Le chiffre que Bercy voulait cacher

Le chiffre que Bercy voulait cacher
Treize mille trois cent vingt-quatre foyers. Voilà le nombre exact. La note de Bercy, produite le 31 janvier 2026 après des semaines de pressions parlementaires, les dévoile. Ces foyers sont redevables de l'IFI — l'impôt sur la fortune immobilière — mais n'ont acquitté aucun impôt sur le revenu.
Un tiers d'entre eux — 4 556 précisément — ont un impôt sur le revenu nul avant même l'application des réductions et crédits d'impôt. Les deux tiers restants — 8 768 foyers — voient leur impôt annulé par des mécanismes de réduction.
Leur revenu fiscal de référence médian ? 52 518 euros. Leur impôt médian avant réduction ? 2 604 euros. (source : transcript de l'audition)
« C'est quand même le tiers. C'est quand même considérable », a lancé Charles de Courson, rapporteur de la Commission d'enquête parlementaire, lors de l'audition du 22 mai 2026.
Contradictions ministérielles : une note qui n'existait pas
Le 12 janvier 2026, l'ancien ministre Éric Lombard déclare dans Libération que « des milliers de foyers fortunés ne paient aucun impôt sur le revenu ». (source : transcript)
Le lendemain, 13 janvier, Amélie de Montchalin, alors ministre des Comptes publics, conteste à l'Assemblée nationale l'existence d'un tel phénomène. (source : transcript)
Le 15 janvier, David Amiel, ministre du Budget, affirme en radio que cette note « n'existe pas ». (source : transcript)
Pourtant, le 31 janvier — deux semaines plus tard — la note est produite. Rendre publique. Elle liste 13 324 foyers.
« J'ai obtenu le 22 mai dernier communication de l'avis du Conseil d'État sur les amendements d'immercier », a déclaré Charles de Courson. « J'ai également obtenu le 4 juin dernier les documents transmis à la Commission d'enquête parlementaire des finances du Sénat le 31 janvier, alors que je les avais demandés deux mois plus tôt. » (source : transcript)
Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
Le système : comment 13 324 foyers échappent à l'impôt
Regardons les faits. Sur les 13 324 foyers, deux catégories distinctes émergent.
Première catégorie : 4 556 foyers — un tiers — ont un impôt sur le revenu nul avant toute réduction. Comment ? Par l'imputation de déficits professionnels sur le revenu global, la déductibilité partielle de la CSG, les charges de monuments historiques, les pensions alimentaires, les versements sur le PER.
« L'utilisation du LMNP par exemple n'est pas plafonnée », a précisé David Amiel lors de l'audition. (source : transcript)
Deuxième catégorie : 8 768 foyers — deux tiers — ont un impôt médiant avant réduction de 2 604 euros. Leur impôt est ramené à zéro par l'usage des réductions et crédits d'impôt : le SIAP, la Héridon, les SOFCA, les dons aux associations, les investissements locatifs.
« Les déductions fiscales ne sont pas cela qui explique le différentiel », a insisté Charles de Courson. « Les taux sont autour de 2 % des revenus fiscaux de référence en incidence, parce qu'ils sont presque tous plafonnés. » (source : transcript)
Les SOFCA sont plafonnées à 18 000 euros. Les monuments historiques aussi. Mais certains dispositifs — comme le LMNP — ne le sont pas.
La CDHR : une taxe qui rapporte 400 millions au lieu de 1,9 milliard
La Contribution Différentielle sur les Hauts Revenus (CDHR) devait rapporter 1,9 milliard d'euros en 2025. Elle a rapporté 400 millions. (source : transcript)
Pourquoi ? « En raison d'anticipations de dividendes après la censure du gouvernement Barnier », a expliqué le rapporteur. (source : transcript)
La taxe sur les holdings — une autre mesure — a été « vidée de sa substance par le Parlement ». Son rendement attendu : 100 millions d'euros. (source : transcript)
« La CDHP [contribution différentielle sur les hauts patrimoines] a été testée à trois seuils : 5 millions, 8 millions et 10 millions », a rappelé Charles de Courson. « Les estimations prévoyaient que 41 000 foyers auraient pu être concernés si le seuil de patrimoine avait été supérieur à 5 millions d'euros. » (source : transcript)
Le pacte Dutreil : resserré mais pas assez
La loi de finances 2026 a durci le pacte Dutreil. (source : transcript)
Première mesure : l'exclusion des biens « non exclusivement affectés à l'activité professionnelle ». Deuxième mesure : l'allongement de l'engagement de conservation de 4 à 6 ans.
« Tout le débat, évidemment, et on l'a eu lors du dernier loi de finance, c'était sur la définition des biens non exclusivement affectés à l'activité professionnelle », a déclaré David Amiel. (source : transcript)
« Ce travail de délimitation fine entre les biens qui relèvent de l'activité professionnelle et les biens qui relèvent de l'usage personnel, c'est évidemment un travail qu'il faut continuer à avoir », a-t-il ajouté. (source : transcript)
Le régime d'apport-cession — 150-0 B ter — a également été durci : taux de réinvestissement de 60 % à 70 %, allongement des délais, exclusion des activités immobilières. (source : transcript)
La fraude fiscale : 58 % de redressement sur les ciblés
La Cour des comptes, dans son rapport de décembre 2025, a relevé une réduction des effectifs du contrôle fiscal. (source : transcript)
« Dans un contexte de réduction des effectifs affectés au contrôle fiscal, la DGFiP a cherché à systématiquement cibler ses contrôles en privilégiant les dossiers à fort enjeu », a cité Charles de Courson. (source : transcript)
Pourtant, 555 emplois ont été créés entre 2023 et 2025 pour le contrôle fiscal. (source : transcript)
« Les 13 000 et quelques personnes foyers dont nous parlons ici font l'objet de contrôle très régulier avec des taux de redressement très importants », a déclaré David Amiel. (source : transcript)
Le taux de redressement ? 58 % sur l'échantillon contrôlé. (source : transcript)
« Ça montre au passage que les dispositifs de ciblage et de croisement qui sont ceux de la direction générale des finances publiques sont efficaces », a-t-il ajouté. (source : transcript)
Les crypto-actifs : le nouveau vecteur de fraude
« Les crypto-actifs vont devenir, je pense, un des vecteurs très importants de fraude fiscale », a prévenu David Amiel. (source : transcript)
« Parfois lié à des affaires de blanchiment, parfois lié à des fraudes aux successions en faisant usage de crypto-actif pour effectuer des transferts financiers », a-t-il précisé. (source : transcript)
La priorité ? L'échange d'information avec les autres pays européens. Une nouvelle directive se met en place.
