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PolitiqueÉpisode 24/5

Lecornu à Porsche : 12 millions pour 183 maisons — le compte n’y est pas

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-08-18
Illustration: Lecornu à Porsche : 12 millions pour 183 maisons — le compte n’y est pas
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La suite donne le vertige.

"Menteur" : le cri des sinistrés

Dimanche, Lecornu était venu en catimini. Rencontre discrète avec le maire, quelques habitants. Pas de caméras. Le lendemain, il débarque avec l'artillerie médiatique — et un cordon de CRS. Deux cents manifestants l'attendent. Ils le huent. "Minable", "honteux", rapportent les journalistes présents, dont Émilio Mélet, de L'Humanité. "Menteur", scandent-ils.

Une petite chaise a été installée. Sur le dossier, une inscription : "Lecornu et sa clique". Symbole de la "politique de la chaise vide" que les sinistrés reprochent au gouvernement depuis 2022.

Car voilà le cœur du problème. En 2022, après les premiers mégafeux, Emmanuel Macron avait promis des investissements européens pour acheter des Canadairs. Promesses en grande pompe. Quatre appareils devaient être commandés. Un seul l'a été, selon Mediapart. Une base aérienne de sécurité civile devait sortir de terre à Mont-de-Marsan. Elle est enterrée.

Le gouvernement a eu dix ans. Dix ans de mandats Macron. Dix ans pour anticiper. Résultat : 183 maisons brûlées, des centaines de familles sinistrées, et un Premier ministre qui renvoie la responsabilité à "ceux qui étaient là avant". Avant 2017, précise-t-il. Comme s'il n'était pas aux affaires depuis neuf ans.

L'artillerie lourde ? Plutôt des munitions de salon

Lecornu avait promis de "sortir l'artillerie lourde". Voyons le calibre.

12 millions d'euros pour un plan de relance des collectivités. 10 pour la Gironde, 2 pour les Landes. Personne ne sait encore quelles collectivités pourront en bénéficier, ni selon quels critères. Les infrastructures routières, les centres de secours, les services publics — tout est à reconstruire. 12 millions, c'est le prix de trois kilomètres de route départementale.

Des exonérations de cotisations sociales pendant trois mois pour les entreprises sinistrées. Utile, mais conjoncturel.

Un fonds de garantie de 30 millions d'euros, associant la Banque Publique d'Investissement et la région Nouvelle-Aquitaine. Modalités floues, elles aussi.

2 millions d'euros pour un plan de communication touristique. Pour faire revenir les vacanciers. Parce que rien ne dit "solidarité nationale" comme une campagne de pub quand des gens ont perdu leur maison.

Des permis de construire accélérés — délivrés sous un mois après le dépôt de la demande. Sauf qu'il faut d'abord une loi. Le gouvernement travaille sur un projet de loi logement. Ensuite, il faudra un architecte, des études de sol, des plans. Un mois à partir du dépôt, pas à partir de maintenant. Le parcours du combattant ne fait que commencer.

Et les assurances ? Lecornu a promis de "mettre une petite pression" sur les assureurs récalcitrants. Une pichenette. Pas de taxe supplémentaire, pourtant réclamée par les élus et les départements. Pendant ce temps, les pompiers estiment avoir sauvé entre 4 et 5 milliards d'euros de biens lors des feux de 2022. Autant d'argent que les assureurs n'ont pas eu à débourser. L'État refuse d'aller le chercher là où il est.

L'enregistrement qui tue le discours officiel

C'est là que ça devient intéressant.

Mediapart a révélé un enregistrement clandestin de Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur. Lors d'une réunion avec les syndicats de pompiers à Beauvau, Nuñez a reconnu ce qu'il nie publiquement depuis des mois. Sur les camions-citernes de feu de forêt, il a déclaré : "On n'a jamais dit que c'était suffisant en vrai."

Traduction : le gouvernement savait. Il savait que les moyens étaient insuffisants. Il l'a dit en off. En public, il a continué à assurer que tout allait bien.

La CGT a fait le décompte : 1 000 camions-citernes manquants en vingt ans. Détruits, obsolètes, jamais remplacés. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que chaque camion peut protéger un quartier, une forêt, des vies.

Interrogé sur cet enregistrement, Lecornu a parlé d'un "recel douteux" de Mediapart. Il s'est concentré sur la méthode — la forme — pour décrédibiliser le message. Classique. Quand on ne peut pas contester les faits, on attaque le messager.

Nuñez, lui, persiste. Devant la presse, il maintient que les moyens aériens sont suffisants. Pas les moyens globaux, précise-t-il. Une distinction de comptable quand des maisons brûlent.

1 000 camions manquants, un Canadair sur quatre

Revenons sur les moyens aériens. La doctrine française de lutte contre les feux de forêt repose sur une idée simple : "coiffer" le feu le plus rapidement possible avec des avions, avant qu'il ne se propage. Pour cela, il faut des Canadairs. Ces appareils se rechargent en eau dans les lacs ou en mer, sans retourner à la base. Rapides, puissants, efficaces.

La France en a commandé un. Un seul. Sur les quatre promis par Emmanuel Macron en 2022.

Mediapart a reconstitué heure par heure le départ du premier feu à Porsche. Le constat est accablant : un seul avion était disponible. Quand un second foyer s'est déclaré, il a fallu faire des choix. Littéralement : choisir quelle forêt allait brûler.

