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Blanchiment du cannabis : l'ambulance, les lingots et le système qui noyautait l'économie légale

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-24
Illustration: Blanchiment du cannabis : l'ambulance, les lingots et le système qui noyautait l'économie légale
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L'ambulancier et les sacs de billets

L'histoire commence aux portes de Paris. Un homme accepte de parler. Il a été collecteur pour un réseau de blanchiment entre 2013 et 2014. Son témoignage, recueilli par Cash Investigation, décrit une mécanique bien huilée.

Il recevait un appel. Rendez-vous dans un café, ou à la station-service Total. Un inconnu arrivait avec un sac plastique. « Un sac plastique qu'on peut trouver dans le commerce », précise-t-il. Ce sac pouvait contenir 50 000 euros. Parfois, c'étaient des valises ou des sacs de sport. Les sommes variaient de 150 000 à 600 000 euros. Trois fois par semaine.

Son véhicule ? Une ambulance. Avec gyrophare et sirène. « En ambulance, on peut voir partout sur Paris. Ça passe mieux », explique-t-il. Il était ambulancier de profession. Un profil au-dessus de tout soupçon.

Selon son estimation, il a transporté plus de 20 millions d'euros en petites coupures. La police, elle, évalue le volume total traité par le réseau à environ 250 millions d'euros.

Le capitaine Quentin Mug, de l'Office central pour la répression de la criminalité organisée (OCRC), confirme l'ampleur du phénomène. Il s'exprime pour la première fois dans cette enquête. « Au tout début de la chaîne, il y a des clients qui vont payer à des dealers du cannabis en cash. Ce sont des collecteurs qui travaillent pour le compte d'un superviseur qui, lui, bien souvent se trouve à l'étranger », explique-t-il.

Les collecteurs n'ont pas de profil type. « Dans ces dossiers, on a vu des gens qui venaient de la communauté indienne. Il y avait également beaucoup de jeunes Marocains. On a eu un jeune homme qui était un collecteur important — il a collecté en moins d'un an plus de 121 millions d'euros en cash — qui était un étudiant », détaille le capitaine.

Les enquêteurs ont mis le réseau sur écoute. Ils ont capté des conversations codées. « Chef, tu as vu la voiture ? — Oui, je l'ai vu. — Il y a combien en compteur ? — Elle a 65 000 km. » Traduction : 65 000 euros. « Il a un terrain qui fait 310 mètres. » Soit 310 000 euros.

La filature a permis d'identifier l'ambulancier. Une caméra espion, dissimulée dans sa planque, l'a filmé en train de compter les billets sur une machine à compter. Les preuves étaient réunies.

Mais comment cet argent sale, une fois collecté, pouvait-il être réinjecté dans l'économie légale ? La réponse se trouve dans un système vieux de plusieurs siècles.

Hawala : la banque parallèle sans frontières

Le hawala. Un circuit de transfert d'argent informel, qui repose sur la confiance. Pas de trace écrite. Pas de passage en banque. Rien que des coups de téléphone et des réseaux de « sarafs », ces banquiers occultes.

Cash Investigation a voulu tester le système. L'équipe a pris 2 000 euros et s'est rendue à Casablanca, au Maroc. Objectif : faire parvenir cet argent à Paris, sans jamais le transporter physiquement.

Sur place, un vendeur de bibelots accepte de servir d'intermédiaire. Il appelle son « patron ». La négociation s'engage. « C'est quoi les montants que vous faites d'habitude ? — 25 000, 100 000, même plus de 100 000, pas de problème », répond le patron. Les 2 000 euros de l'équipe sont dérisoires à côté.

Le patron contacte un saraf. Au téléphone, pas question de parler d'argent. « Deux tapis », dit-il. Un tapis vaut 1 000 euros. Commission prélevée : 15 %, soit 300 euros. Le taux baisse pour les sommes plus importantes.

Quelques heures plus tard, à Paris, une journaliste de l'équipe récupère l'argent dans une laverie automatique. Le système a fonctionné. Sans virement bancaire, sans déclaration, sans trace.

« C'est le même principe que le système bancaire, sauf que ça se fait par téléphone et à la confiance », résume un trafiquant anonyme dont le témoignage est restitué dans l'enquête. « Moi, ça m'arrivait d'aller en vacances à Dubaï, aux États-Unis, partout. J'évitais de voyager avec des grosses sommes sur moi. J'appelais mon saraf et il me faisait remettre l'argent. »

Ce système permet de déplacer des millions sans jamais les faire voyager. Les sarafs équilibrent leurs comptes par compensation : l'argent versé à Paris est compensé par une somme équivalente versée dans l'autre sens, de Paris vers le Maroc. Un jeu d'écriture invisible.

Mais le hawala n'est qu'une étape. L'argent collecté doit être « lavé » plus profondément. C'est là qu'intervient l'or.

De l'argent sale aux lingots : la filière belge

L'enquête de Cash Investigation a suivi la piste jusqu'en Belgique. Là-bas, un négociant en or nommé George Blotner a été condamné à trois ans de prison pour blanchiment. Son rôle : acheter des dizaines de kilos d'or par semaine, en cash, pour le compte du réseau.

Les factures sont éloquentes. L'une d'elles mentionne 95 400 euros. Une autre, 1 500 500 euros. L'or est acheté au comptant, sans question sur la provenance des fonds.

George Blotner, interrogé par l'équipe de Cash Investigation, explique le fonctionnement. « Chaque fois, pour acheter, soit des pièces, soit des lingots, plusieurs kilos par semaine », dit-il. L'or, une fois acheté, est expédié à Dubaï.

