Colons français en Cisjordanie : l'enquête qui dérange

L'accroche
Des familles qui célèbrent leur emménagement. Des enfants qui jouent dans un lotissement neuf. Des voisins chaleureux. Rien, dans ces images de fête, ne laisserait supposer que ces Français viennent de s'installer dans l'une des zones les plus conflictuelles de la planète.
La Cisjordanie occupée.
Derrière les sourires et les caravanes flambant neuves, il y a une réalité que la France condamne sans jamais la poursuivre. Une colonisation illégale au regard du droit international. Et des centaines de citoyens français qui en sont les acteurs.
Les faits
Au moins 1 190 Français se sont installés en Cisjordanie occupée en dix ans. C'est ce qu'indique le Bureau central israélien des statistiques, cité par l'enquête d'Arte. Ils sont la première nationalité européenne parmi les colons étrangers, derrière les Russes (2 287) et les Américains (2 096).
Ces Français ne sont pas arrivés par hasard. Deux organisations facilitent leur installation. La première, Alias de Groupe, organise des départs depuis 30 ans. La seconde, Lerlera, a été fondée après l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023 par Nili Coufer Naouri, une avocate franco-israélienne. Selon l'enquête, cette dernière fait l'objet d'un mandat d'amener en France pour complicité de génocide — pour avoir participé au blocage de convois d'aide humanitaire vers Gaza.
Ces organisations proposent une installation « clé en main » : préparation personnalisée, intégration professionnelle structurée, accompagnement scolaire, aide au logement. Et elles orientent les familles vers des destinations précises.
L'enquête d'Arte, menée à partir d'articles de la presse israélienne, de vidéos promotionnelles et de profils publics sur les réseaux sociaux, a identifié au moins huit colonies proposées par ces deux organisations en Cisjordanie. Toutes sont illégales au regard du droit international.
Parmi elles : Ariel, Brochin, Nofim, Yakir, Pedouel. Des noms qui ne figurent sur aucune carte officielle française.
À Ariel, au moins neuf familles françaises se sont installées durant l'été 2025. L'organisation Alias de Groupe documente elle-même leur arrivée sur Instagram : accueil à l'aéroport, premiers pas dans le quartier, entrée dans des immeubles qui n'existaient pas il y a cinq ans. Les images satellites le confirment : en dix ans, l'expansion d'Ariel a grignoté la distance qui la sépare de la ville palestinienne de Salfit, la faisant passer de 1 200 à 700 mètres.
À Yakir, en 2023, une famille française s'est installée dans une « caravilla » — un logement entre la caravane et le préfabriqué. Un journal israélien a retracé leur parcours depuis l'aéroport en France jusqu'au pas de leur porte. À Nofim, en juillet 2025, Lerlera a installé de nouvelles caravillas pour des familles françaises, sur des terres confisquées au village palestinien de Deir Istia — 63 hectares, selon l'Applied Research Institute de Jérusalem.
À Brochin, au moins 32 familles françaises se sont installées en dix ans, d'après l'analyse de la presse israélienne. C'est dans cette colonie que la violence a culminé le 14 mai 2025, quand Tsela GZ, une habitante qui se rendait à l'hôpital pour accoucher, a été tuée par un tireur palestinien. Une semaine plus tard, des colons ont lancé un raid contre le village palestinien voisin de Brookin. Selon le quotidien israélien Haaretz, plus de 150 colons ont attaqué une vingtaine de maisons, brûlé des voitures, tenté d'incendier plusieurs habitations. L'armée israélienne a ensuite imposé un couvre-feu au village palestinien, fermé tous ses accès, procédé à des arrestations massives.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a parlé de « punition collective ».
Depuis octobre 2023, les violences se sont intensifiées. Selon le Haut-Commissariat, 24 Israéliens ont été tués en Cisjordanie l'année suivant l'attaque du Hamas, ainsi que 612 Palestiniens — majoritairement par l'armée israélienne. En février 2026, l'ONU rapportait que l'expansion des colonies avait entraîné le déplacement de plus de 36 000 Palestiniens en un an, s'inquiétant d'un possible « nettoyage ethnique ».
Le contexte
Ces Français ne sont pas des pionniers isolés. Ils sont organisés, subventionnés, accueillis.
