Viol d'un enfant : une famille abandonnée par la justice

L'électrochoc Lyhanna
L'affaire Lyhanna a tout changé. Enfin, presque. Une enfant violée, harcelée, assassinée — abandonnée par la justice. L'onde de choc a traversé l'opinion. « La crainte est maintenant que d'autres dysfonctionnements existent », résume L. Sénéchal, journaliste, dans C dans l'air sur France 5. La confiance entre les Français et leur justice ? Profondément entamée. Et pourtant.
Pourtant, des familles continuent de vivre le même calvaire. Sans projecteurs. Sans mort. Sans électrochoc.
C'est l'histoire d'un couple qui préfère rester anonyme. Leur enfant, 12 ans, a subi des viols. L'agresseur présumé : un ami de la famille, plus de 70 ans. « On savait ce qu’était le colon », dit un père algérien dans un documentaire de RFI — une phrase qui résonne ici autrement. On savait ce qu'était cet homme. La famille le connaissait bien. Il partageait leurs vacances. Pendant cinq ans, le garçon a subi des viols répétés, dans le silence le plus total. Jusqu'au jour où il s'effondre.
« Et là, il m'a tout raconté, des choses que je ne dirais pas. Elles sont insupportables. Il n'y a que les gendarmes qui les ont, ces choses-là. C'est pas possible qu'on puisse faire ça à un enfant. La 1ʳᵉ fois que ça lui est arrivé, son âme est sortie de son corps. Il ne savait pas du tout ce qu'il vivait. Il se demandait pourquoi on lui faisait ça. Il ne comprenait pas. Ça s'est passé à la maison, chez nous, sans qu'on ne voie rien, sans qu'on ne s'aperçoive de rien. » — témoigne la mère, dans C dans l'air.
Une plainte, puis le vide
Juin 2025. La famille porte plainte. Elle est persuadée que l'homme sera arrêté. Il a déjà fait de la prison pour des faits similaires. Logiquement, la procédure devrait être rapide. Mais rien.
« On a rappelé combien de fois la gendarmerie pour leur demander où en était le dossier ? J'ai été les voir combien de fois, à la gendarmerie ? Combien de fois ? » — s'emporte le père. « C'est de la colère, de l'incompréhension. C'est nous qui n'avons pas fait les choses comme il faut ou est-ce que c'est une procédure normale et qu'on s'en fout ? »
Des appels sans réponse. Des expertises à répétition. Le dossier semble s'enfoncer sous une pile. « Ils en ont tellement à gérer qu'à chaque fois qu'il y a un dossier qui arrive, il va sous la pile et ils attendent le moment où le dossier va être là. Mais quand on est sur quelqu'un qui a déjà été puni pour ces faits, comment on peut laisser refaire... C'est la porte ouverte à plein d'autres fois. » — dénonce la mère.
Le père, lui, a failli basculer. « Pour tout vous dire, le soir, en rentrant, on a discuté avec mon épouse de tout ça, évidemment. J'ai pris un fusil. J'ai mis 2 cartouches dedans. Pas la boîte, 2 cartouches. Je l'ai posé à minuit contre la voiture et je faisais l'aller-retour. J'avais 600 km à faire. Je le tuais. Voilà où on en est. Quand je me suis vu faire ça, je me suis dit : "Non. On peut pas faire justice soi-même." »
Il a renoncé. Mais la tentation était là. « Les grands hommes et le diable » — le titre de l'émission de Valeurs Actuelles — pourrait résumer cette lutte intérieure.
Une justice submergée
Ce n'est pas un cas isolé. Les chiffres parlent. En 2025, 130 000 plaintes pour violences sexuelles contre des mineurs ont été déposées en France. 73 % classées sans suite. Seulement 8 % des procédures aboutissent à une condamnation. Pour les viols, le taux tombe à 3 %. (Source : C dans l'air, citant des statistiques officielles.)
Ces chiffres sont insupportables. 160 000 enfants sont victimes chaque année, selon la Ciivise. Un enfant est victime d'un viol ou d'une agression sexuelle toutes les trois minutes. Dans les cas d'inceste, seulement 1 % des agresseurs sont condamnés. (Source : ciivise.fr)
Le système judiciaire est engorgé. Un rapport de Mediapart, révélé le 11 juin 2026, fait état de 2,7 millions de dossiers anciens en attente en 2022, et de 3,5 millions de nouvelles procédures sur la même année. (Source : sudouest.fr) L'État a sommé les services de passer en revue 70 000 plaintes en cours impliquant des mineurs avant le 15 juillet 2026. (Source : ouest-france.fr)
« Il faut que les plaintes soient prises au sérieux très rapidement, qu'on attende pas 8 mois pour avoir le rapport, le 2ᵉ rapport psychologique d'un enfant pour agir. » — insiste la mère.
