Fabrice André : 20 ans requis, un procès sous le signe du doute

Le personnage qui dérange
Fabrice André se définit comme un « idéaliste passionné ». Il invente un sac à voile, traverse la Cordillère des Andes en vélo-voile, garde des moutons dans la vallée de l’Ubaye. « J’ai toujours eu une attirance très forte pour la montagne, et puis par la mer, pour les espaces infinis », dit-il.
Mais dans ce village des Alpes-de-Haute-Provence, son profil détonne. « Il a tellement de facettes qu’il est incompréhensible pour certains », résume un témoin. « N’importe qui qui suit ce mec-là se dit : il est louche, c’est pas possible. » Un autre villageois le surnomme « l’assassin » bien avant le procès. « On ne disait pas ni Fabrice ni André, on disait l’assassin. »
Pourquoi tant de défiance ? En 1993, Fabrice André arrive chez les Rebattu, famille d’éleveurs installée de longue date. Il garde les bêtes, participe aux travaux. « Je me suis très bien intégrée au monde des paysans », affirme-t-il. Pourtant, les tensions sont latentes. « Il y a une jalousie, c’est pas croyable », confie-t-il. « Ils faisaient tout pour eux, rien pour les autres. »
La famille Rebattu, elle, est déchirée. Le patriarche Léon raconte les violences de son fils Jean-Émile : « Il s’est mis à taper sa femme à coups de pied. » Yvette, la femme de la victime, aurait eu des « notes infidèles ». Fabrice André et Yvette se rapprochent. « Notre rapprochement affectif est postérieur à la mort de Jean-Émile Rebattu et non pas antérieur », assure l’accusé. Les écoutes téléphoniques disent le contraire, selon l’enquête.
La découverte du corps
Le 17 octobre 1993, Fabrice André travaille à la bergerie de Josier avec Jean-Émile. Il est 17 h 10. « C’est la dernière fois que j’ai vu M. Rebattu vivant », déclare-t-il. Il descend au village, passe chez Jocelyne, une amie. « À 19 h Fabrice est arrivé, on a mangé vers 20 h et il est parti de chez moi vers 22 h. » Il croise Yvette dans la cour. « Elle me dit que la bergerie a bien avancé. »
Le lendemain matin, Fabrice André part chercher Jean-Émile. « Je me gare sur le terrain, je baisse la vitre et j’appelle Jean-Émile. Personne ne répond. » Il distingue des « épaulettes qui tranchaient particulièrement sur la couleur bleue marine de son cul ». C’est le corps. « Je n’ai pas imaginé une fraction de seconde qu’il pouvait être mort. » Il prévient Jocelyne, puis la famille.
Serge Rebattu, frère de la victime, arrive. « Il m’a dit : il faut vite venir, j’ai mis les mots. » Yvette s’effondre. Mais très vite, les soupçons se portent sur Fabrice André. « Les gendarmes ont fait le travail classique : s’intéresser à chacun, les liens, les haines, les amours, les conflits financiers. »
Quarante heures de garde à vue
Fabrice André est placé en garde à vue pendant quarante heures. « Passé 40 heures de garde à vue, moi je leur dis : dites-moi ce qu’il faut que je dise, parce que moi… » Les enquêteurs le pressent. « On me cite le témoignage. On ne me dit pas, bien sûr, que c’est M. Aubert. Mais enfin, d’un pseudo-témoin qui aurait vu le papy, moi et Jocelyne, revenir à une heure tardive. »
Sous la pression, il fait une déclaration. « Je dis : écoutez, maintenant je voudrais sortir de cette situation. Donc si ça peut vous arranger, on va dire que c’est M. Sidoux, puisque lui, vous me dites qu’il avoue, de toute façon vous ne me laissez pas le choix, donc allons-y. » Puis il se rétracte. « J’ai dit c’est signé et je ne connais pas sa signature. Alors, vous pouvez me dire toujours que c’est signé, je dis que c’est faux. »
Un témoin raconte : « Il m’a dit, monsieur, vous parlez sous serment ? J’ai dit oui, parce que je vais vous raconter une histoire sous serment. » Il aurait inventé un scénario pour « occuper » les gendarmes. Le juge Bonnet le met en garde : « C’est un petit jeu qui peut être dangereux pour vous, ça. »
Malgré la rétractation, Fabrice André est mis en examen et incarcéré.
Le deal du codétenu
Dix mois après son incarcération, un codétenu nommé Lucien se présente aux gendarmes. « Il me donne lecture du procès-verbal de ce codétenu, qui scénarise complètement en disant : "Fabrice m’aurait fait des confidences dans la cour de la prison. C’est bien lui qui était l’auteur et à l’origine de l’assassinat." » Fabrice André apprend que « Lucien a échangé sa remise en liberté contre le témoignage et contre de loyaux services rendus dans le cadre de l’instruction rebattue ».