L'organisation Alias de Groupe, qui organise des départs depuis 30 ans, propose des destinations en Cisjordanie comme si elle vendait des voyages organisés. Lors d'un appel passé par l'enquête d'Arte — en se faisant passer pour une famille intéressée —, un responsable a orienté vers la colonie d'Ariel sans mentionner le moindre problème de sécurité. « Il n'y a pas d'enjeux particuliers », a-t-il assuré.
Lerlera, fondée après le 7 octobre 2023 par Nili Coufer Naouri, va plus loin. Son pendentif représente la carte du « Grand Israël », une vision expansionniste qui empiète largement sur les pays voisins. L'avocate franco-israélienne justifie l'émigration par l'augmentation des actes antisémites en France : « Il n'y a plus d'avenir pour les juifs en France », dit-elle dans une vidéo promotionnelle.
Ces organisations sont soutenues financièrement par l'État israélien. Entre 2022 et 2025, les subventions du ministère israélien de l'Immigration à Alias de Groupe ont plus que doublé, passant de 292 000 à 773 000 euros. Les colons eux-mêmes reçoivent jusqu'à 400 euros par mois pendant deux ans.
Et il y a un homme qui mise personnellement sur ces Français. Yossi Dagan, président de la région Samarie en Cisjordanie, les accueille à l'aéroport, les aide à emménager. En 2022, il est venu en France pour procéder à un tirage au sort de caravillas à Brochin. Son rêve, dit-il : « voir 200 000 juifs quitter la France » pour s'installer en Samarie.
Le traitement judiciaire
La France condamne. Mais ne poursuit pas.
Interrogé par l'enquête d'Arte, le ministère des Affaires étrangères a répondu : « La position de la France qui condamne la politique de colonisation dont elle rappelle qu'elle est illégale en droit international s'applique à tous. La France condamne donc ses ressortissants installés dans les territoires occupés. »
Condamner n'est pas poursuivre.
En 2025, deux plaintes pour crimes de guerre et complicité de crimes de guerre ont été déposées en France. Elles visent des colons franco-israéliens et les associations qui les accompagnent. L'une d'elles émane de l'Association des avocats pour la justice au Proche-Orient. Elle s'appuie sur le code pénal français, qui punit de la réclusion criminelle à perpétuité le fait de participer au transfert d'une partie de sa population civile dans un territoire occupé.
La justice française ne s'est pas encore prononcée.
Nili Coufer Naouri, elle, fait déjà l'objet d'un mandat d'amener en France pour « complicité de génocide ». Selon la source, elle est visée pour avoir participé au blocage de convois d'aide humanitaire vers Gaza.
Ce que ça dit de la France
Voilà où ça se complique.
La France condamne officiellement la colonisation. Elle rappelle que les colonies sont illégales au regard du droit international. Elle affirme que sa position « s'applique à tous », y compris à ses ressortissants.
Mais concrètement, que fait-elle ?
Rien, ou presque. Aucune poursuite pénale n'a été engagée contre les colons français. Les plaintes déposées en 2025 pour crimes de guerre n'ont pas encore donné lieu à une décision de justice. Le ministère des Affaires étrangères condamne, mais ni la justice ni le gouvernement ne traduisent cette condamnation en actes.
Pendant ce temps, des organisations françaises — Alias de Groupe, Lerlera — continuent d'organiser des départs vers des colonies illégales. Pendant ce temps, Yossi Dagan vient en France recruter. Pendant ce temps, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, soutient activement Lerlera.
La Belgique, elle, a franchi un pas. En mai 2025, elle a refusé de renouveler le passeport d'une habitante de Jérusalem-Est vivant dans une colonie. Une première en Europe.
La France, elle, condamne. Et regarde.
—et ce n'est pas rien— car ce décalage entre le discours et l'action interroge. Comment expliquer que des centaines de citoyens français participent à une colonisation que leur propre pays juge illégale, sans jamais en subir les conséquences juridiques ?
Les plaintes pour crimes de guerre déposées en 2025 n'ont pas encore été instruites. Le mandat d'amener visant Nili Coufer Naouri n'a pas été exécuté. La justice française semble hésiter.
Pendant ce temps, les colonies s'étendent. Les caravillas poussent. Les familles françaises arrivent. Et la France condamne.
Le dossier est loin d'être clos.
Sources :
- Arte — « Cisjordanie : Enquête sur ces colons venus de France » (enquête vidéo)
- France Info TV — « Paris illégaux : le trouble jeu de certains sites »
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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