Parce que c'est ça, la réalité du terrain. Quand les moyens manquent, les pompiers doivent prioriser. Abandonner certaines zones pour en sauver d'autres. Des maisons, des vies, des forêts — tout se joue sur la disponibilité d'un avion.

La base aérienne de Mont-de-Marsan, annoncée en grande pompe, est enterrée. Lecornu et Nuñez ont promis de "réexaminer" la demande. Rien de concret. Pendant ce temps, on utilise l'aéroport de Bordeaux-Mérignac, avec un seul avion prépositionné.

Le grand absent : le réchauffement climatique

La conférence de presse a duré une heure. Une heure pendant laquelle Lecornu a parlé reconstruction, simplification, relance économique. Il a dit vouloir "se projeter vers l'avenir".

Et là, on a cru qu'il allait enfin aborder le sujet qui fâche. L'adaptation au réchauffement climatique. La nécessité de construire différemment — matériaux adaptés, orientation réfléchie, normes environnementales repensées.

Il n'en a rien fait.

Les préoccupations environnementales ont été traitées comme un obstacle. Un frein à la reconstruction. La ministre de l'Agriculture, Annie Jeunevard, a même affirmé que les terrains agricoles irrigués résistaient mieux aux incendies. C'est faux. L'irrigation intensive assèche les sols et rend la végétation plus inflammable. Personne n'a corrigé.

Stéphane Delper Vincent, maire socialiste de Saint-Médard-en-Jalles — 35 000 habitants évacués lors des feux — a résumé la situation : "Il n'y a aucun changement structurel dans la façon de penser de ce gouvernement." Contacté par L'Humanité, il s'est dit consterné. "C'était le moment d'imposer l'atténuation et l'adaptation au cœur du débat public. Nos gouvernants ne sont pas la solution au problème, mais le problème lui-même."

Pendant ce temps, Emmanuel Macron faisait du jet ski. La formule est cruelle. Elle est juste.

12 millions : le prix d'une communication

Revenons aux chiffres. Parce que c'est là que le bât blesse.

La France prélève 45,4% de son PIB en impôts et cotisations — troisième taux le plus élevé de l'OCDE. La dette publique atteint 113% du PIB, soit environ 3 200 milliards d'euros. Le déficit public est à 5,8% — bien au-dessus du seuil européen de 3%.

Et pourtant, quand 183 maisons brûlent, le gouvernement sort 12 millions d'euros. C'est moins que le coût d'un seul Canadair (environ 30 millions). C'est moins que le budget communication de l'Élysée sur un an.

Où est passé l'argent des promesses de 2022 ? Les investissements européens pour les Canadairs ? Les moyens supplémentaires pour les pompiers ? Le milliard d'euros supplémentaires que Lecornu brandit comme un trophée depuis 2017 ?

Sandra Regol, députée écologiste spécialiste de la sécurité civile, a fait le calcul : "1 milliard d'euros supplémentaires depuis 2017, ce n'est pas colossal quand on sait que les pompiers étaient déjà à l'os et que leur activité a explosé." Elle cite l'exemple de Grenoble, où les casernes doivent chauffer les hangars pour empêcher le carburant des camions de geler. Des dépenses supplémentaires qui s'accumulent.

Le problème n'est pas le manque de moyens. C'est leur allocation. Le bureaucrate, sans skin in the game, sans retour du réel, privilégie la sécurité administrative à l'efficacité. Il alloue le capital des autres. Il survit aux audits. Il ne risque rien.

Résultat : 1 000 camions manquants, un Canadair sur quatre, des promesses non tenues, et des sinistrés qui préparent une plainte collective.

Et maintenant ?

Les sinistrés de Porsche ne comptent pas en rester là. Un collectif de près de 800 personnes s'est constitué sur WhatsApp. Une plainte collective est en préparation, avec un avocat qui fait l'inventaire précis de chaque situation individuelle. L'objectif : faire la lumière sur ce qui s'est passé, et surtout sur ce qui n'a pas été fait.

Le gouvernement, lui, continue sur sa lancée. Lecornu a écarté toute taxe sur les assureurs. Il a promis de "dénoncer" ceux qui ne joueront pas le jeu, sans préciser comment. Il a renvoyé la responsabilité aux gouvernements précédents. Il a attaqué Mediapart sur la forme.

Pendant ce temps, la ligne de feu remonte. Les mégafeux ne sont plus un phénomène méditerranéen. Ils touchent les Landes, la Bretagne, la forêt de Fontainebleau. Jusqu'en Norvège, des incendies massifs ont été observés ces dernières années.

La France n'est plus dimensionnée pour gérer plusieurs feux simultanés. Les moyens sont pensés pour des feux saisonniers, pas pour des mégafeux. Et rien, dans les annonces de Lecornu, ne laisse penser que cela va changer.

Alors, que reste-t-il ? Des promesses. Des millions saupoudrés. Un Premier ministre hué. Et 183 familles qui attendent de savoir si leur maison sera reconstruite avant l'été prochain.

La question n'est plus de savoir si le gouvernement a les moyens. La question est de savoir s'il a la volonté.

Pour l'instant, la réponse est claire. Et elle tient en deux mots : chaise vide.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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