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JusticeÉpisode 14/21

RÉCIDIVE, TWITCH ET IA : LE STREAMER A PIÉGÉ LE PÉDOCRIMINEL, LA JUSTICE A (ENCORE) PERDU

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-14
Illustration: RÉCIDIVE, TWITCH ET IA : LE STREAMER A PIÉGÉ LE PÉDOCRIMINEL, LA JUSTICE A (ENCORE) PERDU
© YouTube

Condamné en janvier 2025. Récidive un an plus tard. Dominique B., 66 ans, vice-président du comité olympique de Haute-Saône, croyait parler à une fillette de 14 ans. Il parlait à un streamer et à une IA. Devant 40 000 témoins.

Vingt-quatre heures. C'est le temps qu'il a fallu à Dominique B. pour briser son sursis. 18 mois avec sursis probatoire, interdiction de contact avec des mineurs — il a violé cette interdiction en direct sur Twitch.

Le piège était parfait. Fin Easy (Mathias Steffan), streamer suivi par des milliers de personnes, a créé un avatar IA. Une fille de 14 ans. Il a laissé faire le reste.

« T'as jamais embrassé un garçon ? » a demandé Dominique B. (source : Le Figaro). La conversation a duré 40 minutes. Les propositions sexuelles explicites. Les questions sur le corps de l'enfant. « Et à 14 ans, tu as des filles qui ont déjà fait l'amour, même avant. »

Oui, vous avez bien lu. Vice-président du Comité départemental olympique et sportif de Haute-Saône. 66 ans. Récidiviste.

Le retour du récidiviste

Retour en arrière. Janvier 2025. Tribunal correctionnel de Vesoul. Dominique B. est condamné pour « transmission, captation et détention d'images à caractère pédo-pornographique ». La peine est légère — 18 mois avec sursis probatoire. Il doit se soigner. Ne plus approcher de mineurs.

Il ne s'est pas soigné. Il a approché.

Lundi dernier, il est en ligne. Il « drague » une fillette. Sauf que la fillette est un écran de pixels gérés par un algorithme. Le streamer a enregistré l'échange. « C'est toujours l'initiative du prédateur », explique Mathias Dufour, avocat de l'association Innocence en danger. « À aucun moment le streamer n'a dit "Est-ce que tu veux que je te montre telle ou telle chose ?" »

Qui a signé cette peine ? On cherche le nom du juge d'application des peines. On cherche le suivi socio-judiciaire. On cherche la protection des enfants. On ne trouve que des questions.

« Le sursis probatoire est censé accompagner ces pédocriminels en leur imposant des obligations de soins, poursuit l'avocat. Mais il faut une certaine forme de volonté de la part du condamné. » Dominique B. n'avait aucune volonté de se soigner. Il avait un compte Snapchat, une webcam, et un appétit intact. « Le sursis, ça sert à rien », lâche l'avocat.

La machine de guerre des justiciers

Olivia est traqueuse. Elle fait partie de l'association Les Enfants d'Argos. Elle crée des profils d'enfants sur les réseaux. Elle attend.

« Je n'ai rien demandé. J'avais déjà six demandes d'amis. » En un mois et demi, elle a reçu une quarantaine de demandes d'adultes. « Une femme seulement. » Sa technique est la même : avatar IA, enregistrement d'écran, captures. Pas d'incitation.

« Pendant qu'ils parlent avec moi, ils parlent pas à des vrais enfants. »

C'est efficace. C'est légal. « Il n'y a aucune incitation à la commission d'infraction », confirme Maître Dufour. La loi interdit de provoquer au crime. Le streamer ne provoque pas. Il tend un micro. Le prédateur se pend.

Mais la méthode inquiète. L'Office des mineurs (OFM) est en sous-effectif chronique. Une trentaine d'enquêteurs pour des centaines de signalements par jour. Alors, oui, les justiciers comblent un vide. « On a besoin de citoyens engagés », dit l'avocat. « Ou alors, il faut recruter des magistrats, des enquêteurs. »

Le direct : une épée à double tranchant

Mathias Tesson (BFM TV) pose le problème. « Balancer en direct des noms, des profils, ça peut être contreproductif. Ils peuvent s'enfuir. Ils peuvent détruire les preuves. »

Pire : l'identité de Dominique B. a fui. Le floutage a sauté. D'anciens élèves ont reconnu leur professeur de sport. Les traqueurs ont dû lancer un appel au calme : « N'allez pas le harceler. Ne le retrouvez pas. »

Pourquoi ? Parce que la justice avait perdu le contrôle de son propre dossier. Un homme condamné, en liberté, piégé en public, identifié par la foule. La justice n'a pas arrêté Dominique B. Un streamer l'a fait. Et la foule voulait juger.

Le lendemain de la diffusion, Dominique B. s'est présenté au commissariat. Placé en garde à vue. Perquisition. « On attend une communication du parquet de Vesoul », indique le journaliste. La machine judiciaire s'est remise en route. Mais la fuite est déjà consommée.

« La Garçonnière » : 27 ans d'échec

Pendant que cette affaire explosait, une autre bombe a éclaté. Le parquet de Paris a ouvert une enquête sur « La Garçonnière ». « Le plus vieux site pédophile français », ouvert en 1999. 27 ans d'impunité.

Il abrite un forum en libre accès où pullulent les messages à caractère pédocriminel. « C'est maintenant qu'on se décide à agir ? », demande Olivia. Les articles de France Info et du Parisien ont révélé l'existence de ce site. « Destiné aux hommes attirés par les mineurs. »

27 ans. C'est le temps qu'il a fallu à la justice pour réagir. Encore une impuissance. Le parquet de Vesoul traîne, le parquet de Paris ouvre une enquête. Pendant ce temps, les prédateurs continuent de recruter sur des sites comme Roblox, sur Snapchat, sur Twitch.

Olivia ne nomme pas les plateformes. « Tous les réseaux possibles et inimaginables », dit-elle. « Dès qu'il y a des enfants, il y a des pédocriminels. »

Le système contre les enfants

Dominique B. est en garde à vue. Son sursis probatoire va être révoqué. Il va peut-être aller en prison. Mais combien d'autres ? Olivia a reçu 40 demandes en un mois et demi. Elle est une fausse enfant.

Les vrais enfants, eux, n'ont pas d'avatar. Ils ont des parents, des écrans, et une justice qui ne tient pas la route. « Il y a des milliers, des dizaines de milliers de pédocriminels en France », rappelle l'avocat. La machine judiciaire est trop lente, trop sous-financée, trop dépendante de streamers pour faire son travail.

Le constat est terrible. La justice n'a pas arrêté Dominique B. Elle l'a condamné, puis relâché. C'est un streamer, un ordinateur et 40 000 spectateurs qui ont fait le reste. Et pendant ce temps, « La Garçonnière » tourne depuis 27 ans.

La question n'est plus de savoir si le streamer a bien fait. La question est : pourquoi la justice a-t-elle besoin d'un justicier pour faire son travail ?

Sources

  • BFM TV, service police-justice
  • France Info
  • Le Parisien
  • Twitch (diffusion en direct)

📰Source :YouTube

Par la rédaction de Le Dossier

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