L'Europe paie 6 milliards d'euros à la Russie pour son GNL malgré les sanctions

Le robinet n'est pas fermé
Entre janvier et mai, les importations européennes de gaz russe par gazoduc ont augmenté de 7 % sur un an. Le GNL, lui, a bondi de 11 %.
Le GNL russe arrive par bateau dans les ports européens. Dunkerque. Fos-sur-Mer. Puis il est injecté dans le réseau. Les principaux clients : la France, l'Espagne, les Pays-Bas et la Belgique. La France est même le premier importateur de GNL russe au premier semestre.
Ce n'est pas un accident. C'est la conséquence directe de l'architecture des sanctions.
L'UE a interdit le charbon russe. Elle a quasi stoppé le pétrole russe. Mais le gaz naturel liquéfié échappe aux restrictions. Le compromis renvoie l'arrêt total à janvier 2027. Une échéance théorique.
Le professeur Philippe Chalmin, invité sur le plateau, déclare : « Les sanctions ne s'appliquent toujours pas au gaz naturel liquéfié. » Et d'ajouter : « Convenons que nous en avons aussi un peu besoin, puisque ce GNL nous permet d'en importer moins, éventuellement, des États-Unis. »
La géopolitique se venge
Les stocks européens sont à 57 % de remplissage. La moyenne historique des cinq dernières années atteint 74 %. Du jamais vu depuis dix-sept ans, selon les données présentées dans la vidéo.
L'Allemagne, première économie européenne, n'est qu'à 40 % de ses capacités de stockage.
Que s'est-il passé ? Le détroit d'Ormuz a été bloqué. Les installations de liquéfaction qataries ont été visées par des bombardements iraniens. Or le Qatar était LA solution alternative désignée par Bruxelles. Ses champs gaziers sont intacts, mais les installations de liquéfaction — des infrastructures extrêmement complexes et coûteuses à remettre en route — ont été endommagées.
Résultat : les prix s'envolent. Avant la guerre, le MWh se négociait entre 25 et 30 euros. Aujourd'hui, on flirte avec les 60 euros. Au plus fort de la crise, on a même atteint 70 euros.
La flotte fantôme se prépare
Pendant que l'Europe tergiverse, la Russie construit son appareil de contournement. Selon le Financial Times, Moscou a constitué une flotte fantôme de 25 méthaniers. Huit d'occasion ont été acquis ces derniers mois. Le Cosmos, l'Orion, le Mercury, le Luche. Tous sont repassés sous pavillon russe après des changements de propriétaires.
La stratégie est connue. C'est le modèle utilisé pour le pétrole russe depuis 2022. Des navires opaques, des propriétaires opaques, des transferts opaques. Pour le GNL, le défi est techniquement plus complexe : ces bateaux sont plus sophistiqués, donc plus coûteux. Mais la Russie joue le long terme.
Quatre nouveaux méthaniers sont en construction au chantier naval de Zvezda. Chacun coûte environ 300 millions d'euros.
Pourquoi la Russie investit-elle massivement alors que l'Europe prétend arrêter ses achats en janvier 2027 ? La réponse est simple : elle ne croit pas à l'échéance. Et elle a peut-être raison.
Le passage sous pavillon russe pose un problème juridique et militaire majeur. Un navire battant pavillon russe peut être protégé par l'État russe. Il peut embarquer des gardes armés. L'arraisonner en mer devient un acte d'agression contre la Russie, pas une simple opération de police maritime contre un pavillon de complaisance. Les seuils d'escalade sont beaucoup plus élevés.
La Russie utilise aussi la route maritime du Nord. Avec le réchauffement climatique, elle est libre de glace plus longtemps chaque année. Elle permet de desservir l'Asie par le nord de la Russie, hors de portée des marines de l'OTAN.
Les pays baltes ont réussi. Pourquoi pas les autres ?
Face à cette situation, certains pays ont montré la voie. Les pays baltes — l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie — sont parvenus à se passer totalement du gaz russe. Comment ? En troquant le gaz russe contre du GNL américain et du gaz norvégien. Leur position géographique dans la Baltique les rapprochait des sources alternatives. Et ils se sont dotés rapidement de terminaux flottants de regazéification, les fameux FSRU.
