LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

Faits diversÉpisode 21/9

Cévennes, Chambéry : deux cavales, deux procès, une même mécanique médiatique

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-17
Illustration: Cévennes, Chambéry : deux cavales, deux procès, une même mécanique médiatique
© YouTube

Les faits

Commençons par le commencement.

Le 11 mai 2021, il est un peu plus de 8 heures. La gendarmerie reçoit deux appels coup sur coup. Un témoin direct parle d'une tuerie dans une entreprise de la région. Le drame a eu lieu le matin même, à l'ouverture de la scierie du village des Plantiers, dans le Gard. D'après le récit de Canal Crime, le tueur est un salarié de la scierie. Il s'appelle Valentin. Il a 29 ans. Il est marié, père de famille. Il a tué son patron, Luc, 55 ans, et un autre employé, Martial, 32 ans. Puis il a disparu dans la nature.

Les circonstances exactes sont rapportées par le témoignage du seul survivant, Vincent, 19 ans. Ce matin-là, chacun arrive à la scierie. Luc apporte des croissants, prépare le café. Martial est là. Vincent arrive. Valentin, lui, ne dit pas bonjour. Il part directement à son chantier, à 400 mètres du hangar. Les autres finissent de déjeuner. Luc fait remarquer à Valentin qu'il pourrait au moins dire bonjour. C'est le déclencheur.

Valentin sort une arme. Il abat son patron de deux balles dans la tête. Martial, voyant la scène, s'approche. Il est abattu à son tour. Tous deux meurent sur le coup. Vincent, affolé, lève les bras : « Tu vas me tuer ? Qu'est-ce que tu fais ? » Valentin pointe l'arme sur lui. Puis il dit : « Non, j'ai rien contre toi. » Vincent s'enfuit. Il jette sa doudoune trop visible. Il court dans les châtaigniers pour se protéger d'éventuels tirs. À 8h10, il donne l'alerte.

Les gendarmes arrivent. Ils constatent les décès. Ils se rendent au domicile de Valentin. Sa femme leur apprend qu'il est passé, a dit « J'ai fait une connerie, j'ai tué Martial et Luc », s'est changé en tenue militaire, a pris un sac et des armes, et est reparti. Elle précise : sans vêtement de rechange, sans nourriture, sans eau.

La traque commence.

Sept ans plus tôt, le 3 décembre 2014, un autre drame se joue à Chambéry. Raphaël, 27 ans, doit 3 500 euros à Sofiane, un père de famille. D'après l'enquête de gendarmerie rapportée par Canal Crime, Raphaël monte dans la voiture de Sofiane. Une dispute éclate. Un coup de feu part. Une balle de calibre 7.65 atteint Sofiane à l'oreille. Il meurt sur le coup. Raphaël prend la fuite.

Un enregistrement vocal réalisé par le père de Sofiane, Abdelatif, capture les derniers instants de la victime. On y entend le coup de feu. L'enregistrement sera versé au dossier.

Raphaël reste en cavale près de trois ans. Il est aperçu en décembre 2014 et janvier 2015 en compagnie de Michaell, un ami. Les gendarmes ne l'interpellent pas. Pourquoi ? D'après Canal Crime, ils craignent qu'il soit armé et dangereux. Ils préfèrent attendre une opération maîtrisée.

Le 24 mai 2017, un second mandat d'arrêt est délivré. En juin, les gendarmes se rendent au domicile des parents de Raphaël pour une histoire administrative. Surprise : c'est lui qui les reçoit. Ils l'interpellent. En perquisitionnant, ils retrouvent l'arme du crime : un pistolet 765 PPK. Les expertises balistiques confirmeront qu'il s'agit de l'arme qui a tiré.

Le contexte

Valentin n'est pas un inconnu dans la région. D'après le témoignage de son père recueilli par Canal Crime, c'était un enfant sans problème, aimé de tous. Autour de 2013, il envisageait de s'engager dans l'armée. Il voulait être tireur d'élite. Il a été refusé pour un problème de vue. En 2014, il rencontre sa femme. En 2016, il déménage aux Plantiers, d'où est originaire sa belle-famille. En 2017, il travaille comme jardinier pour la commune. Un conflit l'oppose au maire. Il va jusqu'aux prud'hommes. Il ressent une injustice criante.

En 2018, Luc, le patron de la scierie, l'embauche. Luc est décrit comme un patron apprécié, qui apporte des croissants tous les jours, prépare le café, entretient une ambiance familiale. Valentin, lui, est discret, timide, en marge. Il envoie des lettres et des mails à son patron au sujet d'heures supplémentaires. Les familles des victimes interrogées ne confirment pas l'existence de tensions.

Les enquêteurs découvrent chez Valentin 12 armes et plus de 3 000 munitions. Il a une licence de club de tir. Il s'entraîne quasi quotidiennement. Derrière sa maison, un stand de tir illégal. Il porte un gilet pare-balles sur son lieu de travail. Il a installé des caméras de vidéosurveillance chez lui et dans sa voiture. Il filme tout le monde. D'après Canal Crime, les enquêteurs le décrivent comme « probablement paranoïaque ».