Pourquoi Dubaï ? Parce que l'émirat est une plaque tournante du commerce de l'or. Et parce que les contrôles y sont, selon l'enquête, particulièrement laxistes.

Les frères Chaouti — Nourdin et Abdel Wahid — sont au cœur de ce système. Condamnés par contumace à dix ans de prison par la justice française en 2017, ils vivent librement au Maroc. Le pays n'extrade pas ses ressortissants.

Leur société, Renade International, basée à Dubaï, a blanchi 259 millions d'euros via le bureau de change Alfardan Exchange. Les documents internes de Renade montrent plus de 11 000 virements bancaires. Une partie de cet argent a été réinjectée dans des sociétés françaises : un textile, un chocolatier, un garage, une coopérative. Des entreprises légales, qui servaient de couverture.

Mais le système ne s'arrête pas là. Pour blanchir des sommes encore plus massives, les frères Chaouti ont utilisé un raffineur d'or : le groupe Kaloti.

Kaloti, les lingots maquillés et l'audit falsifié

Le groupe Kaloti est l'un des plus gros raffineurs d'or de Dubaï. En 2012, selon les documents obtenus par Cash Investigation, Renade International a vendu à Kaloti plus de 3,5 tonnes d'or. Soit 146 millions de dollars. La majorité des transactions étaient payées en cash.

Mais il y a un détail troublant. Des lingots étaient maquillés. Une fine couche d'argent recouvrait de l'or. Pourquoi ? Pour contourner les restrictions à l'exportation. « C'est comme ça qu'on fait des affaires avec les Marocains », aurait expliqué Ousama Kaloti, fils du patron, à l'équipe d'audit.

C'est là qu'intervient Ernst & Young, l'un des plus grands cabinets d'audit au monde. En 2012-2013, le cabinet est mandaté pour auditer Kaloti. Un auditeur, Amjad Rian, découvre les irrégularités. Dans son rapport initial, il qualifie les pratiques de « violation de tous les protocoles ». Il attribue la note d'évaluation la plus basse.

Mais le rapport ne verra jamais le jour dans sa version originale. Selon Amjad Rian, Ernst & Young a édulcoré le document. Les mots « Maroc » et « lingot recouvert d'argent » ont été supprimés. Kaloti a finalement été déclaré conforme.

Amjad Rian refuse de signer le rapport final. Il est écarté par sa hiérarchie, notamment par Hervé Labaud, un cadre français du cabinet. Dans une conversation téléphonique enregistrée, Labaud explique : « Les choses sont en train de rentrer dans l'ordre. Nous avons apaisé la relation avec Calotti et je suis très à l'aise avec la manière dont le problème a été géré. »

Rian démissionne et porte plainte contre Ernst & Young devant la justice britannique. Contacté par Cash Investigation, Hervé Labaud a raccroché au nez. Ernst & Young conteste les allégations et invoque la confidentialité.

Les chiffres donnent le vertige. En 2012, Kaloti a payé au total 5 milliards 244 millions 779 146 dollars en cash. Sans déclaration aux autorités. Une violation flagrante des règles antiblanchiment de Dubaï, qui imposent une déclaration pour toute transaction suspecte au-dessus de 10 000 dollars.

Interrogé en caméra cachée, un responsable de Kaloti assure que le groupe ne paie jamais en cash. Mais au comptoir, le discours change. « Une livraison de 70 kg par semaine en provenance du Maroc, ça vous irait ? — Pas de problème. — Et je serai payé en cash ? — Oui, bien sûr. — Est-ce qu'il y a un plafond ? — Non, aucun. »

Ce que ça dit de la France

Ce fait divers n'est pas un cas isolé. Il révèle l'existence de circuits financiers parallèles, structurés, qui irriguent l'économie légale française.

Le chiffre d'affaires annuel du cannabis en France est estimé à plus d'un milliard d'euros. Un milliard qui échappe à l'impôt. Un milliard qui doit être blanchi pour être réinvesti.

Les méthodes sont variées. L'ambulance pour collecter. Le hawala pour transférer. L'or pour blanchir. Les sociétés écrans pour réinvestir. Chaque maillon de la chaîne est conçu pour ne laisser aucune trace.

Mais ce qui frappe dans cette enquête, c'est la porosité entre l'économie illégale et l'économie légale. Des entreprises françaises — textile, chocolatier, garage, coopérative — ont reçu des virements de Renade International. Sans le savoir, peut-être. Mais le système est fait pour cela : rendre l'argent sale indétectable.

Les frères Chaouti, condamnés à dix ans de prison, vivent librement au Maroc. Ils mènent des vies d'hommes d'affaires respectables. Le Maroc n'extrade pas ses ressortissants. La justice française a parlé. Mais les condamnés sont hors d'atteinte.

Et Ernst & Young ? Le cabinet d'audit, l'un des plus prestigieux au monde, est accusé d'avoir maquillé un rapport pour protéger un client. Si les faits sont avérés, c'est tout le système de contrôle financier qui est remis en question. Qui audite les auditeurs ?

Les Nations unies estiment à 1 600 milliards de dollars le montant annuel du blanchiment d'argent dans le monde. Une somme qui dépasse l'entendement. Et qui continue de circuler, de valise en valise, de lingot en lingot, sans jamais être inquiétée.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Sources :

  • Cash Investigation (France 2) — « Cannabis, la multinationale du blanchiment »

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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