des étudiants avec des promesses mirifiques, encaissent des frais de scolarité élevés, et parfois, disparaissent du jour au lendemain.

Le contrôle de l’État ? Quasi inexistant. Les diplômes — souvent des certifications d’écoles privées — n’ont pas la même valeur que ceux de l’université. Les étudiants s’en rendent compte trop tard. Et quand l’école fait faillite, ils sont les premiers sacrifiés.

Le dossier Digital College est loin d’être clos. La justice devra déterminer les responsabilités pénales. Les salariés réclament des indemnités. Les étudiants veulent leur argent. Mais au-delà, c’est tout un secteur qu’il faut repenser. Comment laisser une école gérer 3000 jeunes sans aucun garde-fou ? Comment accepter que des fonds publics — via les aides et bourses — aient pu financer ces achats de cartes Pokémon ? Et pourtant, c’est arrivé.

Les cartes Pokémon, symbole d’un capitalisme débridé, deviennent le marqueur d’une dérive. Le crime organisé, déjà pointé du doigt dans notre dossier pour le braquage de ces objets de collection, trouve ici un prolongement inattendu. Non pas des mafias, mais des dirigeants d’école qui détournent l’argent des étudiants pour alimenter un marché parallèle. La frontière entre spéculation et escroquerie est mince. Digital College l’a franchie.

Le 31 mai, les lumières s’éteindront. Les étudiants partiront, désemparés. Mais le scandale, lui, ne s’éteindra pas. Il éclabousse tout un système. Une école. Des dirigeants. Un État qui ferme les yeux. Les cartes Pokémon sont peut-être en sécurité dans des collections privées. Les étudiants, eux, n’ont plus rien.

Sources

  • Mediapart – « Secouée par les scandales, l’école de marketing Digital College est contrainte de fermer », Baptiste Lépinay, 17 mai 2026.
  • Tribunal des activités économiques de Paris – Jugement de liquidation judiciaire du 27 avril 2026.
  • Témoignages d’étudiants et salariés recueillis par Mediapart et Le Dossier.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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