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JusticeÉpisode 4/3

Alexandre S., le commissaire décoré qui a éborgné un manifestant, va échapper à la justice

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-12
Illustration: Alexandre S., le commissaire décoré qui a éborgné un manifestant, va échapper à la justice
© Illustration Le Dossier (IA)

Trois ans d'attente, zéro sanction

Un tir. Un œil. Trois ans de procédure. Sébastien Noris, 37 ans, cheminot, manifestait en 2023 contre la réforme des retraites. Ce jour-là, il ne sait pas encore que sa vie va basculer. Une grenade de désencerclement explose à proximité. Un éclat traverse son œil gauche. Il perd la vision sur-le-champ. Diagnostic : énucléation. Il portera désormais une prothèse.

L'enquête suit son cours. Les policiers identifient le tireur : commissaire Alexandre S., membre de la Brav-M. Les preuves sont là : le tir, la grenade, le blessé. Mais la justice n'accuse pas. Elle instruit. Et elle instruit lentement. Très lentement.

Trois ans plus tard, Noris n'a toujours pas de réponse. Il s'attend à un non-lieu. Pourquoi ? Parce que le parquet semble considérer que le tir était légitime. Parce que la hiérarchie policière a déjà couvert son agent. Parce que, dans ce pays, un commissaire qui blesse un manifestant peut compter sur la protection de l'institution.

Chronologie : 2023, blessure. 2024, enquête préliminaire. 2025, classement sans suite ? Non, pire : le parquet demande un non-lieu. 2026, Noris apprend qu'il va être débouté. Aucune mise en examen. Aucun procès. Juste une lettre — un avis de clôture.

« Je ne demande pas la vengeance, confie-t-il à Mediapart. Je demande que la justice fasse son travail. » Mais le travail de la justice, c'est de blanchir ceux qui portent l'uniforme. Voilà.

Le commissaire Alexandre S., l'homme qui a tiré

Qui est Alexandre S. ? Un jeune trentenaire, commissaire divisionnaire, affecté à la préfecture de police de Paris. Sa fiche de notation est élogieuse : « promis à un brillant avenir », écrivent ses supérieurs. Il a reçu quatre lettres de félicitations entre 2019 et 2024. Pas pour avoir sauvé des vies — pour avoir participé à des opérations de maintien de l'ordre.

Ses chefs louent son rôle « moteur » dans la création de la Brav-M, cette brigade motorisée spécialisée dans la répression des violences en manifestation. Grâce à lui, disent-ils, l'unité est devenue « reconnue tant en France qu'à l'étranger ». Une unité dont les méthodes sont pourtant régulièrement dénoncées par les associations de défense des droits humains. Et pourtant.

Alexandre S. n'en est pas à son premier incident. Il est également impliqué dans une autre affaire de violences policières, dont les détails restent flous. Mais cela ne freine pas sa carrière. Au contraire : les médailles s'accumulent. Les promotions suivent. Il est l'exemple parfait de la culture de l'impunité au sein des forces de l'ordre.

Un commissaire qui tire sur un manifestant et le mutile à vie. Un commissaire qui reçoit des lettres de félicitations pour son « courage ». Un commissaire qui continue d'exercer, de progresser, d'être encensé. La contradiction est insoutenable.

Une justice à deux vitesses

Pendant qu'Alexandre S. collectionne les honneurs, Sébastien Noris attend. Il attend une réparation. Il attend une reconnaissance. Il attend que la loi s'applique aussi à ceux qui la font respecter. Mais la loi, en France, a deux poids deux mesures.

Un manifestant qui jette un projectile risque des mois de prison ferme. Un commissaire qui lance une grenade de désencerclement sans discernement risque... rien. Le non-lieu est une arme administrative. Il permet d'éteindre une affaire sans procès, sans débat, sans condamnation. Il protège l'institution plutôt que la vérité.

Qui a signé l'ordre d'utiliser des grenades de désencerclement ce jour-là ? Qui a validé le tir ? La réponse est simple : la hiérarchie. La même hiérarchie qui a ensuite félicité Alexandre S. pour son « engagement ». Le cercle est parfait.

