Kessassi : 'Les narcos corrompent les municipales, l'État ne fait rien'

Une vie sous protection, une ville sous emprise
Amine Kessassi ne dort plus sans savoir qui monte la garde devant chez lui. « Je prends beaucoup de plaisir dans ce que je fais », dit-il d'une voix calme, posée. Mais ce plaisir a un prix. Depuis le 13 novembre 2024, il est sous protection policière permanente. Ce jour-là, son petit frère MI a été assassiné. Deuxième frère perdu dans cette guerre des narcos. Le premier, Brahim, avait été tué en 2020. Cinq présumés assassins seront jugés à l'automne 2026. Kessassi, lui, reste debout. Il dirige Marseille Habitat, le bailleur social de la ville — 3 200 logements, mis en examen dans l'affaire de la rue d'Aubagne (France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur, 2020). Il est aussi adjoint au maire, chargé de la jeunesse et de la prévention. Il vit dans une ville où les trafiquants contrôlent les halls d'immeubles, recrutent des gamins — et envoient leurs ordres depuis Dubaï. « On a un enjeu : savoir face à qui on se bat », lance-t-il.
Et il sait exactement qui est l'ennemi. Ce ne sont pas seulement des dealers de cité. Ce sont des têtes de réseau installées en Thaïlande, aux Émirats, protégées par l'opacité des paradis financiers. Pendant ce temps, les services de l'État peinent à suivre. Kessassi ne mâche pas ses mots : « Nous sommes dans une guerre face à la narcoie. » Une guerre où les armes sont l'argent sale, les avocats les plus chers de Paris, et les failles d'une loi trop molle. Voilà.
Les narcos infiltrent la politique : l'alerte des municipales
Kessassi révèle un fait glaçant. « Pendant les municipales, il y avait une alerte sur le taux de corruption le plus élevé de la part des narcotrafiquants. » Il ne donne pas de nom, pas encore de preuve publique — mais l'avertissement est clair. Les trafiquants ne se contentent plus de noyauter l'économie souterraine — ils veulent influencer les élections. Le pouvoir de l'argent sale s'étend « sur la sphère politique ». À Marseille, ville pauvre, ville riche, ville fracturée, l'argent des stupéfiants irrigue des réseaux entiers. Kessassi le dit sans détour : « On a ces narcotrafiquants qui tentent d'étendre leur vision sur la sphère sociale, dans le cinéma, dans les séries où Pablo Escobar est héroïsé. » Un renversement culturel qui banalise la violence. Les barons de la drogue font leur beurre. L'État semble regarder ailleurs.
Pourquoi ? Les outils juridiques sont obsolètes. Les peines ne suivent pas. Les paradis fiscaux restent des trous noirs pour la justice française. Le 7 mai 2025, le Sénat a rejeté massivement une proposition de loi qui visait à renforcer la protection des citoyens menacés par le grand banditisme. Kessassi s'est entretenu avec le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur. « Je n'étais pas favorable à ce texte », précise-t-il. Pourquoi ? Parce qu'il prévoyait qu'à chaque fois qu'une personne dénoncerait un narcotrafiquant à la télévision, elle devrait être mise sous protection policière. « Dans ce pays, on n'a clairement pas les moyens humains. » Un aveu terrible de la part d'un élu. La République ne peut pas protéger tout le monde. Alors elle ne protège personne.
Protéger les faibles : le combat de Kessassi pour le relogement
La solution, pour Kessassi, passe d'abord par le relogement. Il veut créer un contingent de logements sociaux réservé aux familles de victimes et aux personnes menacées. Il demande un comité de pilotage inter-bailleurs avec la préfecture et la police. « Il existe aujourd'hui une charte du relogement, un article 11 qui permet la mise à l'abri des familles de victimes. » Cet article a été « relancé en novembre dernier » — vous devinez à quelle date. Le constat est implacable : personne ne l'a utilisé pendant des années. Aujourd'hui, cinquante familles ont été identifiées. « Quelques-unes ont déjà été traitées sur le contingent préfectoral », salue-t-il, en remerciant la préfète à l'égalité des chances. Dès la rentrée 2026, Marseille Habitat devrait avoir des logements identifiés et mis en commission d'attribution.
Cinquante familles. C'est peu, mais c'est un début. Kessassi sait que ce n'est pas suffisant. Il le dit lui-même : « On doit apprendre à protéger celles et ceux qui ne sont pas ministres, celles et ceux qui ne sont pas des hautes personnalités. » Des jeunes étudiants, des travailleurs, des habitants de logements sociaux. Des invisibles que la narco-économie transforme en cibles. Et pourtant, l'État tarde à organiser cette protection. Le relogement est une urgence humanitaire, mais aussi un enjeu de crédibilité. Si la République ne peut pas mettre à l'abri ceux qui témoignent, comment espérer briser l'omerta ? Combien de temps encore ?
Le Sénat dit non : une loi pour les lanceurs d'alerte rejetée
Le rejet du 7 mai 2025 n'est pas un détail technique. C'est un signal politique. Le Sénat, à majorité de droite et du centre, a balayé une proposition qui aurait permis de mieux protéger les citoyens menacés par le banditisme. Kessassi explique pourquoi il n'était pas favorable au texte tel qu'il était rédigé : « Ce texte prévoyait qu'à chaque fois que quelqu'un dirait 'narcotrafic' à la télé, il devrait être mis sous protection policière. »
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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