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SociétéÉpisode 12/4

Prisons françaises : 89 000 détenus, 62 000 places — l'État abandonne

Par la rédaction de Le Dossier · 11 AOÛT 2026
Illustration: Prisons françaises : 89 000 détenus, 62 000 places — l'État abandonne
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Les faits

La surpopulation carcérale n’est plus une tendance. C’est une hémorragie. Selon les chiffres du Conseil de l’Europe, la France compte près de 89 000 détenus pour 62 000 places. Le taux d’occupation atteint 190 % en moyenne, et dans les maisons d’arrêt — réservées aux courtes peines et à la détention provisoire — il s’envole à 176 %. Certains établissements frôlent les 300 %.

Dominique Simonnot visite ces prisons depuis des années. Elle décrit des scènes d’une brutalité ordinaire. « On traite les gens en ce moment comme des bêtes, les prisonniers, comme des animaux », confie-t-elle. « Entasser les gens à trois par cellule dans 9 m². Si vous voyez ce que je vois : des gens bouffés par les punaises de lit, des cafards qui courent partout, des rats. » Les témoignages qu’elle recueille sont glaçants : des détenus qui se retiennent d’aller aux toilettes pour ne pas marcher sur leurs codétenus endormis sur un matelas au sol. D’autres subissent la télé à plein volume imposée par le plus fort.

Les violences explosent. « Elles ont connu une explosion de quelques 45 % », précise Simonnot. En un an, six détenus sont morts, tués ou assassinés par leurs codétenus. « L’un égorgé, un deuxième égorgé, un autre transpercé, un autre torturé. » L’État a pourtant un devoir de protection inscrit dans le code. Mais quand on se balade en prison, dit-elle, « vous sentez la peur ».

Les chiffres sont implacables. La France est l’un des plus mauvais élèves d’Europe : 124 détenus pour 100 places disponibles, selon les statistiques du Conseil de l’Europe. L’Allemagne, notre voisin, affiche 82 détenus pour 100 places. « La preuve, d’autres réussissent, pas nous », lance Simonnot. L’Allemagne compte 20 millions d’habitants de plus que la France et 20 000 détenus de moins. Leur taux de récidive est bien moindre.

Contexte : pourquoi une telle situation ?

Ce n’est pas une explosion de la délinquance. « Il n’y a pas plus de délinquance, pas plus d’incarcération », explique la contrôleure. La cause principale ? L’allongement des peines. « Elles sont passées en quelques années de 8,1 mois à 11,2 mois. » Chaque année, 5 000 détenus supplémentaires s’ajoutent. « On n’avait jamais vu ça. » Les maisons d’arrêt, où l’on purge les courtes peines, sont les plus touchées : surpeuplées à 176 % en moyenne, mais certains établissements atteignent 200, 250, voire 300 %.

Les conditions de détention indignes ne sont pas un secret. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la France. Dans sa décision, elle a pointé « murs, sol et matelas crasseux, sanitaires défectueux, coexistence avec les rats et les cafards, non-respect de la norme des 3 m² d’espace personnel ». Le gouvernement français répond chaque année par une note de 50 pages. Simonnot est catégorique : « Il y est raconté des tissus de mensonges montrant à quel point tout est fait pour remédier à la surpopulation. On voit que c’est faux. »

Le comité de prévention de la torture du Conseil de l’Europe alerte aussi. La France est avant-dernière, juste devant Chypre et la Turquie. « On a un problème philosophique, sociétal avec l’enfermement », estime Simonnot. « La prison est devenue le dépotoir de tout ce dont on veut se débarrasser. » Elle cite le chiffre de 30 à 35 % de détenus souffrant de troubles psychiatriques graves, qui devraient être à l’hôpital psychiatrique. « C’est dû à la faillite de l’hôpital psychiatrique. » L’aide sociale à l’enfance est un autre marasme : parmi les jeunes de l’ASE, 15 000 à 20 000 se prostituent, et 50 % des jeunes SDF sortent de prison.

Le traitement judiciaire : des promesses, rien de plus

Les condamnations de la CEDH n’ont pas suffi. La France a été sommée de remédier à la surpopulation systémique. En réponse, le gouvernement a multiplié les promesses. L’ancien garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti « détestait mes rapports », raconte Simonnot. « Je l’ai traité de trouillard, ainsi que le président de la République et le gouvernement. » Son successeur Didier Migaud, éphémère, a montré plus d’attention. Aujourd’hui, c’est Gérald Darmanin qui tient les rênes. « Il est malin : il dit que la contrôleure a absolument raison, que c’est indigne, qu’il y a beaucoup trop de détenus. Mais qu’est-ce qu’il fait pour améliorer les choses ? Rien. »

Darmanin promet des moyens : 1 600 effectifs supplémentaires, des constructions de places de prison. « Je suis un garde des Sceaux qui va pousser énormément pour obtenir des moyens pour supprimer la surpopulation », a-t-il déclaré. Simonnot ironise : « On voit que c’est faux. »

Un espoir est né à l’Assemblée nationale. Florent Boudié, président de la commission des lois, a auditionné la contrôleure et plusieurs organisations. « Ça a été pour moi un moment très émouvant, l’impression d’avoir réussi quelque chose », se souvient-elle. À l’issue de l’audition, Boudié a promis de déposer une proposition de loi sur la « régulation carcérale » — un mécanisme inspiré du Covid, où l’on faisait sortir les détenus à quelques mois de leur fin de peine. « Ça s’est très bien passé, pas de drame », insiste Simonnot. La proposition a été déposée récemment, mais « ça n’est toujours pas inscrit à l’ordre du jour ». « Ça illustre bien le manque de courage politique. »

Ce que ça dit de la France

Ce n’est pas un accident. C’est le symptôme d’une incapacité persistante de l’État à adapter sa politique pénale à la réalité des prisons, malgré les alertes répétées des autorités indépendantes. La contrôleure le résume : « On est en train de s’habituer à l’innommable, à savoir entasser des gens comme des poulets en batterie. » La prison est devenue une peine corporelle déguisée. « La manière dont on traite les gens à l’intérieur rejaillit sur la manière dont ils se comportent en sortant. »

Les ateliers de formation sont sabotés par le manque de surveillants. « Le premier détenu arrive avec 10 minutes de retard, le dernier arrive un quart d’heure avant la fin parce qu’il n’y a pas assez de personnel pour les amener », décrit Simonnot.

La France préfère punir plutôt que réinsérer. Un vent répressif souffle sur la société. « La jeunesse a une soif de répression que ma génération ne connaissait pas », regrette la contrôleure. D’autres formes de sanction existent pourtant : bracelets électroniques, stages de citoyenneté, éloignement du domicile pour les violences intrafamiliales. « La prison est la plus bête des sanctions », assène-t-elle.

Les surveillants sont abandonnés. « Se sentir abandonné par l’État, c’est très perturbant. Tu sais pas à qui te fier. » Les détenus aussi. « Ce qui manque le plus dans les prisons surpeuplées, c’est l’espoir de la réinsertion. »

📰Source :youtube.com

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