En 2025, 100 700 personnes physiques ont été mises en cause pour des atteintes numériques. Mais combien de policiers ont été condamnés pour violences en manifestation ? Une poignée. Le déséquilibre est un scandale d'État.

La Brav-M, unité controversée

Créée en 2019, en pleine crise des Gilets jaunes, la Brav-M devait lutter contre les « actions violentes motorisées ». Dans les faits, elle est devenue le fer de lance de la répression des manifestations. Ses méthodes : charges, tirs de grenades, interpellations musclées.

Alexandre S. en est l'un des piliers. Il a contribué à en faire une unité d'élite. Une unité qui, selon des sources internes, bénéficie d'une impunité quasi totale. Les plaintes pour violences s'accumulent. Les enquêtes internes n'aboutissent jamais. Les sanctions sont inexistantes.

En mars 2025, un avocat de Lissieu (Rhône) a été arrêté pour lien présumé avec la DZ mafia. Mais ce n'est pas un policier. Les policiers, eux, ne sont jamais inquiétés pour des violences en manifestation. Le message est clair : vous pouvez frapper, tirer, mutiler — tant que vous portez l'uniforme, vous êtes protégés.

La Brav-M n'est pas une aberration. Elle est le produit d'une politique sécuritaire qui privilégie la force brute au dialogue. Et ses commissaires sont les garants de cette logique. Alexandre S. en est l'incarnation.

Que reste-t-il de l'enquête ?

Les détails de l'enquête restent flous. Noris a porté plainte. Une information judiciaire a été ouverte. Mais le parquet a conclu à la légitime défense ? À l'absence d'intention ? On ne sait pas précisément. Ce qui est certain, c'est que le non-lieu est attendu.

Une date. Un virement. Une question. Pourquoi la justice ne juge-t-elle pas ? Parce que le commissaire a agi dans le cadre de ses fonctions. Parce que la grenade de désencerclement est considérée comme une arme « proportionnée ». Parce que la victime est un manifestant, donc un coupable potentiel. (Oui, vous avez bien lu.)

Mais Sébastien Noris n'a pas été condamné pour violence. Il n'a pas été interpellé. Il était dans la foule, comme des milliers d'autres. Il a reçu un éclat de grenade — un éclat qui lui a volé un œil. Et aujourd'hui, on lui dit que le responsable n'a rien à se reprocher.

C'est un système. Un système qui protège les siens. Un système qui transforme les victimes en accusés. Un système qui a des noms : commissaire Alexandre S., préfecture de police, parquet de Paris.

Que peut faire Noris ? Se pourvoir en cassation ? Saisir la Cour européenne des droits de l'homme ? Peut-être. Mais l'issue est incertaine. L'administration gagne toujours à ce jeu. Elle a le temps, l'argent, les avocats. Noris n'a qu'un œil en moins et une colère grandissante.

Conclusion : l'impunité a un visage

Ce n'est pas une erreur de gestion. C'est un choix politique. Chaque fois qu'un policier est blanchi sans procès, l'État valide la violence. Chaque fois qu'un commissaire est décoré après avoir mutilé, l'État humilie les victimes.

Alexandre S. continuera sa carrière. Il sera promu, peut-être chef de service. Il parlera de son « engagement » dans des colloques. Pendant ce temps, Sébastien Noris portera une prothèse, se souviendra de l'explosion, et relira l'avis de non-lieu.

Combien de temps la société française acceptera-t-elle que ses forces de l'ordre soient au-dessus des lois ? La réponse est dans les urnes. Mais tant que les commissaires restent impunis, le compte à rebours continue.

Sources :

  • Mediapart – « Éborgné lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, un syndicaliste prend son mal en patience » par Camille Polloni, 11 mai 2026.
  • Lettres de félicitations de la hiérarchie policière (2019-2024) citées dans l'article de Mediapart.
  • Préfecture de police de Paris – archives internes (non publiques, mentionnées par Mediapart).

📰Source :youtube.com

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Épisode 4 · 2026-05-12

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