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SociétéÉpisode 12/6

Bolloré : 600 professionnels du cinéma blacklistés par Canal+

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-13
Illustration: Bolloré : 600 professionnels du cinéma blacklistés par Canal+
© YouTube

La tribune qui a tout déclenché

Quelques jours avant le 17 mai 2025, une tribune circule dans le milieu du cinéma. Elle dénonce l'emprise de Vincent Bolloré sur l'industrie. Plus de 600 professionnels la signent — réalisateurs, producteurs, techniciens, acteurs.

Le 17 mai, Maxime Saada réplique. Selon la vidéo, il annonce ne plus vouloir travailler avec les signataires. La consigne est claire : blacklist.

« Je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition », aurait déclaré Saada, selon le transcript.

La chaîne justifie sa décision. Saada parle d'une « injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s'attachent à défendre l'indépendance de Canal Plus et dans toute la diversité de ces choix ».

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Un empire qui s'étend à toute la chaîne

Vincent Bolloré ne se contente pas de posséder Canal+. Il contrôle toute la filière — de la production à la distribution, en passant par l'édition et les salles.

Le groupe vaut 5,3 milliards d'euros. Depuis 2014, il s'est recentré sur les activités de communication. Celles-ci représentent désormais la quasi-totalité de ses effectifs et de son chiffre d'affaires.

Canal+ est le premier financeur privé du cinéma français. En 2025, la chaîne a préfinancé 104 films pour un apport total de 135 millions d'euros. À titre de comparaison, France Télévisions a investi 59 millions d'euros et le groupe TF1, 37 millions.

Mais Bolloré veut aller plus loin. Il est en passe d'acquérir les cinémas UGC, troisième exploitant français avec 55 salles. De la production à la diffusion, il serait présent à toutes les étapes.

— C'est là que ça devient intéressant. Cette concentration verticale est inédite. Elle donne à Bolloré un pouvoir de contrôle sur les films, de leur financement jusqu'à leur projection en salle.

Un précédent inquiétant : la censure de films

La menace n'est pas théorique. Des précédents existent.

En 2022, Le Canard enchaîné révèle une affaire édifiante. Ils ont dû réécrire le scénario de la série Paris Police 1905. La cause ? Une évocation de la loi de séparation de l'Église et de l'État, promulguée en 1905. Le sujet a déplu à Vincent Bolloré.

Quelques années plus tôt, Bolloré avait fait annuler le préachat du film Grâce à Dieu de François Ozon. Le film se penchait sur l'affaire Preynat et les victimes d'abus sexuels au sein de l'Église catholique.

Autre témoignage, celui du réalisateur Christophe Honoré. Dans le magazine Trois Couleurs en 2025, il raconte : « Vincent Bolloré siégeait au comité de validation des films de Canal Plus. Il y avait deux films proposés, dont le mien et En guerre de Stéphane Brizé sur un syndicaliste. Vincent Bolloré avait dit : "Pas de syndicaliste." »

Résultat : Bolloré a éjecté les deux films du financement principal de Canal+.

Tout un programme.

La méthode Bolloré : acquisition, limogeage, mise au pas

Ce modèle, Bolloré l'a rodé dans les médias avant de l'appliquer à la culture. La recette est simple : acquisition, limogeage, mise au pas éditoriale.

Tout commence en 2014 avec la prise de contrôle de Vivendi et de ses filiales : Universal Music, Canal+, Havas, Hachette. Sa première cible : la chaîne Canal+. Les émissions phare d'humour politique et le journalisme d'investigation sont progressivement éjectés de l'antenne.

Le tournant le plus sensible est celui d'iTélé. En 2015, Bolloré écarte la directrice générale de la chaîne et celle de la rédaction. Un an plus tard, en octobre 2016, il impose à l'antenne l'un de ses proches, Jean-Marc Morandini. L'animateur avait été mis en examen un mois plus tôt pour corruption de mineurs aggravés.

La rédaction se met en grève. Le conflit dure 31 jours — du jamais vu dans l'audiovisuel depuis 1968. Les trois quarts des journalistes finissent par démissionner. Jean-Marc Morandini, lui, est maintenu à l'antenne. Il le sera de nouveau en 2026 après ses condamnations définitives pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel.

Début 2017, Bolloré a le champ libre. La chaîne est rebaptisée CNews. Elle se fait rapidement le porte-voix des idées d'extrême droite. Depuis 2019, CNews a écopé de plusieurs dizaines de rappels à l'ordre et de sanctions du gendarme de l'audiovisuel, le CSA devenu l'Arcom en 2022. Manquement au pluralisme, à la déontologie journalistique, propos racistes, incitation à la haine.

Des mises en garde et amendes tardives qui n'ont montré aucun effet dissuasif.

La mainmise sur la presse et l'édition

En 2023, Bolloré place Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, à la tête du Journal du Dimanche. Cette nomination entraîne une grève de la rédaction. L'ampleur rappelle celle d'iTélé sept ans plus tôt. Elle aboutit une fois encore au départ de la majorité des journalistes.

En 2024, le milliardaire accroît son influence sur la ligne éditoriale d'Europe 1, filiale du groupe Lagardère acquise quelques années plus tôt. Lors des élections législatives anticipées de juin et juillet 2024, la radio se livre à une véritable entreprise de dénigrement de la gauche, avec une surreprésentation de la droite et de l'extrême droite parmi les invités.

