Bolloré, RN et la guerre culturelle : blacklist, censure et privatisation des médias – la culture se soulève

Cannes, 19 mai 2025 — Maxime Saada lâche la bombe
Festival, tapis rouge, projecteurs. Maxime Saada prend la parole lors d'un événement professionnel. Détendu. Il lance une phrase qui met le feu aux poudres : « Je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. » La tribune ? Libération, huit jours plus tôt. 600 professionnels du cinéma — acteurs, réalisateurs, techniciens, exploitants de salles — appelaient à « zapper Bolloré ». La réponse tombe : une menace de blacklist. Ni plus ni moins.
La réaction ne se fait pas attendre. En 48 heures, le nombre de signataires double. 600, puis 2000. « Je suis à la fois surprise et pas tant que ça », dit Elsa N'Guessan, exploitante du cinéma public S.O.S. à Bagnolet. « Poser des questions démocratiques, ça veut dire que dans un futur proche, quand on signe des pétitions, on peut être fiché. Une liste noire, c'est un petit peu ça. » Elle a raison. Les documents l'attestent : la logique de Bolloré est celle du rapport de force. On ne mord pas la main qui vous nourrit.
Catherine Pégard, ex-ministre de la Culture, aujourd'hui présidente du château de Versailles, qualifie la menace de « disproportionnée ». David Lisnard, maire LR de Cannes, prend une autre position : « Ils auraient dû se taire. » Traduction : les artistes n'ont pas à critiquer leur financeur. Gaëtan Bruel, producteur, condamne aussi. Mais le mal est fait. Bolloré a parlé. Et sa parole est une arme.
Questions sans réponse. Pour l'instant. Mais une chose est claire : cette menace n'est pas un incident isolé. C'est un mode opératoire. Vanessa Springora, autrice et éditrice, le sait mieux que personne. « Ces méthodes d'intimidation de Vincent Bolloré, on les a déjà vues à l'œuvre sur le plateau de Cyril Hanouna », rappelle-t-elle. La technique est rodée : on menace, on intimide, on blackliste. Et on attend que les victimes plient.
Censure à la chaîne — Bolloré décide quels films méritent d'exister
- Christophe Honoré soumet un projet de film à Canal+. Son producteur l’appelle : « Ton film a été refusé. » Pourquoi ? « Vincent Bolloré siégeait au comité de validation », explique le réalisateur. Il n'a pas fallu plus. Le milliardaire a bloqué le projet. Simple coïncidence ? Non. La même année, François Ozon présente un film sur un prêtre pédocriminel. Refusé aussi. Bolloré, catholique d'extrême droite, ne veut pas de ces sujets. Stéphane Brizé, avec En guerre — un film sur un syndicaliste —, subit le même sort. La liste est longue.
Et ce n'est pas tout. En 2025, un scénario de série, Paris 1905, est modifié sous pression personnelle de Bolloré. Les détails restent flous, mais le mécanisme est limpide : l'actionnaire contrôle le contenu. Canal+, premier financeur du cinéma français, devient un filtre idéologique. « Plus que des considérations économiques, ce sont des considérations politiques qui guident les choix », analyse Youness Abzouz, journaliste à Mediapart.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2024, Canal+ investissait 220 millions d'euros par an dans le cinéma français. En 2025, le montant est tombé à 150 millions. Une baisse de 32 %. Traduction : 50 films en moins. Et les premiers touchés sont les premiers films, ceux de la diversité. « Par films de la diversité, on entend pas tant les thématiques que le fait que ce sont les premiers films d'un réalisateur, son deuxième, pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui reçoivent les financements », précise Youness Abzouz. La diversité paye le prix fort.
Pendant ce temps, les négociations pour la période 2025-2027 sont bouclées. Canal+ se retire. Le privé dicte sa loi. Et l'extrême droite regarde, satisfaite. « Le RN veut privatiser l'audiovisuel public et supprimer le CNC », rappelle l'animateur de l'émission. Même combat. Même cible.
Grasset, Prisma, Hachette — le hold-up éditorial
Printemps 2025. Olivier Nora, président de Grasset, est licencié. Motif : il refuse d'imposer un livre et un calendrier de publication dictés par Bolloré. « Pour la première fois, notre mobilisation est née d'une violation flagrante de l'intégrité éditoriale », tonne Vanessa Springora. Autrice du Consentement, publié chez Grasset, elle annonce son départ. D'autres suivent. Aujourd'hui, plus de 300 auteurs ont quitté la maison d'édition. Le catalogue de Grasset est décapité.
Gisèle Sapiro, sociologue au CNRS, replace dans le contexte historique : « La règle a toujours été de ne jamais s'immiscer dans la politique éditoriale. » Bolloré brise ce tabou. Il veut une ligne éditoriale d'extrême droite. Point. Les auteurs de toutes sensibilités politiques s'organisent. Une tribune dans Le Monde le 15 avril 2025, signée par 130 écrivains, dénonce le licenciement d'Olivier Nora. Le mouvement s'amplifie.
Chez Prisma Media, le propriétaire — le groupe Hachette, donc Bolloré — lance le plus grand plan social de l'histoire de la presse magazine. 240 à 280 suppressions de postes. Pour 6 millions d'euros de bénéfices. « C'est un plan idéologique pour casser la CGT », affirme Mathieu Pass, représentant du SNJ-CGT chez Prisma. Pas une question économique. Une guerre d'usure — oui, vous avez bien lu.
Les salariés de Prisma vont déménager au 15, rue des Sevran, à Paris. Dans le même immeuble que CNews, le JDD, Europe 1. « Je vous laisse imaginer dans quel état ça a plongé tout le monde », souffle Mathieu Pass. Bolloré regroupe ses troupes. Il prépare son armée médiatique.