C'est un cas « un peu exceptionnel », reconnaît Philippe Chalmin. Mais il prouve une chose : quand la volonté politique existe, la transition énergétique se compte en mois, pas en décennies.
Les Pays-Bas sont passés de 100 % de dépendance au gaz russe à zéro. La Hongrie et la Slovaquie, elles, continuent d'être approvisionnées par le gazoduc TurkStream. La France continue d'importer du GNL russe. Beaucoup. Et en croissance.
Ce n'est pas une question de besoin vital. La France dispose d'un parc nucléaire qui fonctionne plutôt bien, rappelle le professeur Chalmin. Mais le pays paie son gaz au prix du marché européen, corrélé au prix du gaz. Et le prix de l'électricité sur les marchés de gros européens reste terriblement corrélé au prix du gaz.
La concurrence asiatique va faire flamber la facture
Car il faut regarder l'avenir en face. En janvier 2027, si l'échéance est respectée, l'Europe devra trouver le GNL ailleurs. Les alternatives sont trois : le GNL américain, le GNL qatari, le gaz norvégien.
Les capacités norvégiennes sont insuffisantes pour remplacer les volumes russes. Le Qatar est perturbé par les bombardements iraniens. Reste le GNL américain.
Un méthanier sort du golfe du Mexique. Il a le choix : l'Europe, plus proche, ou l'Asie, plus loin mais plus riche. Aujourd'hui, les différentiels de prix poussent les cargaisons vers l'Asie. La Chine et l'Inde sont de gros consommateurs de produits carbonés russes. Et elles seront aussi les concurrents de l'Europe sur le marché du GNL américain.
C'est une enchère. Et l'Europe a déjà montré qu'elle était prête à payer plus cher que tout le monde. Résultat : les prix resteront élevés, structurellement. Le scénario d'un retour aux 25 euros le MWh relève de la fiction.
Philippe Chalmin est interrogé : les prix vont-ils continuer à progresser ? Sa réponse est nuancée mais sans illusion. Sauf hiver exceptionnel, le prix du gaz n'augmentera pas considérablement. Mais il restera « deux fois plus cher » qu'avant la guerre. Et des tensions sont possibles si les stocks ne se reconstituent pas.
L'absurdité stratégique
Arrêtons-nous un instant sur le paradoxe. L'Union européenne affirme vouloir affaiblir l'effort de guerre russe. Elle a déjà versé des dizaines de milliards d'aide à l'Ukraine. Et elle continue de payer la Russie pour son gaz. Six milliards d'euros en six mois.
La vidéo, diffusée sur une chaîne française, précise que certains pays financent l'effort de guerre russe plus que d'autres. Les Pays baltes ont fait le changement immédiatement. La Hongrie et la Slovaquie financent très clairement. Et la France aussi, selon le professeur Chalmin.
La France, premier importateur de GNL russe en Europe au premier semestre. C'est un fait. L'Hexagone a peut-être le plus augmenté ses importations, selon les données du Financial Times. Pourquoi ? « L'absurdité », répond l'invité, avant de préciser : « On avait dit qu'avant on était à plus de 40 %, 45 % de dépendance. Maintenant, globalement, c'est 12 %. »
Douze pour cent de dépendance au gaz russe, contre 45 % en 2021. La baisse est réelle. La chute est spectaculaire. Mais elle ne suffit pas. Et le GNL russe reste le point aveugle des sanctions.
La vraie question n'est pas de savoir si l'Europe est dépendante. C'est de savoir si elle peut se permettre de ne plus l'être.
Le prix de l'hypocrisie
Il y a un mot que personne n'emploie à Bruxelles : l'hypocrisie. On préfère le terme de « pragmatisme ». Philippe Chalmin, lui, a son franc-parler. Professeur à l'université Paris-Dauphine, président du Cercle Cyclope, spécialiste des marchés de matières premières, il ne pratique pas la langue de bois.
Quand le journaliste lui demande ce que représente cette situation — 6 milliards d'euros payés à la Russie — il répond : « C'est une réalité. » Et il explique. Nous n'importons plus de gaz gazeux (par gazoduc) depuis l'Europe de l'Ouest. Mais les sanctions ne s'appliquent pas au GNL. Donc nous en achetons.
