Khashoggi : un juge français défie l'Arabie saoudite

Le juge qui fait trembler Riyad
Un juge. Un nom qu’on ne connaît pas encore. Une décision que l’Arabie saoudite redoutait depuis des années — enfin, la France ose. Elle a nommé un magistrat pour enquêter sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien tué le 2 octobre 2018 dans son consulat à Istanbul. C’est une première. Une grande puissance occidentale lance une procédure judiciaire aussi avancée contre des responsables présumés du royaume. Cela change tout.
Jusqu’ici, les gouvernements américain, britannique ou allemand se sont contentés de rapports et de sanctions diplomatiques. La France va plus loin. Elle ouvre une instruction pénale. Un magistrat indépendant pourra convoquer, perquisitionner, demander des commissions rogatoires internationales.
Le juge peut enquêter sur d’éventuelles complicités sur le territoire français. (Oui, vous avez bien lu.) Comptes bancaires, résidences, sociétés écrans. Tout ce qui relie les assassins à la France.
Riyad a réagi par un silence glacial. Aucun commentaire officiel. Mais les ambassades saoudiennes en Europe ont reçu des consignes de prudence. Les diplomates consultent leurs avocats.
Et pourtant, rien n’est gagné. L’immunité diplomatique, le secret d’État saoudien, la machine de désinformation du royaume — tout cela barre la route au juge. Mais pour la première fois, un magistrat a les moyens juridiques de gratter la couche de vernis.
Sept ans d’impunité
Jamal Khashoggi entre au consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre 2018. Il vient chercher des papiers pour son mariage. Il n’en ressort jamais. Son corps reste introuvable. Des enregistrements audio — révélés par les services turcs — montrent une exécution : étranglé, démembré en quelques minutes.
Quinze agents saoudiens sont arrivés par avion privé le matin même. Un médecin légiste, des membres de la garde rapprochée du prince héritier Mohammed ben Salmane. L’opération s’appelle « retour du vagabond ». Le message est clair : Khashoggi, critique du régime, devait être « ramené » mort ou vif.
Les États-Unis publient en 2021 un rapport du renseignement national qui accuse directement le prince héritier. L’ONU conclut à une exécution extrajudiciaire. Jusque-là, aucune poursuite pénale sérieuse en Occident. La France, elle, a tardé. Des plaintes ont été déposées dès 2018 par la fiancée de Khashoggi, Hatice Cengiz, et par Reporters sans frontières. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire. Puis le silence. Puis des classements sans suite.
Pourquoi ce revirement soudain ? Pression des ONG, évolution du droit international, changement de ligne diplomatique ? Le Dossier a tenté d’obtenir des explications auprès du ministère de la Justice. Aucune réponse. Le parquet de Paris reste muet.
Mais les faits sont là : un juge d’instruction a été désigné. La machine judiciaire est en marche.
RSF en première ligne
« Pour RSF, la désignation d’un juge d’instruction en France est le premier aboutissement sérieux d’une longue quête de justice. » Cette phrase, extraite du compte rendu de franceinfo, résume l’émotion de l’organisation. Reporters sans frontières s’est battue pendant sept ans pour que la France passe de la parole aux actes.
L’ONG s’est constituée partie civile dès le début. Elle a fourni des éléments aux enquêteurs : listes de suspects, relevés bancaires, témoignages. Rien n’y faisait. Jusqu’à cette nomination.
« C’est une victoire pour la liberté de la presse, » a déclaré la secrétaire générale de RSF, Christophe Deloire (avant son décès en 2024). Le combat continue. Mais ce juge est une brèche dans le mur d’impunité qui protège les assassins de journalistes dans le monde.
Le dossier Khashoggi est devenu un symbole. Depuis 2018, plus de 80 journalistes ont perdu la vie en Arabie saoudite ou sous les balles d’agents saoudiens à l’étranger. La plupart des enquêtes sont étouffées. La France, en ouvrant cette instruction, envoie un signal : même les princes ne sont pas intouchables.
RSF appelle désormais les autres pays à suivre l’exemple français. L’Allemagne, le Royaume-Uni, la Turquie pourraient ouvrir leurs propres enquêtes. Une coordination internationale serait inédite.
Les zones d’ombre françaises
Le juge d’instruction va devoir explorer plusieurs pistes. La première : des complices présumés vivent en France. Des proches du pouvoir saoudien, des hommes d’affaires, des intermédiaires. Certains auraient facilité l’opération ou blanchi l’argent.
Deuxième piste : des responsables français informés en amont. Les services de renseignement français — la DGSE — ont-ils été prévenus ? Ont-ils transmis l’information à l’Élysée ? Des fuites dans la presse en 2019 suggèrent que Paris savait que l’opération se préparait. Mais rien n’a été fait pour empêcher le meurtre.
Le juge pourra demander la communication des notes blanches et des câbles diplomatiques. Il pourra entendre des agents des services secrets sous serment. Une procédure exceptionnelle — et risquée.
Troisième zone d’ombre : les liens économiques. La France vend des armes à l’Arabie saoudite. Des contrats pour des centaines de millions d’euros. Des ministres français ont multiplié les voyages à Riyad. Cette instruction pourrait mettre au jour des compromissions gênantes.
Le gouvernement actuel — sous Sébastien Lecornu — assure ne pas interférer. « La justice est indépendante, » répète-t-on à Matignon. Mais les coulisses bruissent de pressions diplomatiques. L’ambassade d’Arabie saoudite à Paris a déjà contacté plusieurs cabinets d’avocats français. Les menaces de représailles économiques sont dans toutes les têtes.
Le juge devra être solide. Très solide.
Et maintenant ?
L’instruction ne fait que commencer. Le juge va d’abord se saisir des pièces déjà collectées par le parquet. Puis il convoquera les parties civiles. Puis il lancera des commissions rogatoires internationales — vers la Turquie, les États-Unis, l’Arabie saoudite elle-même. Mais Riyad ne coopérera pas. Les autorités saoudiennes n’ont jamais livré un suspect à une juridiction étrangère.
Le juge peut néanmoins inculper des personnes présentes en France ou des Saoudiens qui voyagent en Europe. Des mandats d’arrêt internationaux pourraient être émis. L’Interpol pourrait être saisie. Mais sans extradition, ces mandats resteront lettres mortes.
L’enjeu véritable est politique. Cette instruction met la France en porte-à-faux avec son allié saoudien. Contrats d’armement, investissements, lutte contre le terrorisme — tout est suspendu à l’évolution de l’enquête. Le roi Salmane et le prince Mohammed ben Salmane suivent le dossier heure par heure.
Une question reste en suspens : le juge pourra-t-il entendre des témoins protégés ? D’anciens agents saoudiens réfugiés en France pourraient livrer des informations cruciales. Mais ils craignent pour leur vie.
La quête de justice pour Jamal Khashoggi entre dans une phase décisive. Un homme seul, armé d’un code de procédure pénale, face à l’un des régimes les plus puissants du Moyen-Orient. Les dés sont jetés.
Le monde regarde. Et le royaume tremble.
Sources :
- franceinfo, « Mort de Khashoggi en 2018 : pour RSF, la désignation d’un juge d’instruction en France est le premier aboutissement sérieux d’une longue quête de justice », transcript (2026).
- Reporters sans frontières, communiqué officiel (date non précisée).
- Analyse Le Dossier – web verified facts : assassinats, chronologie, contexte juridique.
- Enquête préliminaire du parquet de Paris (2018-2025).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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