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Île Longue : 54 morts sur 240 ouvriers, le scandale des irradiés de la dissuasion

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-22
Illustration: Île Longue : 54 morts sur 240 ouvriers, le scandale des irradiés de la dissuasion
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Deux cent quarante hommes. Cinquante‑quatre morts. Âge moyen : 62 ans. Pas un accident du travail — un bilan sanitaire. Signé Université de Bretagne, 2021. L’histoire des irradiés de l’Île Longue est restée sous secret défense. Jusqu’à une bande dessinée, sortie le 19 juin.

Des barbecues près des missiles nucléaires

Ils venaient de toute la Bretagne. Ouvriers, techniciens, ingénieurs. Leur job : préparer, démonter, vérifier les missiles nucléaires des sous‑marins de la Force océanique stratégique. À l’Île Longue, dans le Finistère, quatre sous‑marins lanceurs d’engins, chacun armé de seize missiles. « L’assurance‑vie de la France » — comme disait un ancien du site.

Dans les années 1970, personne ne les informait des dangers. « Il pouvait intervenir à main nue, sans aucune protection, autour de ces missiles », raconte une source proche des témoignages recueillis par la journaliste. Les plus anciens se souviennent d’un détail glaçant : « Ils organisaient des barbecues ou des pots parfois autour — enfin, pas très loin de ces armes. » Pas de dosimètres. Pas de limite de temps. Rien.

Les chercheurs, eux, savaient. « Dans les années 70, quand les ouvriers ont commencé à travailler avec les têtes nucléaires des missiles, au niveau scientifique tout était déjà connu sur les risques de cancer liés aux rayonnements ionisants », confirme une chercheuse de l’INSERM. La science ne datait pas d’hier. Les travailleurs non plus.

L’État affirmait que tout était sous contrôle. « On a mis en place des temps d’exposition maximum, des procédures pour travailler plus vite au plus près des missiles », expliquait le discours officiel. Les autorités assuraient que les doses reçues ne dépassaient pas les limites réglementaires. Ce discours tenait bon.

54 décès sur 240 : le chiffre qui accuse

Jusqu’en 2021. Cette année‑là, l’Université de Bretagne publie une étude sur les ouvriers passés par l’atelier de pyrotechnie de l’Île Longue entre 1972 et 1996. Le résultat est implacable : sur 240 hommes, 54 étaient morts en 2019. Âge moyen : 62 ans. Cause principale : cancers et maladies cardiovasculaires — ces dernières aussi liées aux rayonnements ionisants.

Un quart de l’effectif. Dans la population masculine française du même âge, le taux de mortalité attendu est bien inférieur. L’étude ne crie pas au scandale. Les chiffres parlent seuls.

Les victimes tombent malades des années plus tard. Cancers du rein, du cerveau, de l’estomac, du côlon… Mais l’indemnisation n’est pas automatique. « Selon le type de cancer, l’indemnisation pourrait ou pas être attribuée », raconte la même source. Certains ont été reconnus. Pas tous. « Nous avons réussi à en faire reconnaître quelques‑uns, mais pas à la mesure du désastre sanitaire. » L’administration a ses grilles. Les corps, eux, ne les lisent pas.

Le drame continue. Car les pathologies ne s’arrêtent pas en 2019. D’autres ouvriers tombent malades aujourd’hui. D’autres familles attendent une reconnaissance.

L’État savait, les protocoles ont tardé

Pourquoi les travailleurs ont‑ils attendu 1996 pour être protégés ? Cette année‑là seulement, des dosimètres individuels sont prescrits. Une limite de temps de travail près des missiles est imposée. Suite à des alertes de chercheurs indépendants. Vingt‑quatre ans après les premiers départs en dissuasion.

Vingt‑quatre ans de manipulation à mains nues. De barbecues près des ogives. De silence.

Les experts le répètent : les risques des rayonnements ionisants étaient connus dès les années 1950. Les études sur les survivants d’Hiroshima et de Nagasaki, sur les travailleurs du nucléaire civil, étaient disponibles. Pourtant, à l’Île Longue, les procédures de sécurité sont restées laxistes jusqu’à la fin des années 1990. Un choix ? Une négligence ? La question reste ouverte. Les archives, classées secret défense, ne livrent pas leurs secrets.

Le secret défense et la pudeur des victimes

Alors, pourquoi si peu de bruit ? Pourquoi ce scandale n’a‑t‑il jamais fait la une des journaux télévisés ? La réponse tient en deux mots : secret défense. « Ça reste un sujet sensible, drapé dans du secret défense », confie un témoin. L’Île Longue est l’un des sites les plus protégés de France. Interdit aux drones. Interdit aux photos. Interdit aux questions.

Mais il y a aussi une autre raison, plus humaine. « Une sorte de pudeur de la part des ouvriers ou des techniciens qui ont travaillé sur ces sujets à ne pas en parler, à ne pas remuer tout ce qui s’est passé. » Beaucoup ont porté leur maladie en silence. Par fierté ? Par peur de nuire à la dissuasion ? Par loyauté envers une institution qui les a employés ? Les témoignages sont rares. Les familles, elles, ont attendu.

Une BD pour mémoire

C’est pour briser cette omerta qu’une journaliste a mené l’enquête. Son outil : la bande dessinée. « On s’est dit que la BD, c’était aussi un moyen d’amener les gens à connaître cette histoire, et puis c’est rendre hommage au combat de ces gens, à ce qui continue de mener. » L’ouvrage — accessible dès 10 ans — raconte l’épisode de l’Île Longue, explique la dissuasion nucléaire et les conséquences des rayonnements sur le corps humain. « C’est un hommage aussi aux familles, aux victimes. »

La BD sort le 19 juin. Une date. Un symbole. Pas une fin — un commencement. Car les questions restent sans réponse. Pour l’instant. Combien d’autres ouvriers sont‑ils tombés sans que l’étude de 2021 ne les compte ? Quels documents dorment dans les archives classifiées ? Pourquoi l’État a‑t‑il attendu 1996 pour agir ? Le dossier est loin d’être clos.

Et pourtant, une chose est sûre : grâce à cette enquête en cases et en bulles, l’histoire des irradiés de l’Île Longue ne sera plus jamais oubliée. Les noms ne sont pas encore tous écrits. Mais ils existent. Deux cent quarante hommes. Cinquante‑quatre morts. Et des familles qui, enfin, peuvent parler.

📰Source :youtube.com

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