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SociétéÉpisode 5/2

Procédure-bâillon annulée : le spectacle nazi de Stérin dévoilé

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-04
Illustration: Procédure-bâillon annulée : le spectacle nazi de Stérin dévoilé
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Sous tension, l'audience

Trois heures d'audience. Fabien Gay, directeur de L'Humanité, sur le banc des prévenus. Autour du tribunal, une foule compacte — 150 à 200 personnes venues soutenir le journal. « On était un peu sous protection populaire », raconte Thomas Lemailleux, journaliste au pôle enquête de L'Humanité.

Dès le départ, la procédure était bancale. Murmure de la Cité — l'association qui produit le spectacle — assignait le journal pour diffamation, mais les griefs restaient flous. « Il y avait normalement quand on attaque un journal pour diffamation, il faut décrire précisément ce qui serait les éléments caractéristiques d'une diffamation », explique Lemailleux. Ce n'était pas le cas.

Le tribunal a tranché net. Procédure nulle pour vices de forme dans l'assignation. Toute l'action s'éteint, sans que personne ne se soit prononcé sur la réalité des faits — les croix gammées projetées sur un bâtiment public, le financement par Stérin, les liens avec l'extrême droite radicale. « Nous, on était prêt à discuter du fond, on avait pas de problème », insiste Lemailleux.

Une victoire purement procédurale, donc. Mais une victoire quand même. L'Humanité est relaxée. L'association Murmure de la Cité doit payer les frais de justice. La procédure-bâillon — son but : nuire au journal, étouffer l'enquête — a échoué.

Croix gammées sur le CNCS : un spectacle qui ne dit pas son nom

L'affaire commence ici. Été 2024. Le spectacle Murmure de la Cité se tient à Moulins, dans l'Allier. L'ouverture ? Cinq minutes de projection de croix gammées sur la façade du Centre national du costume et de la scène (CNCS). Un bâtiment public. L'image est saisissante : trois énormes croix gammées qui recouvrent les murs du musée.

Thomas Lemailleux était présent. Il raconte : « Le public attend depuis deux heures sur des chaises que la nuit tombe. Les gens sont à la limite de la patience. Et quand les croix gammées apparaissent, il y a un soulagement. On se dit "ah, ça commence". Et du coup, on est content de voir des croix gammées. »

Un effet psychologique redoutable. Volontaire ou non, il conditionne. L'Humanité a filmé la scène. La vidéo montre les symboles nazis s'étalant sur la façade du CNCS — immense, lumineux, indéniable.

Le spectacle lui-même est une réécriture de l'histoire. « Il raconte une histoire de France qui s'arrête avant la Révolution française », résume Lemailleux. La Révolution n'est pas évoquée. La République non plus. À la place : Clovis, Jeanne d'Arc, Saint-Louis, Napoléon. Des rois, des empereurs, des saints. Beaucoup de moines, beaucoup de prêtres, beaucoup de prières. Les Gaulois — des Blancs qui chassent l'envahisseur romain — complètent le tableau. Une vision racialiste, suprémaciste, qui ignore 1789, la démocratie, les droits de l'homme.

Des historiens et des archéologues ont dénoncé cette falsification. Le spectacle n'est pas sérieux historiquement. Mais il n'a jamais été conçu pour l'être. C'est une opération politique.

Derrière le rideau : les réseaux de l'extrême droite radicale

Qui se cache derrière Murmure de la Cité ? Un homme : Guillaume Senet. Il est à la fois le concepteur du spectacle et le fondateur de Sophia Police, un groupuscule identitaire catholique d'extrême droite radicale. L'Humanité a établi le lien — « tout à fait étroit et même total » — entre les deux structures.

Sophia Police n'est pas un club de lecture. Son manifeste est clair : « La République n'a pas été édifiée pour rendre libre mais pour asservir. » Ses membres admirent Robert Brasillac et Maurice Bardèche — figures françaises du fascisme, collaborateurs notoires sous l'Occupation.

En juillet 2024, Sophia Police organise son université d'été à Moulins, juste après le spectacle. Les invités ? Bruno Gollnisch, figure centrale du Front National de Jean-Marie Le Pen. Jean-Yves Le Gallou, de l'Institut Iliade, un think tank racialiste. « Le GUD, Némésis, tous les groupuscules identitaires étaient présents », ajoute Lemailleux.