Raphaël, lui, est en semi-liberté pour cambriolage au moment du meurtre. D'après l'enquête, il a déjà tenté de faire évader un ami en simulant un suicide et en bloquant une ambulance sur l'autoroute. Il est passionné d'armes. Les gendarmes trouveront sur son ordinateur des photos d'armes et des recherches sur le trafic d'armes, les évasions, les voyages à l'étranger.

Sofiane, la victime, était père de famille. Il laisse deux jeunes enfants. Sa femme témoignera au procès : « Pourquoi j'ai pas de papa quand je vais à l'école ? »

Le traitement judiciaire

Valentin se rend après 83 heures de traque. Il est caché dans un trou, sans nourriture. Il avoue le double meurtre sans regrets. Incarcéré et mis en examen pour double assassinat le 16 mai 2021. Selon les informations vérifiées par Le Dossier, il a été condamné à trente ans de réclusion criminelle le 29 janvier 2024 (source : Le Monde, cité par Wikipédia). Son procès était attendu en 2023.

Raphaël est jugé devant la cour d'assises de Chambéry à partir du 26 avril 2021. Il plaide l'homicide involontaire. Il affirme avoir tiré par accident, sous l'effet de la peur. Il dit que Sofiane voulait lui faire exécuter un contrat sur une personne en prison, et qu'il avait refusé. Il produit un enregistrement téléphonique piégé depuis sa cellule, où un interlocuteur confirme que Sofiane envisageait de le tuer.

Les expertises balistiques ne permettent pas de trancher. Le témoignage de l'épouse de Sofiane, décrivant les questions de ses enfants, pèse dans les débats. Le 30 avril 2021, Raphaël est condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire. Il ne fait pas appel.

Ce que ça dit de la France

Deux affaires. Deux cavales. Deux procès. Mais une même mécanique.

Dans les deux cas, l'appareil judiciaire et médiatique s'est focalisé sur le parcours des auteurs en fuite. Valentin devient le « Rambo des Cévennes » — l'expression est reprise par Canal Crime. On raconte son enfance, son rêve brisé d'entrer dans l'armée, sa passion pour les armes, sa paranoïa. On décrit sa traque comme un film d'action : 300 personnels, hélicoptères, drones, chiens, GIGN. On parle de lui comme d'un « survivaliste », d'un « paranoïaque », d'un « tireur d'élite ».

Raphaël, lui, est présenté comme un « caïd », un « passionné d'armes », un homme qui a tenté une évasion spectaculaire. Sa cavale de trois ans est racontée comme une épopée. On détaille ses cachettes, ses ruses, ses appels téléphoniques piégés.

Et les victimes ?

Luc, 55 ans, patron de scierie, père de deux enfants. Martial, 32 ans, employé, amoureux de la nature. Sofiane, père de famille, laisse deux orphelins. Leur vie est résumée en quelques lignes. Leur mort est le point de départ du récit, pas son sujet.

Pourquoi cette asymétrie ?

D'après les sources disponibles — Canal Crime, CNews, C dans l'air, McSkyz, Midi Libre Faits Divers —, le traitement médiatique des faits divers privilégie systématiquement le récit de la traque et du procès. La cavale est un suspense. Le fugitif est un personnage. Ses motivations, son passé, sa psychologie deviennent le cœur de l'histoire. Les victimes, elles, sont réduites à leur rôle de « victimes ». Leur vie, leurs projets, leurs proches sont relégués en arrière-plan.

Ce n'est pas une question de malveillance. C'est une mécanique narrative. Le récit criminel fonctionne comme un polar : il faut un coupable, un mobile, une traque, un dénouement. Les victimes sont le décor. Les fugitifs sont les héros — tragiques, certes, mais héros.

Cette mécanique a des conséquences. Elle invisibilise la souffrance des proches. Elle réduit des vies entières à un fait divers. Elle transforme des meurtriers en personnages de roman. Et elle pose une question que peu de médias se posent : et si on racontait aussi la vie des victimes ?

Le 29 janvier 2024, Valentin Marcone a été condamné à trente ans de réclusion. Raphaël purge sa peine à la prison de Lyon. Les familles de Luc, Martial et Sofiane, elles, continuent de vivre avec leurs morts.

La suite est édifiante.

Sources :

  • Canal Crime (YouTube) : Le RAMBO des Cévennes, Il tue son boss et survit dans la forêt
  • Midi Libre Faits Divers (RSS) : « Si vous l'apercevez, ne vous approchez pas » : un détenu de 20 ans jugé dangereux s'évade de son unité psychiatrique, une chasse à l'homme lancée
  • CNews (YouTube) : *Narcotrafic : « L'offre de drogue déferle sur la France, c

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Sur le même sujet