Il le dit autrement : l'Europe achète du gaz russe parce qu'elle n'a pas le choix. À court terme, du moins. Les alternatives ne sont pas prêtes. Les infrastructures de regazéification se construisent en Allemagne, en Pologne, en Grèce. Mais elles ne remplaceront pas les volumes russes avant l'hiver prochain.
Le résultat est une situation où l'Europe finance ses ennemis tout en leur résistant. Une contradiction qui mine la crédibilité des sanctions. Et un coût direct pour les consommateurs européens.
Quid des consommateurs français ?
La France n'est pas isolée du marché européen du gaz. Notre pays paie son gaz au même prix que les autres pays européens. Le prix de l'électricité sur les marchés de gros européens reste « terriblement corrélé au prix du gaz », comme le dit l'invité.
Le parc nucléaire français protège les consommateurs d'une partie de la volatilité. Mais pas totalement. Car le prix marginal de l'électricité est fixé par la centrale la plus chère, souvent une centrale à gaz. C'est le mécanisme du marché européen de l'électricité.
Donc même avec le nucléaire, les prix en France sont tirés vers le haut par le prix du gaz. Le double du prix d'avant-guerre. Et ce niveau va rester.
La question n'est pas de savoir si l'Europe gagnera la guerre énergétique. C'est de savoir qui paiera la facture. La réponse est déjà connue : le contribuable. Toujours le même.
Et maintenant ?
L'échéance de janvier 2027 approche. L'Europe n'est pas prête. Les stocks sont bas, les alternatives coûtent plus cher, la concurrence asiatique s'intensifie.
Trois scénarios possibles.
Le premier : l'Europe tient bon. Elle arrête le GNL russe en janvier 2027. Les prix s'envolent, l'industrie européenne perd encore en compétitivité. Mais les sanctions deviennent crédibles.
Le deuxième : l'Europe recule. L'échéance est repoussée. Le GNL russe continue d'arriver. Les sanctions sur le gaz restent une coquille vide. Quelques navires de la flotte fantôme s'ajoutent au trafic.
Le troisième : un accord de paix en Ukraine. Les sanctions sont levées. La Russie réintègre le marché gazier européen. Les prix baissent, l'Europe renoue avec sa dépendance.
Le plus probable ? Le deuxième scénario, avec les aménagements cosmétiques que Bruxelles sait si bien produire. La Hongrie continuera d'utiliser TurkStream. La France continuera de recevoir du GNL russe à Dunkerque. L'Europe continuera de payer Moscou. Et la guerre se prolongera.
Le Financial Times documente la flotte fantôme russe. Les chantiers navals de Zvezda construisent des méthaniers. La Russie s'adapte. Elle se prépare à un monde où elle devra contourner les sanctions. Elle l'a fait pour le pétrole. Elle le fera pour le gaz.
Pendant ce temps, les Vingt-Sept ont investi dans des terminaux de regazéification. Les terminaux flottants s'accumulent. Le gaz américain arrive — plus cher, plus loin, plus polluant. La dépendance change de camp. Elle n'est pas réduite.
La souveraineté énergétique européenne est un slogan. Les chiffres, eux, sont une réalité. Six milliards d'euros en six mois. Voilà la vérité du robinet européen. Elle ne se fermera pas par décret. Elle se fermera par des investissements massifs, des choix assumés, et un prix à payer.
Personne, à Bruxelles, n'a encore dit aux citoyens européens combien ils devront payer. Ni pour le gaz, ni pour la guerre. Mais l'addition arrive. Et elle sera salée.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 3 · 2026-04-19
Thierry Breton banni des États-Unis : l’Europe contre-attaque face aux géants américainsÉpisode 4 · 2026-05-11
Émirats, l'allié toxique : des avocats français exigent des sanctions pour le SoudanÉpisode 6 · 2026-07-23
Iran : deux diplomates français agressés, Barrot promet des conséquencesÉpisode 6 · 2026-08-04
Europe numérique : 30 ans de naïveté face aux géants américainsÉpisode 7 · 2026-08-07
L'Europe paie 6 milliards d'euros à la Russie pour son GNL malgré les sanctions