Le juge Bonnet dément tout marché. « Il n’y a pas eu de marché entre les mains de M. Lucien en disant "Vous nous donnez M. Fabrice André et vous sortirez". C’est M. Lucien qui a sollicité et qui est venu nous dire : "Voilà, moi j’ai des révélations à faire." »
Pourtant, le témoignage de Lucien est troublant. « Ce qui est effarant, c’est que dans ce témoignage, on a appris qu’il y avait eu effectivement un deal passé entre un magistrat — ce qui est extrêmement grave — et un témoin incarcéré, et que ce témoin nous dit qu’il a fait des déclarations pour obtenir sa mise en liberté. » La défense dénonce une violation du « principe fondamental de la loyauté dans la recherche de la preuve ».
« Si ce que ce témoin indique est vrai, à savoir que c’est le juge qui lui a donné le numéro de téléphone de Fabrice André pour le piéger au cours d’un interrogatoire, c’est quand même effarant. »
La famille éclaboussée
Derrière l’accusation, une famille déchirée. Léon Rebattu, le père, minimise les violences de son fils. « Il était coléreux parce qu’il se rendait compte qu’il se passait des choses drôles chez lui. » Il admet les infidélités d’Yvette. « Si son mari a supporté tout ça, il se prouvait qu’il soit un petit peu nerveux de temps en temps. »
Jocelyne, l’amie, raconte les confidences de Jean-Émile. « Je viens de casser la figure à mon père, je viens de lui casser des côtes. » Il menaçait de « foutre le feu à sa baraque ». Serge, le frère, aurait reçu « le plus beau tracteur » et 300 brebis, mais les tensions foncières demeurent. « Pour lui, il n’aurait pas la propriété quand ses parents seraient décédés. »
Aubert Auguste, un voisin, alimente les rumeurs. « Aubert, c’est le témoignage par délire narcissique », selon la défense. « Il va commencer à allumer les feux de la rumeur pour pouvoir focaliser sur lui toute l’attention d’une politique en quête et devenir la pierre angulaire de toute instruction. »
La reconstitution et les incohérences
Une reconstitution est organisée à la bergerie. « On avait prévu de reconstituer dans les conditions à peu près similaires d’heures, de luminosité, etc., les faits tels que les décrivait M. Fabrice André. » Mais le juge Bonnet note des incohérences. « Pour lui, à mon sens, ça ne s’était pas très bien passé parce qu’il était apparu un certain nombre d’incohérences dans sa façon d’agir. »
Fabrice André, lui, conteste. « Je n’ai pas raison d’avoir peur, moi je dirais ce qui a été fait, je sais. Pourquoi je… Il faut les voir pour accuser quelqu’un. J’ai vu les phares. Est-ce que c’était des phares de tracteur ou de voiture ? Avant, j’ai dit tracteur. C’est peut-être une voiture, hein ? Pour moi, c’est tout bizarre. »
Le procès : 20 ans requis
Devant la cour d’assises, l’avocat général requiert 20 ans de réclusion criminelle. « J’ai parfaitement le sentiment que l’avocat général se trouvant confronté au procès a été dans l’obligation de soutenir une accusation en réclamant une peine aussi sévère que 20 années de réclusion criminelle, ne serait-ce que pour légitimement apaiser les inquiétudes de la partie civile. Mais mon sentiment est que l’avocat général n’avait pas l’intime conviction. »
Un observateur résume : « C’est la première fois que je rencontre un criminel qui écrit sa propre histoire dans le sang de sa victime. Il est tout le temps en train de jouer un mot contre l’autre, une personne contre l’autre, un clan contre l’autre, une vérité contre l’autre. Il se présente comme l’incarnation de l’erreur judiciaire. »
La partie civile, elle, est convaincue. « Il s’agit de le venger, de lui trouver quelque chose. Il faut être payant. Vous êtes persuadé de la culpabilité de Fabrice André ? Plus que persuadé. On attendait justement ce moment. Ces assises, on les a demandées, on les a attendues. J’espère que justice se forme. »
Fabrice André prend la parole longuement. « Sur le point particulier de la reprise de parole, je pense qu’il aurait dû être plus sobre, mais manifestement, jouant sa vie, il éprouvait le besoin de s’y exprimer. »
Les zones d’ombre
Le dossier laisse des questions ouvertes. Qui avait intérêt à tuer Jean-Émile Rebattu ? Les conflits fonciers, les violences familiales, la liaison extraconjugale : autant de pistes qui n’ont pas été explorées jusqu’au bout. Le témoignage du codétenu Lucien, obtenu contre sa libération, jette un doute sur la loyauté de la preuve. Les aveux de Fabrice André, arrachés après quarante heures de garde à vue puis rétractés, ne pèsent pas lourd.
« C’est un type qui recommencera », affirme un proche de la victime. Mais un autre témoin tempère : « Je crois que Fabrice André, il ne peut pas y avoir de juste milieu, il ne peut pas y avoir de peine transitoire, ou il sera condamné fermement, ou il sera acquitté purement et simplement. »
L’avocat de l’accusé plaide l’erreur judiciaire. « Il aurait dû être plus sobre, mais manifestement, corrigeant cette affirmation, considérant qu’il joue sa vie, il éprouvait le besoin de s’y exprimer. » Les jurés devront trancher.
L’enquête continue.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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