« On a un angle mort qui sont les auto-hébergements en matière de crypto-actif sur lequel il faut qu'on progresse », a reconnu le ministre. (source : transcript)
Le fichier des biens mobiliers : une idée qui fait son chemin
« Certains disent : pourquoi est-ce qu'il n'y a pas un fichier des biens mobiliers et est-ce qu'il faudrait pas créer un fichier des crypto-monnaies ? » a interrogé Charles de Courson. (source : transcript)
« C'est une chose qu'on a découverte : la possibilité d'échapper à pas mal d'impôts », a-t-il ajouté. (source : transcript)
Le fichier immobilier — le Fichier des propriétés immobilières — commence à tourner. Le FICOVI — fichier des contrats d'assurance-vie — existe. Le FICOBA — fichier des comptes bancaires — aussi.
Mais pour les biens mobiliers ? Rien.
« C'est une question à la frontière de la question fiscale et de la question technologique », a reconnu David Amiel. (source : transcript)
Les 50 000 ménages de Lombard : une estimation non confirmée
Le 27 février 2026, Éric Lombard, ancien ministre de l'Économie, a estimé « autour de 50 000 ménages probablement » qui auraient un revenu fiscal de référence modeste par rapport à leur patrimoine financier. (source : transcript)
« Il n'y a pas de note administrative qui confirme ce chiffre », a répondu David Amiel. (source : transcript)
« Il y a des estimations autour de quelques dizaines de milliers sur la contribution différentielle sur les patrimoines », a-t-il concédé. (source : transcript)
« À ma connaissance, il n'existe pas de document administratif qui valide l'estimation de 50 000 ménages », a-t-il conclu. (source : transcript)
L'avis d'un avocat fiscaliste : « La France est un paradis fiscal pour les plus riches »
Un avocat fiscaliste, auditionné par la Commission d'enquête parlementaire, a déclaré que « la France est un paradis fiscal pour les plus riches ». (source : transcript)
« Les 0,01 % des Français ont un taux effectif d'imposition inférieur à 25 %, contre plus de 50 % pour la majorité », indique l'Institut des politiques publiques (IPP). (source : transcript)
Les demandes non satisfaites : Charles de Courson menace
« Je reste toujours en attente de la plupart des demandes que j'ai formulées », a déclaré Charles de Courson. (source : transcript)
« J'ai demandé par un courrier du 26 mai communication de l'étude d'impact portant sur la mesure visant à mettre en œuvre une contribution différentielle sur les hauts patrimoines », a-t-il précisé. (source : transcript)
« J'ai demandé par un courrier du 29 mai les déclarations d'IFI des 50 contribuables les plus fortunés », a-t-il ajouté. (source : transcript)
« Il nous reste désormais quelques semaines pour terminer nos travaux », a-t-il prévenu. (source : transcript)
« À défaut, en application des pouvoirs que l'ordonnance relative aux commissions d'enquête me donne, je me rendrai sur place dans vos services pour me les faire communiquer », a-t-il menacé. (source : transcript)
Les chiffres clés
- 13 324 : foyers IFI sans impôt sur le revenu en 2024
- 4 556 : foyers avec IR nul avant réduction
- 8 768 : foyers avec IR ramené à zéro par crédits
- 2 604 € : IR médian avant réduction des 8 768 foyers
- 52 518 € : revenu fiscal de référence médian des 8 768 foyers
- 58 % : taux de redressement sur l'échantillon contrôlé
- 400 M€ : rendement de la CDHR en 2025 (au lieu de 1,9 Md€)
- 555 : emplois créés pour le contrôle fiscal entre 2023 et 2025
- 6,4 % : foyers bénéficiant d'un plafonnement de l'IFI
(source : transcript de l'audition)
Sources
- Transcript de l'audition de la Commission d'enquête parlementaire sur l'optimisation fiscale des très hauts patrimoines, 22 mai 2026
- Note de Bercy du 31 janvier 2026
- Rapport de la Cour des comptes sur la lutte contre la fraude fiscale, décembre 2025
- Institut des politiques publiques (IPP) — étude sur les 13 234 foyers
- Déclarations publiques d'Éric Lombard (Libération, 12 janvier 2026)
- Travaux de la DGFiP sur la distinction biens professionnels/non professionnels
📰Source :YouTube
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 2 · 2026-04-08
EXCLUSIF : Comment 13 000 millionnaires ESCROQUENT le fisc françaisÉpisode 5 · 2026-05-05
Gabriel Zucman DÉVOILE les secrets de l'évasion fiscaleÉpisode 6 · 2026-05-22
Révélation : comment les avocats aident les ultra-riches à ne pas payer d'impôtsÉpisode 9 · 2026-06-18
TotalEnergies : 5,9 milliards planqués dans la case « reste du monde »Épisode 31 · 2026-06-01
Le chiffre que Bercy voulait cacher