Mais le périmètre d'influence de Bolloré s'avère bien plus vaste. En plus des chaînes de télévision et de radio, le groupe est à la tête d'une dizaine de titres de la presse écrite. Vient ensuite le monde de l'édition : à côté des maisons possédées, on retrouve les dictionnaires Larousse et même des éditeurs de manuels scolaires et universitaires — Hatier, Hachette, Armand Colin.

Plusieurs syndicats d'enseignants ont déjà alerté sur le risque d'une intervention dans les lignes éditoriales et les angles adoptés vis-à-vis des programmes.

L'édition aussi : le limogeage d'Olivier Nora

Ces derniers mois, Bolloré a avancé ses pions dans le domaine de l'édition. Après avoir fait de Fayard l'un des fers de lance de son offensive culturelle, il limoge en avril 2026 le directeur des Éditions Grasset, Olivier Nora.

Conséquence : près de 200 auteurs claquent la porte. Dans une lettre, ils disent refuser d'être « les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l'autoritarisme partout dans la culture et les médias ».

La prochaine cible semble toute désignée : le secteur du cinéma, déjà sous l'emprise de Canal+.

Un système de financement sous pression

Historiquement, un accord lie Canal+ aux organisations professionnelles du secteur. D'un côté, le groupe s'engage à investir un certain montant dans la production cinématographique. De l'autre, il dispose d'une fenêtre avantageuse dans la chronologie des médias : il peut diffuser des films six mois après leur sortie en salle, contre vingt-deux pour les chaînes de télévision gratuites.

C'est dans ce contexte que les signataires de la tribune ont exprimé leur inquiétude face à la mainmise grandissante du milliardaire sur le secteur. Une influence qui laisse planer la menace d'une censure économique des films.

D'autant que Canal+ est en passe de devenir l'actionnaire majoritaire d'UGC, troisième exploitant français avec 55 cinémas. La concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré lui donne toute liberté d'agir le moment venu.

« Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas », préviennent les signataires.

Le spectre du RN et du démantèlement du CNC

Le risque ne vient pas seulement de Bolloré. Le Rassemblement national prévoit la suppression du CNC et de son système de financement public des films. Un système pourtant vertueux et envié dans le monde entier.

« Vous voyez, il faut pas non plus habiller de l'exception culturelle le fait de toucher un gros billet », déclare un responsable RN cité dans la vidéo. « Et comme disait une grande œuvre culturelle que vous connaissez bien, touche pas au Grisbi. Bon ben nous on va toucher au Grisbi et on considère que l'argent des Françaises et des Français, il doit être bien utilisé. »

S'attaquer à l'exception culturelle pour lui préférer une logique de rentabilité. C'est le monde que l'empire de Bolloré est en train d'esquisser. Un monde sans garde-fou où les journalistes comme les artistes doivent obtempérer au risque de se voir blacklister.

La riposte judiciaire

Suite aux menaces de Maxime Saada à Cannes, le soutien aux frondeurs s'est élargi. La tribune s'exporte désormais à l'étranger.

La Ligue des droits de l'homme et la CGT Spectacle ont assigné Canal+ en justice pour obtenir l'annulation de cette décision. Les deux organisations disent examiner la possibilité d'un recours devant la Commission européenne pour sanctionner l'abus de dépendance économique de Canal+.

Selon elles, cette décision s'inscrit dans « un schéma de concentration réactionnaire de tous les vecteurs de la culture élaboré par Vincent Bolloré ».

Le risque de censure que fait planer cette dépendance à un milliardaire d'extrême droite ne constitue pas un cas isolé. Il est le symptôme d'une logique ultralibérale de concentration des médias et de démantèlement du service public audiovisuel que viennent encourager le récent rapport parlementaire à l'Assemblée nationale, largement soutenu par les partis de droite et d'extrême droite.

Rien d'étonnant à ce que les coupes budgétaires et les fermetures de chaînes publiques envisagées soient publicisées par la télévision Bolloré elle-même.

Où va le cinéma français ?

Voilà où ça se complique. Le cinéma français est financé par un système complexe mêlant fonds publics (via le CNC) et investissements privés (via Canal+). Si les deux viennent à être contrôlés par la même idéologie, que reste-t-il de la diversité culturelle ?

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Ce qui est certain, c'est que le 17 mai 2025 restera une date. Ce jour-là, un PDG de chaîne a décidé que 600 professionnels du cinéma n'auraient plus accès au premier financeur privé du secteur. Pour avoir signé un texte.

Ce n'est pas une erreur de gestion. C'est un système. Et ce système a un nom.

Sources :

  • Le Canard enchaîné (2022) — révélation sur la réécriture du scénario de Paris Police 1905
  • Magazine Trois Couleurs (2025) — témoignage de Christophe Honoré
  • Ligue des droits de l'homme et CGT Spectacle — assignation en justice contre Canal+
  • Rapport parlementaire sur l'audiovisuel public (2025-2026)
  • Transcript de la vidéo YouTube « Bolloré : L'empire des médias et la mascarade politique » (épisode 12)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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