Le cabinet de conseil Lei, lié à l'Institut Iliade, est intervenu dans le financement du spectacle. L'argent vient aussi du Fonds du Bien Commun, le véhicule philanthropique de Pierre-Édouard Stérin. Stérin — le milliardaire identitaire, exilé fiscal, qui s'est donné pour objectif « de faire gagner l'extrême droite dans les têtes et dans les urnes ».

Le projet Périclès — révélé par L'Humanité à l'été 2024 — est son arme de séduction massive. Spectacles historiques, universités d'été, clubs privés réservés aux Blancs... Stérin infiltre la culture, l'histoire, l'éducation. Murmure de la Cité n'est qu'une pièce du puzzle.

Argent public et révision historique

Le spectacle a bénéficié de subventions publiques. Des collectivités locales ont aidé financièrement et logistiquement. Les tribunes ? Fournies par la ville ou la communauté d'agglomération. Le CNCS — un musée national — a accueilli l'événement. Bref, l'argent des contribuables a financé un spectacle qui commence par des croix gammées et glorifie l'Ancien Régime.

L'Humanité a révélé ces financements. C'est en partie ce qui a déclenché la procédure-bâillon. Murmure de la Cité n'a pas attaqué l'enquête préalable — celle qui démontrait le lien entre Senet, Sophia Police et les idéologies fascistes — mais la couverture du spectacle lui-même.

Paradoxe énorme. L'association poursuit un journal pour avoir décrit ce que le spectacle montre : des croix gammées. « Ils n'ont pas aimé qu'on dise que c'était un placement de produits hitlérien », ironise Lemailleux. « Mais c'est eux qui ont commencé leur spectacle par ça. »

La procédure-bâillon visait à faire taire L'Humanité, à décourager les investigations, à protéger un réseau de milliardaires et d'idéologues. Elle a échoué sur la forme. Le fond, lui, reste à traiter.

Nouveau spectacle, nouvelles questions

Juillet 2025. Un nouveau Murmure de la Cité est annoncé. Mais les conditions ont changé. L'Humanité a gagné. Le CNCS a retiré l'accès à son esplanade. Les collectivités locales ne fournissent plus les tribunes. Dans la presse d'extrême droite, Murmure de la Cité appelle aux dons pour acheter du matériel.

Le nouveau lieu ? Un château appartenant à Charles-Henri de Lobkovic, un descendant des Bourbon-Parme. Sur Instagram, on le voit poser avec la nouvelle compagne de Jordan Bardella. Un monde qui se tient — la jet-set d'extrême droite, les héritiers de la monarchie, les milliardaires identitaires.

Guillaume Senet a été auditionné par une commission d'enquête du Sénat il y a quelques semaines. Il a dû expliquer son admiration pour Brasillac et Bardèche. « Ça ne s'est pas très bien passé pour lui », glisse Lemailleux.

Le nouveau spectacle se tiendra-t-il ? Les routes sont petites, le château peu adapté à un public nombreux. Peut-être que les ambitions seront revues à la baisse. Mais l'idéologie, elle, ne change pas.

Liberté d'informer : victoire fragile

150 personnes devant le tribunal. Un procès annulé pour vices de forme. Une procédure-bâillon qui s'effondre sur des détails techniques. L'Humanité a gagné cette bataille. La guerre, elle, continue.

Stérin investit des millions. Les réseaux identitaires se structurent. Les spectacles — Murmure de la Cité et d'autres — essaiment dans toute la France. L'extrême droite radicale utilise la culture pour diffuser son récit : une France blanche, chrétienne, monarchiste, qui n'aurait jamais dû connaître la Révolution.

L'Humanité continue d'enquêter. « On va continuer tout ce travail parce qu'il est décisif », promet Lemailleux. La liberté d'informer n'est jamais acquise. Elle se défend — pied à pied, procès après procès.

À suivre.

Sources

  • L'Humanité (articles et vidéo)
  • Tribunal de Moulins
  • Commission d'enquête du Sénat
  • Presse d'extrême droite (appels aux dons)
  • Sciencesetavenir.fr
  • Lcp.fr
  • Publicsenat.fr
  • Wikipedia.fr

📰Source :youtube.com

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