Sarkozy en prison : privilèges, mythe du 'Club Med' et la réalité des 87 000 détenus

Un livre qui parle surtout de lui
Quelques semaines à la Santé. Sarkozy en a tiré un livre : Journal d’un prisonnier. Vendu à 100 000 exemplaires, l’ouvrage se présente comme un témoignage sur l’enfermement. Mais à y regarder de près, la prison n’y occupe qu’une place marginale. « On a recensé les extraits qui parlent de prison, explique Julien Fischmeister, responsable du plaidoyer de l’Observatoire international des prisons (OIP). C’est de l’ordre de cinq ou six pages. » Le reste ? Un récit victimaire sur la « cabale médiatique » et le « gouvernement des juges ».
La chercheuse Lælia Véron, co-autrice de la réponse au livre, résume le problème : « Quand on est dominant, on peut faire de pratiquement tout une ressource. » Y compris le passage en prison. Sarkozy aurait tenté de « continuer à construire son éthos d’homme politique » — et il a été aidé par une couverture médiatique massive. Les magazines people ont détaillé son quotidien, ses repas, ses visites. Rien de tel pour un détenu lambda.
Les auteurs ne contestent pas la sincérité de son choc carcéral. Lælia Véron le dit : « Ce moment où la porte se referme, le bruit des verrous, ça existe. » Mais ce choc a été « amorti par son statut de privilégié ». Sarkozy savait qu’il ne resterait que quelques semaines. Il était entouré d’une armada d’avocats. Et surtout, il a bénéficié de conditions que 87 000 autres détenus n’ont pas.
Quatre parloirs par semaine : le luxe des puissants
Parloirs : le premier privilège. Dès la première semaine, Carla Bruni a obtenu quatre parloirs par semaine. « En temps normal, les premières semaines, les personnes les passent seules », rappelle Lælia Véron. Pourquoi ? Parce que les formalités administratives — demande de permis de visite, validation — prennent des semaines. Parfois un mois. Pour un détenu ordinaire incarcéré quelques semaines, le temps que le permis arrive, la peine est déjà finie. On ne voit personne.
Et même une fois le permis en poche, l’épreuve ne fait que commencer. Réserver un parloir exige de passer par un site en ligne, un téléphone ou une borne. « Les personnes qui ne sont pas à l’aise avec le numérique, avec la langue française, tout ça est très compliqué », détaille Véron. Ensuite, il faut se présenter une heure avant. Faire la queue pendant des heures — parfois sous la pluie, dans des files interminables devant Fleury-Mérogis, les Baumettes, Toulouse. Cinq minutes de retard, et le parloir saute. « Pour des personnes qui font 100, 200, 300 km, parfois 800 km, c’est retour à la case départ. » Julien Fischmeister parle de « maltraitance institutionnelle totale ». Une maltraitance que Carla Bruni n’a pas connue.
L’OIP a recueilli des témoignages de proches. Ces récits sont si nombreux que l’organisation a lancé un « manifeste des proches de personnes détenues ». L’objectif : obtenir une reconnaissance juridique de ce statut — et des droits qui l’accompagnent.
191 % d’occupation : la surpopulation, angle mort
Angle mort : la surpopulation. Sarkozy, lui, était à l’isolement. Cellule rénovée, pas de codétenu. « Il n’a pas été exposé à ça », constate Lælia Véron. Le taux d’occupation de la prison de la Santé ? 191 %. Presque deux fois sa capacité. Le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) a récemment comparé les prisons françaises à des « entrepôts humains ». Ce n’est pas une hyperbole.
Concrètement, vivre à trois dans 9 m² signifie des matelas au sol. Des corps entassés, des odeurs, une promiscuité subie. « Quand les étudiants arrivent énervés, c’est très souvent à cause de ça », témoigne Lælia Véron, qui enseigne en détention. « On est passé en triplette, et ça devient d’un coup insupportable », racontent les détenus.
23 heures sur 24 : le quotidien des détenus ordinaires
Le mythe du Club Med ? Une fiction. « On est à des années-lumière du Club Med », tranche Julien Fischmeister. Les statistiques officielles de l’administration pénitentiaire le prouvent : la moyenne d’activité hors cellule est de deux heures par jour. Promenade comprise. Dans les maisons d’arrêt — où sont incarcérées la majorité des détenus —, elle tombe à une heure.
Le reste du temps, les détenus sont enfermés. 23 heures sur 24. « Les gens tournent en rond, comme dans le tableau de Van Gogh », image Lælia Véron. Un confinement qui n’a rien de rédempteur. Il détruit les liens familiaux, fait perdre le travail, le logement. Pour des peines souvent courtes — la durée moyenne de détention en France est de 12 mois et demi. Et pour quelle infraction ? La part des crimes (homicides, viols) est inférieure à 0,5 % des infractions annuelles. La grande majorité des détenus sont là pour des faits qui ne sont pas des crimes graves.
La France condamnée, la situation empire
Le 31 janvier 2020, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu l’arrêt « JMB contre France ». Elle condamnait la France pour surpopulation carcérale structurelle. Elle exigeait des mesures concrètes. Depuis, la situation a empiré. Le nombre de détenus a grimpé de 87 000 à près de 89 000. Les prisons sont plus pleines que jamais. Le CPT, dans son dernier rapport, parle de « conditions proches de la torture ».
Et l’argent public ne va pas là où il faudrait. L’article 130-1 du code pénal français fixe deux objectifs à la peine : sanctionner l’auteur de l’infraction, et « favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion ». Dans la réalité, les budgets sont fléchés vers la sécurité, la surveillance, la sécurisation des établissements. Un enseignant pour 100 à 130 détenus. Les activités de formation, de travail, sont quasi inexistantes dans les maisons d’arrêt.
Alternatives existent, mais sous-financées
Pourtant, des solutions existent. Le placement à l’extérieur, par exemple. Des fermes de réinsertion permettent d’apprendre un métier tout en purgeant sa peine. Mais ces dispositifs manquent cruellement de financement. Les deniers publics continuent d’aller au tout-sécuritaire.
La question de fond, posée par les auteurs, dépasse le cas Sarkozy. Pourquoi la prison est-elle devenue la seule réponse pénale imaginable ? Pourquoi l’égalité symbolique — « Sarkozy en prison, enfin à égalité avec tout le monde » — est-elle si séduisante ? « C’est un réflexe sur lequel on peut s’interroger, dit Lælia Véron. Est-ce qu’il ne faudrait pas créer d’autres moments vecteurs d’égalité que la sanction partagée de la prison ? »
Le livre réponse, Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison. Journal de 87 000 prisonniers, donne la parole à ceux qui, d’ordinaire, n’en ont pas : les détenus ordinaires, leurs familles, les proches qui passent des heures dans les files d’attente. Une réalité que l’ancien président a préféré laisser dans l’ombre.
À suivre.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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