La mainmise sur toute la chaîne : d'UGC au spectateur
Bolloré ne s'arrête pas à la production. Il veut contrôler toute la chaîne. Production d'abord, via Canal+ et StudioCanal. Distribution ensuite : il détient déjà 35 % d'UGC, l'un des plus grands réseaux de salles en France. Et il vise 100 %. Si le rachat aboutit, impossible pour un film de contourner Bolloré. Il pourra décider ce qui se tourne, ce qui se distribue et ce qui se voit.
En attendant, les pressions sont déjà là. Des groupes catholiques, proches de Bolloré, font pression sur les salles indépendantes pour imposer des films réactionnaires. « J'ai reçu des témoignages d'exploitants menacés », confie Elsa N'Guessan. Un film au financement opaque, Sacré-Cœur, est soutenu personnellement par Bolloré. On ne connaît pas le montant exact. Mais le message est clair.
Et il y a les relais H. Ces librairies dans les gares et aéroports, souvent gérées par des groupes proches de Bolloré. Le livre de l'économiste Gabriel Zucman, spécialiste des paradis fiscaux, en est absent. Hasard ? « Pas du tout », répondent les observateurs. Le RN combat la taxe Zucman sur les superprofits. L'extrême droite et Bolloré travaillent main dans la main.
« Vincent Bolloré est chez moi et je fais ce que je veux », aurait-il déclaré. Il n'a pas tort. Mais à quel prix ? La concentration des médias et de la culture entre les mains d'un seul homme — un milliardaire d'extrême droite — est une menace directe pour la démocratie. « C'est la même guerre que dans les années 1930 », prévient Gisèle Sapiro. « Le fascisme a toujours commencé par la mainmise sur les imaginaires. »
CRAX, le sursaut — artistes, universitaires, citoyens contre l'extrême droite
Face à cette offensive, la riposte s'organise. Le 18 mai 2025, une tribune dans Libération signée par plus de 1000 artistes, universitaires et intellectuels — dont la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux — lance la coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques. Le nom : CRAX.
L'appel est clair : « Inventer un nouvel imaginaire politique contre celui proposé par l'extrême droite. » Première réunion le 30 mai à Montreuil, dans la salle de la mairie. Ouverte à tous. « Ce n'est pas un entre-soi de privilégiés », insiste Gisèle Sapiro. « C'est une coalition large, transpartisane, pour faire barrage à la montée du fascisme. »
Le collectif se construit sur un constat partagé par tous les intervenants : « Le capitalisme financier peut être mis au service de l'autoritarisme », rappelle la sociologue. « On le voit avec Bolloré, mais aussi ailleurs. » L'extrême droite utilise les outils du néolibéralisme pour verrouiller la culture. La réponse doit être politique, mais aussi culturelle. « La culture est notre trésor commun », martèle Vanessa Springora. « Il faut que tout le monde se rende compte que c'est attaqué par l'extrême droite fasciste. Je n'ai pas peur du mot. »
Les artistes ne sont pas naïfs. Ils savent que Canal+ reste le premier financeur du cinéma français. « Mais il y a d'autres financeurs », répondent-ils en chœur. France Télévisions, le CNC, les régions, les coproductions internationales. « La question, c'est : est-ce qu'on veut participer à l'imaginaire que propose Bolloré ou est-ce qu'on veut lutter pour qu'il n'advienne pas ? », demande Elsa N'Guessan. Questions sans réponse. Pour l'instant.
Et le RN dans tout ça ? La privatisation de l'audiovisuel public en ligne de mire
Pendant que la culture se mobilise, le Rassemblement national se frotte les mains. Le parti d'extrême droite a un programme clair : privatiser l'audiovisuel public, supprimer le CNC, réduire les budgets de France Télévisions. « Les médias Bolloré préparent le terrain en dénonçant l'audiovisuel public comme trop cher, trop de gauche, de la gabegie », analyse Youness Abzouz. « Le RN pourra dire : on privatise tout. »
La convergence est parfaite. Bolloré verrouille le privé. Le RN liquide le public. Résultat : un paysage médiatique et culturel totalitaire, où une seule voix — celle de l'extrême droite — s'impose. « C'est le même combat », insiste l'animateur de l'émission. « Combattre Bolloré, c'est combattre le RN. Et vice versa. »
Mathieu Pass, de la CGT, conclut : « Celui qui se bat n'est pas sûr de gagner. Mais celui qui ne se bat pas est sûr de perdre. » Les 2000 signataires, les 300 auteurs partis de Grasset, les centaines de salariés en lutte chez Prisma, les membres du collectif CRAX : ils ont choisi de se battre. Une guerre culturelle est déclarée. Son issue décidera de la liberté de créer, d'informer et de penser en France.
Sources
- Mediapart – émission À l'air libre (transcript complet, 22 mai 2026)
- Libération – tribune « Zapper Bolloré » (11 mai 2025)
- Libération – appel à la coalition CRAX (18 mai 2025)
- Le Monde – tribune de 130 écrivains (15 avril 2025)
- Déclarations de Maxime Saada au Festival de Cannes (19 mai 2025)
- Réactions de Catherine Pégard, Gaëtan Bruel et David Lisnard
- Témoignages d'exploitants de salles de cinéma
- Site internet du collectif CRAX
- Organisations professionnelles (SRF, Side, groupement des cinémas de recherche)
- Projet de loi Janzé et décret de 1777
- Rapport Mediapart sur les négociations Canal+ 2025-2027
- France Inter et Trois Couleurs
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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