L'affaire Lyhanna a agi comme un révélateur. « Qu'est-ce qu'il faut de plus ? Quand j'ai entendu l'affaire de la petite, je me suis dit qu'il fallait un mort pour que ça bouge. » — lâche le père. « On en est là. Il faut qu'il y ait un mort pour que tout le monde se pose les questions, les bonnes questions. »
Une lenteur fatale
Depuis le tournage du reportage, la gendarmerie a placé le violeur présumé en détention provisoire. Enfin. Mais la famille se prépare à une longue procédure avant le jugement. « Combative », dit le journaliste. Mais épuisée.
Les dysfonctionnements ne sont pas seulement une question de moyens. D. Delseny, intervenant dans l'émission : « La justice est pratiquée par des êtres humains. Donc elle est faillible. Il y a des gens qui ne sont pas bons. Il y a des gens qui ne travaillent pas bien et qui ne travaillent pas. Le problème, c'est qu'ils ne sont pas toujours sanctionnés comme il faut. » Il ajoute : « Quand la justice se trompe ou qu'elle ne fait pas bien son travail, les conséquences sont gravissimes. »
F. Rouas nuance : « La justice n'est pas négligente, à 90 %. Il y a des gens sérieux qui prennent les choses avec sévérité. Mais c'est multifactoriel. Les dysfonctionnements mis en lumière par cette affaire Lyhanna sont dus à de nombreux facteurs. En premier lieu, la France découvre ce que nous vivons au quotidien : les difficultés des arcanes administratifs de la justice. »
Pourtant, les chiffres contredisent cette confiance. « 130 000 plaintes en 2025 pour violences sexuelles contre des mineurs. 73 % de classements sans suite. 8 % de condamnations pour violences sexuelles, 3 % pour viols. Je veux bien penser que la majorité des enfants sont des mythomanes... Je discutais avec une avocate : "Je déconseille presque aux familles d'aller jusqu'au bout du chemin judiciaire tant il est compliqué." » — rapporte A. Goutard.
Le système produit un effet « boule de neige » — les dossiers s'accumulent, les retards s'aggravent, et les victimes paient le prix.
Ce que ça dit de la France
Ce fait divers n'est pas un accident. Il révèle une difficulté persistante : comment articuler célérité et protection de la parole de l'enfant dans les violences sexuelles intrafamiliales ?
Plusieurs raisons s'entremêlent.
D'abord, un problème de moyens. Les brigades de mineurs, les juges des enfants, les psychologues sont submergés. « Il y a tellement d'affaires de ce type, on est tellement inondés par la pédophilie... » — reconnaît A. Goutard. « Notre société n'a peut-être pas fait assez attention à ses enfants pendant trop longtemps. Là, il y a une prise de conscience. »
Ensuite, une culture de l'omerta. « Que ce soit l'affaire Lyhanna ou celle des éducateurs dans les centres scolaires ou les écoles à Paris, mais pas seulement, il y a une espèce, pas d'omerta, mais de pudeur à écouter les petits et les enfants. Notre société n'est pas du côté des plus jeunes. » — analyse A. Goutard.
Enfin, une organisation judiciaire qui peine à prioriser. « Il faut arrêter de penser que la justice est laxiste. » — dit F. Rouas. Mais il admet : « Il y aura sûrement une mise en lumière des dysfonctionnements individuels, quelques erreurs, mais au-delà de tout ça, c'est tout un système qui est en jeu, qu'il faut réformer. »
Le père, lui, a choisi de ne pas se faire justice lui-même. Il a préféré croire en la justice. Mais jusqu'à quand ? « On en est là. » — répète-t-il.
L'affaire Lyhanna a été un électrochoc. D. Delseny est pessimiste : « Je ne partage pas votre optimisme. Je suis peut-être défaitiste, mais des électrochocs comme ça, j'ai l'impression d'en avoir déjà vécu 20 ou 25 depuis que j'ai commencé ce métier. La criminalité sexuelle en France, c'est le crime de masse. »
Alors, que faut-il ? Des moyens, certes. Mais aussi une révolution culturelle. « Il faut que les plaintes soient prises au sérieux très rapidement. » — martèle la mère. « Il faut qu'il y ait un mort pour que tout le monde se pose les questions. » — ajoute le père.
Ce mort, c'est Lyhanna. Combien faudra-t-il encore ?
Sources :
- C dans l'air (France 5) – émission « Plaintes en souffrance, le procès de la justice » (YouTube)
- RFI – documentaire « Esprit de famille [E7] - "On savait ce qu’était le colon" » (YouTube)
- LCP – audition de Roland Lescure sur la dette, 2 juin 2026 (YouTube)
- Valeurs Actuelles – émission « La face cachée des icônes progressistes (avec Christine Goguet) » (YouTube)
- Données vérifiées : Ciivise (ciivise.fr), Sud Ouest (sudouest.fr), Ouest-France (ouest-france.fr), Mediapart (blogs.mediapart.fr)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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